CHAPITRE HUITIÈME
« même pas demandé le plus petit conseil. C'est pourquoi j’ai résolu de projeter « la loge que j’aurais construite, si l’on m’eut confié une telle entreprise, et ce, « pour faire connaître aux âges futurs la différence de l’une à l’autre, dans le cas « où l’on serait à même de les comparer. Mais quant au plan déjà exécuté, je n’y (( suis absolument pour rien (i). »
Pourtant, en 1840, avant la découverte de documents faite par Léon de Laborde, Vaudoyer et Lenoir écrivaient, grâce à leur science technique, avec une intuition admirable de la vérité : « Le style de la Porte dorée est celui « qu’on remarque dans tous les bâtiments de la Cour de l’Ovale, sans en compter « même le Petit portique, ou loge à deux étages, donnant entrée aux apparte- « ments du roi, et qu’on a, bien à tort selon nous, voulu attribuer à Serlio. « Nous n’hésitons pas à affirmer que toutes ces constructions ont été faites par « les mêmes artistes c’est-à-dire des Français (2). »
Mais à cette époque, la légende du panitalianisme artistique était trop répandue, trop vivace, pour que cette affirmation si nette ait trouvé de l’écho, provoquant un mouvement d opinion favorable à la première revendication du château de Fontainebleau pour l’Art français.
Les architectes de Fontainebleau, depuis le commencement des travaux Fontainebleau jusqu’à leur achèvement complet, sont des maîtres maçons-tailleurs de pierre et
œuvre exclusive des architectes de notre pays : Gilles Le Breton, Pierre Chambiges, Pierre
'' n1fîa^çaima^°nS Girard dit Castoret, Anthoine Jacquet dit Grenoble, Philibert de l’Orme, Jean de l’Orme, Guillaume Challoy, et Remi Collin.
j ^ ( Gilles Le Breton, le premier en date de tous ces maîtres d’œuvre, est aussi
celui à qui cette magnifique résidence de nos souverains doit le plus. Il y fut employé de 1527 à 1 552, soit pendant un quart de siècle; et, en reconnaissance de ses services, François Pr le promut à « l’estât et office de maistre général des œuvres de maçonnerie ».
Les renseignements biographiques sur cet artiste sont extrêmement rares. On sait seulement par un document des « Registres des Insinuations du Châtelet de Paris »(3), portant la date du 1 5 février 1 5qi , qu’il était le fils de Jean Le Breton, « maistre juré maçon, bourgeois de Paris et de Jeanne du Perche », et qu’il avait à ce moment la charge de « Voyer de la Ville de Paris ». En effet, des années 1 55 1 à 1 558, il figure plusieurs fois dans les Registres des Délibérations du Bureau de la Ville. En 1 55 1 , il visite, en compagnie de Guillaume Guillain,
« maistre des œuvres de maçonnerie de la Ville » et Guillaume Le Breton, les
(1) Tulle V opéré d'archittetura, libro settimo, cap. 40.
(2) Magasin pittoresque, t. XI, p. 52.
(3) Voici le résumé de ce document : « Gille Le Breton, maître maçon, tailleur de pierre et voyer de la ville de Paris fait donation à Jean Le Breton, maître juré maçon, bourgeois de Paris et à Jeanne du Perche, sa femme, ses père et mère « fort anciens et caduques », d’une rente viagère de 40 livres, « adee qu’ils ne tumbent en aulcune nécessité ». Registres des Insinuations du Châtelet de Paris : série de l’Histoire générale de Paris, 1906, p. 29.
LES MAITRES DE FONTAINEBLEAU ET VILLERS-COTTERETS
travaux du Port-au-Foin et du Petit Pont; en 1 552, il est chargé, avec ces mêmes maîtres, de donner son avis et de faire un rapport sur les « pourtraietz, déçins « et modèlle,et deviz, tant de maçonneryc et charpenterye de ce qui esta faire au « Petit Châtelet s’il se peult aucune chose adjouster ou inmuer pour la seureté « et bienfacture des d. bastimens, ou décoration ou enrichissement d’icceulx (i) ».
Le greffier de la Ville mentionne Gilles Le Breton avec le titre de « maistre des œuvres de maçonnerie du Roy, nostre sir, et commis du voyer du dit Seigneur ».
En 1 5 5 5 , le maître était appelé à faire l’expertise des travaux de la Chapelle des Orfèvres.
On a tout lieu de supposer un lien de parenté directe entre Gilles Le Breton et Guillaume et Jacques Le Breton, les maîtres d’œuvre du château de Villers- Cotterets, qualifiés, dans « Les Comptes des Bâtiments du Roi » (2) « maistres maçons de Paris », mais ils n’en étaient pas les frères, en considération du document ci-dessous qui aurait fait mention de leurs noms, avec celui de Gilles Le Breton.
En même temps qu’au service de la Ville de Paris, Gilles Le Breton était au service du roi, comme le fut Pierre Chambiges. Il figure dans les « Comptes des Bâtiments du Roi » qui se rapportent au château de Fontainebleau, depuis l’année 1527 jusqu’en i55o, pour des paiements dont le total s’élève à près de 400.000 livres, somme énorme représentant le prix de travaux considérables et fort importants. Il était donc à la fois entrepreneur de maçonnerie et maître d’œuvre, à l’exemple de tous les maîtres maçons-tailleurs de pierre de son temps, qui ont construit presque tous les édifices de la Renaissance française.
La première mention du nom de Gilles Le Breton dans les « Comptes »
1 1 Premiers travaux
remonte à 1527 ; c est un état de paiement d'une somme de 836 livres 8 sous je Gilles Le Breton
9 deniers, ordonnée par « Messire Nicolas de Neufville, commis pour les à Fontainebleau,
royaux bastimens et édiffices de Fontainebleau », pour les ouvrages de maçonnerie qu’il a faits « de neuf pour le Roy en l’abbaye de Fontainebleau, en « grande diligence, jour et nuict, à cause de la venue du dit sieur et de « Madame la Duchesse d’Angoulmoys et d’Anjou, sa mère, et des Roy et « Royne de Navarre audit lieu de Fontainebleau, à divers voyages depuis le « premier jour d’aoust 1527 jusques au 5e de juin 1 52g, contenant les dits « ouvrages le nombre de 477 toises et demie, 16 pieds trois quarts de mur, a ainsi qu’il appert par certification de Pierre Paul, dit l’Italian, architecteur,
« varlet de chambre ordinaire de Madame, et concierge du chasteau de Moulins,
« et Pierre Deshostcls, clerc des œuvres du dit sieur ». Un autre état de paiement signale des « ouvrages de maçonnerie et tailles » faits par Gilles Le Breton « en l’abbaye et basse court des offices du dit lieu pour réparation,
(1) Registres des Délibérations du Bureau de la Ville de Paris, t. III, p. 280, 293, 295.
(2) Les Comptes des Bâtiments du roi, 1528-1571, recueillis et mis en ordre par L. de Labordk, 2 vol. in-8*, 1880. Publication de la Société de l’Histoire de l’Art français.