‹ La renaissance française; l'architecture nationale, les grands maîtres maçonsChapitre 109 sur 236 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

jointes à l'Hôtel de Ville ». Ces acquisitions semblent avoir précédé les travaux; et on lit, dans le Compte de forteresse des années 1 5 1 3- 1 5 1 5 , la mention d’une « bauche faite de par devant le corps neuf de la maison de la dite ville » (1). Ce sont là des indications sérieuses, sinon formelles, sur la période pendant laquelle fut construit l’édifice dont les plans avaient été demandés à Charles Viart.

Généralement, la date du commencement des travaux est fixée à l’an 1498, date de l’avènement au trône de Louis XII. Si elle est exacte, Orléans aurait été ainsi quelque peu en avance sur Gaillon, sur Rouen et sur Rlois; et ce serait un beau titre de gloire artistique pour la ville et pour Charles Viart. Il n’y a rien d’impossible ni d’invraisemblable dans cette priorité; il faut y voir, au contraire, une démonstration saisissante de l’aptitude géniale de nos maîtres maçons-tailleurs de pierre de la fin du xv® siècle à adapter leur technique traditionnelle à la nouvelle esthétique architecturale; et l’infirmation irréfutable des théories et des légendes du panitalianisme artistique.

Description La façade de l’Hôtel de Ville d’Orléans est divisée en neuf travées par une

du nouvel édifice. ligne perpendiculaire de deux pilastres superposés, montant du bas de l’édifice jusqu’à l’entablement supérieur. De ces deux travées, quatre renferment les ouvertures, cinq forment des panneaux et des trumeaux. C'est le même dispositif qu’à l’Hôtel de Ville de Beaugency. Les pilastres inférieurs n’ont en hauteur que la moitié de la hauteur du rez-de-chaussée; mais les lignes de leur fût reparaissent au-dessus des chapiteaux et se continuent jusqu’au premier étage. M. de Buzonnière fait remarquer avec soin que le fût de ces pilastres offre le premier essai d’un genre de décoration qui allait être fort usité dans les constructions d’Orléans, pendant la Renaissance. « Il est couvert de cannelures « ravalées, sauf un encadrement composé d’une simple baguette ; aux extrémités « supérieure et inférieure du cadre, un demi-cercle formé par une autre baguette « renferme un fleuron dont le relief est également pris dans l’épaisseur du « fût (2) ». La composition des chapiteaux présente également, suivant les observations de cet érudit, une particularité notable, qui en fait un spécimen fort intéressant de la sculpture ornementale de ce temps : « Ils affectent tous le « même profil, celui de la corbeille corinthienne écrasée et renflée à sa partie « inférieure. Les volutes et les feuilles d’olive qui devraient s’y rattacher sont « remplacées par des feuillages fantastiques, par des figures monstrueuses, par « des mascarons à rinceaux; le surplus est rempli de fines ciselures présentant « un mélange aussi élégant que bizarre de figures, de vases et de rinceaux (3). »

(1) Imbault : Notice sur la façade occidentale de l'ancien Hôtel de Ville; Mémoires de la Société archéologique de l’Orléanais, t. X.

Archives municipales, ancien inventaire de Lemaître, cote 30.

(2 et 3) M. uk Buzonnière : Histoire architecturale de la ville d'Orléans, 2 vol. in-8*, 18.49, 2' vol., p. 178- 179.

CHARLES VIART

Nos maîtres maçons, même dans la période des débuts de la Renaissance, n’étaient donc point de serviles et vulgaires copistes des ordonnances architecturales et des dispositions décoratives fournies par les monuments antiques; ils s’en inspiraient purement et simplement comme conception d’ensemble, laissant ensuite, dans les détails, libre carrière à leur féconde imagination, qui savait inventer, en abondance, des motifs nouveaux, de l’originalité la plus accentuée, de la fantaisie la plus personnelle, et essentiellement primesautière.

Au rez-de-chaussée d’une physionomie sévère, le mur plein s’ajoure de quatre ouvertures : la porte et trois petites fenêtres à plein cintre. Les quatrième et cinquième pilastres, qui encadrent la porte, située ainsi de côté sur la façade, supportent deux plates-bandes couvertes d’exquises arabesques. Sur une troisième plate-bande, placée au-dessus de la corniche, devait figurer jadis ce motif de décoration : deux angelots soutenant un cœur ouvert d’où sort une Heur de lis, qui est des armes de la Ville d’Orléans, accompagné de la légende héraldique ; « Hoc vernant lilia corde » (De ce cœur fleurissent les lis). La baie de la porte, en plein cintre, s’encadre de moulures très fines, au milieu desquelles l’on remarque une fine colonnette se changeant en torsade à partir de la naissance de l’arc. Des figures féminines tenant à la main, l’une des palmes, l’autre des cornes d'abondance, sont sculptées dans les tympans. Tout le parement du mur du rez-de-chaussée est semé de fleurs de lis et de cœurs de lis, ornementation fort gracieuse, et d’un très bel effet.

Un cordon léger, fait d’un rang de perles, sépare le rez-de-chaussée du premier étage, et sert de support aux quatre croisées, dont les allèges s’insèrent entre les piédestaux des pilastres qui les encadrent. Les croisées, très larges, à meneau et deux croisillons, ont des chambranles finement moulurés. Cinq niches cylindriques, renfermant des statues, à dais et supports très ouvragés, remplissent les trumeaux et les encoignures. C’est là un enrichissement particulier de la façade, qui n’existe pas à Baugency, et qui l’embellit de la façon la plus pittoresque. Au-dessus, règne une grande corniche, du plus fier profil, supportant une balustrade ajourée, qui relie deux échaguettes hexagonales, posées sur un encorbellement à base de culs-de-lampe et de tores par lesquels se continue l’ornement de la corniche. Un rang de lucarnes, à pilastres, corniche et pignon, couronne la façade. On accède dans la cour par un couloir voûté à croisées d’ogives, reposant sur des culs-de-lampe diversement ornés : mascarons de feuillage, marmousets, ou angelots tenant sur leur poitrine des écussons.

Il semble bien que le maître maçon-tailleur de pierre qui a donné les plans de l’Hôtel de Ville d’Orléans ait tenu, par amour-propre professionnel et corporatif, à montrer que, s’il abandonnait l’art ogival pour les innovations architecturales inspirées des monuments antiques, il conservait religieusement

Transition

entre l’art ogival et l’art de la Renaissance.

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