CHAPITRE DIX-SEPTIliME
l’ossature ogivale sous une parure nouvelle d’ornements, dérivés autant de l’Art national que de l’Art antique; parle respect inaltéré des lointaines traditions de l’union intime de l'architecture et de la sculpture décorative ; par le maintien, dans les châteaux, du dispositif topographique, des tours et tourelles féodales, des façades, des grands combles, des distributions et des aménagements intérieurs, usités au Moyen âge.
A analyser, et à peser, si faire se pouvait, avec quelque précision, les éléments divers qui constituent l'Architecture nationale de la Renaissance, dans sa première période, celle du commencement du xvp siècle, la plus féconde en créations originales, on constaterait, sans aucun doute, qu'elle en renferme beaucoup plus de provenance du Moyen âge que de provenance de l’Antiquité . et même, en sus, trouverait-on, certainement, comme dans la Littérature nationale, une quantité considérable d’apports nouveaux de l’imagination, de l’esprit, et de la verve indigènes.
Aussi, qu’ils soient normands ou bretons, angevins ou champenois, gascons ou franc-comtois, picards, parisiens ou tourangeaux, les maîtres maçons-tailleurs de pierre font-ils, en ce temps, simultanément et indistinctement, de l’Art ogival et de l’Art Renaissance, du « Moderne » et de « l’Antique ».
Ces maîtres maçons-tailleurs de pierre, formés à la rude et sévère, mais pratique et féconde Ecole des anciennes corporations, sont les fondateurs de l’Architecture nationale de la Renaissance; les architectes, formés par l’étude théorique de l’Antiquité, n’ont été que des continuateurs, dont quelques-uns, il est vrai, par leur génie, ont porté l’art aux plus hauts sommets.
Pendant longtemps, ces fondateurs ont été, pour ainsi dire, exclus de l’histoire de l’Architecture nationale, par suite de l’erreur, commise par les historiens, de dater la Renaissance classique de la seconde moitié du xvie siècle, soit de l’arrivée triomphale de Pierre Lcscot, Jean Bullant, et Philibert de l’Orme, qui étaient allés, — tout au moins les deux derniers, — étudier l’Architecture antique en Italie.
Or, les maîtres maçons-tailleurs de pierre avaient fait, bien avant eux, de l’architecture nouvelle, avec une personnalité et une originalité saisissantes. Gaillon, création collective de Guillaume Senault, Pierre Fain et Pierre Delorme, est achevé en 1 509 ; le Bureau de Finances, à Rouen, bâti par Rouland Le Roux, date de 1 5 10 ; le chœur de Saint-Pierre, à Caen, chef-d’œuvre d'Hector Sohier, a été commencé en 1 528 ; Pierre Chambigcs a terminé avant i53o Chantilly, et a dressé, en 1 5 3 5 , les plans de l’ancien Hôtel de Ville de Paris; Louis Privât, construisait, en 1 533, lenouvel Hôtel de Bernuy, à Toulouse; Nicolas Bachelier, en 1 5 38, l’Hôtel de Bagis, ou Hôtel de pierre primitif. Et, les lettres patentes royales ordonnant l’édification du Nouveau Louvre sont de iSqô; Jean Bullant n’a élevé qu’en 1 ?6o les célèbres portiques d’Ecouen ; les premiers travaux des Tuileries furent ordonnés par la reine Catherine de Médicis.
CONCLUSIONS
l)e cette erreur historique est née lu fausse légende du Panitalianisme artistique, qui a fait attribuer, pendant longtemps, tous les grands édifices français de la Renaissance aux deviscurs de plans italiens, venus en Franc.- dans les fourgons de Charles VIII et Fouis XI I, accueillis par François Ier, ou accourus spontanément pour faire des affaires dans notre pays. Cette légende devait s’accréditer bien vite, à cause de l ignorance où l’on a été, dans le même temps, de l'existence, sinon de l’identité précise (i), de tous ces grands maîtres maçonstailleurs de pierre de la fin du xv® siècle et de la première moitié du xvi® : les Chambiges, les Le Breton, les Sourdeau, les Grappin, les Françoys, les Le Prestre, Nicolas Bachelier, Hector Sohier, etc., qu’on peut qualifier les frères d’armes de nos grands écrivains : Clément Marot, Ronsart, les du Bellay, Henri Estienne, Rabelais, Montaigne, etc. Comme ceux-ci dans la littérature, n’ont-ils pas, dans l’art, lutté avec vaillance, énergie et ténacité, de toutes leurs forces, et de tout leur patriotisme pour l’indépendance du génie français ?
Dans ses origines lointaines, dans ses évolutions successives, et dans son épanouissement complet, la Renaissance architecturale en France est restée constamment parallèle à la Renaissance architecturale en Italie. L’une et l’autre se sont faites dans des circonstances et des conditions de gestation, de naissance, de vie et de mort, identiques de tous points.
L’Architecture nouvelle est sortie de 1 Architecture ogivale, graduellement, lentement, avec des intermittences d’arrêt, dues exclusivement à des causes extérieures et étrangères. Et, elle a affirmé sa prodigieuse fécondité par des œuvres merveilleuses, aussitôt que, dans son milieu, les événements politiques et sociaux avaient cessé de lui être hostiles, et lui étaient devenus favorables.
L’Architecture de la Renaissance française et l’Architecture de la Renaissance italienne sont deux sœurs, ayant pris du pays où elles sont nées et où elles ont vécu la physionomie particulière qui, seule, les différencie, car tout, en elles, est de même essence, au point qu’on en a pu croire, longtemps, que celle-ci était la jeune mère de celle-là.
Au temps de la Renaissance, comme aux grandes périodes de l’Art roman, et de l'Art ogival, l’Architecture nationale a trouvé, chez nous, tout ce dont elle avait besoin, nécessairement, et même en superflu, pour préparer, accomplir, et achever son évolution, normale, progressive, décisive, et complète :
Dans les maîtres maçons-tailleurs de pierre tout d’abord, dans les architectes ensuite, des maîtres d’œuvre et des directeurs de chantiers, aussi aptes à concevoir
(i) Lorsque Adolphe lîerly publia, en 1860, son élude, si précieuse et si recherchée alors, sur les Grands architectes de la Renaissance française, il le fit en un petit livre in-16 de 168 pages, où il n’est question, et sommairement, que de Philibert de l’Orme, de Jean Bullant, de Jean Goujon, des Mètezeau, des Chambiges, et des Du Cerceau. Destailleur, en ses « Architectes français », publication beaucoup plus récente, ne fait mention que de ces artistes pour la même période.