CHAPITRE TREIZIEME
Ces vers singulièrement dithyrambiques, inscrits sur la plaque de cuivre qui recouvrait la tombe du grand maître maçon angevin dans l’église des Carmes, à Angers, montrent en quelle estime artistique le tenaient ses compatriotes et ses contemporains. En outre, ils spécifient, en quelque sorte, son oeuvre qui apparaît aussi varié qu’important. La postérité a réalisé le pronostic d’immortalité de son nom. Le souvenir de Jehan de Lespine est toujours, en Anjou, très vivant, populaire même ; et sa gloire a dépassé les limites de la province où il a constamment vécu. Les historiens d’art n’ont jamais omis de le mentionner comme un des plus fameux artistes de la Renaissance française; et les recherches des érudits modernes dans les archives publiques et privées, en rectifiant des attributions légendaires inexactes, loin de diminuer sa production, comme il est arrivé pour tant d’autres architectes de cette époque, l’ont constamment augmentée par la découverte de créations, aussi importantes qu’originales, qui étaient ignorées ou méconnues.
Naissance Jehan de Lespine naquit à Angers, en i5o5, dans un logis de la rue des
de Jehan de Lespine Filles-Dieu (i). Sa famille est restée inconnue. On ne sait rien non plus de sa formation professionnelle et artistique. Mais il semble bien qu’il ait fait son apprentissage corporatif, et qu’il soit parvenu à la maîtrise dans les conditions ordinaires, qu’il ait suivi la filière ordinaire de l’initiation régulière aux deux métiers simultanés de maçon et de tailleur de pierre. Les travaux qu’il exécuta et les fonctions qu’il remplit le démontrent péremptoirement. Pendant longtemps (2), Jehan de Lespine passa pour avoir été un élève de Philibert de l’Orme, ce qui ne peut être chronologiquement, puisque ce dernier aurait été de quinze ans plus jeune que le premier. Cette légende n'en constitue pas moins un témoignage de la haute considération que l’opinion publique au xixe siècle professait pour le maître maçon.
La chapelle Sainte-Anne La première œuvre connue et authentique de Jehan de Lespine est la
de chapelle Sainte-Anne, dans l’église du Vieux Baugé, dont la [construction lui fut
l'église du Vieux Baugé. confiée en ,53,
Expertise du beffroi A *a de l’année 1 3 3 2 , un violent incendie détruisait le beffroi de la
de la cathédrale d’Angers, cathédrale Saint-Maurice. Le 28 décembre, le jeune architecte était chargé par le apres 1 incendie de 1532. Chapitre, en compagnie d’ « aucuns maistres maezons, charpentiers, couvreurs d’ardoises, menuisiers, fondeurs de cloches, vitriers, organistes et organifecteurs », de visiter le lieu du sinistre, et de faire, après prestation de serment, un rapport sur les travaux de réfection et de réparations à exécuter. On possède le texte de ce document dressé sur parchemin « par devers Jean Cadu, conseiller du roi et lieutenant général du sénéchal d’Anjou, comme aussi par devers
(1) Célestin Port : Dictionnaire des architectes angevins. — Dans une enquête de 1558, Jean de Lespine déclarait avoir 53 ans (Archives de l’Hôtel-Dieu d’Angers).
(2) Cette légende avait été acréditée par quelques érudits, notamment par Godart-Faultrier, un archéologue angevin, dans une étude sur la cathédrale d’Angers, publiée en 1865.
Hôtel de Pincé, a Angers Œuvre de Jehan de Lespine
UN MAITRE ANGEVIN 2g3
Pierre Poyet, avocat, et Michel Le Maczon, procureur du roi (i), Jehan de Lespine, y déclare qu'il faut :
« i° Refaire le grand arc de pierre au-dessous du clocher ainsi que la voûte « de cinquante pieds en carré qui l’avoisine, ce qui coûtera quatre mille livres « tournois, ci 4.000 liv.
« 20 Faire un second arc par dessus le premier et accroître les deux gros « pilliers qui sont aux deux côtés du pignon du devant de l'église et qui portent « les deux clochers de pierre ; plus faire asseoir, au lieu où était le clocher de « bois, une lanterne en pierre (coupole centrale), puis un pignon séparant le « comble de l'église, et les clochers, afin d’éviter, à l’avenir, toute communi- « cation d’incendie, ce qui coûtera quinze mille livres, ci io.ooo liv.
« 3° Refaire la fièche du nord dans une hauteur de dix vingt pieds (120) à « partir de la pointe, ce qui coûtera douze mille livres tournois, ci 12.000 liv.
« 40 Refaire les galeries et dalles qui sont au haut de lad. église, à l’endroit « des voûtes et du comble bruslé, ce qui coûtera douze cents livres tournois, « ci 1 .200 liv.
« Total pour la maçonnerie, trente deux mille deux cent livres, fait et « fourni, 32. 000 liv. »
Le Chapitre de la cathédrale ne se borna point à cette expertise; il fit visiter les clochers par deux maîtres maçons du château du Lude, que l’on reconstruisait à ce moment (2), et par deux maîtres maçons de Tours, Antoine Mallemouche (3) et Alexandre Fouquet (4) ainsi que par un maître charpentier de la même ville, Etienne Hubert, dit Gaultier. Et comme, sans doute, ces diverses consultations confirmèrent les propositions de Jehan de Lespine, mais avec une grande réduction du devis, celui-ci passait, le 12 juin 1 534, un marché pour l’exécution des travaux. Parce marché, la journée de travail était fixée, pour Jehan de Lespine, à dix sous tournois, pour les maçons « travaillant par haut », à cinq sous, pour les maçons du bas, à quatre sous six deniers, pour les terrassiers, à quatre sous, et pour les simples manœuvres à deux sous. Le Chapitre s'en rapportait à la conscience professionnelle de son maître maçon pour obtenir quelques réductions de salaires pendant la saison d’hiver ; toutefois, le maître d’œuvre ne devait en subir aucune. Jehan de Lespine, sur son acquit, recevait, chaque semaine, les sommes nécessaires au payement des ouvriers
(1) Godart-Faui.trier : Répertoire archéologique de l'Anjou, 1865. Comptes des recettes et dépenses de l’église d’Angers, 1367-1545, manuscrit en 3 volumes, ayant fait partie des collections et bibliothèque de Grille.
(2) Un de ces deux maîtres devait être Jehan Turbillon.
(3) Antoine Mallemouche ou Malemousche qui fut maître des oeuvres de maçonnerie de la cathédrale de Tours, et bâtit, en 1532, un logis pour André Daverton, chanoine de Tours et propriétaire d’un château (Château-la-Vallière) en Anjou.
(4) Egalement maître des teuvres de maçonnerie de la cathédrale de Tours, d’après un acte du notaire Yiau, de Tours, en date du 24 mai 1541.
Jehan de Lespine dresse le devis de la restauration.
Marché passé entre le Chapitre et le maître maçon pour l’exécution des travaux.