CHAPITRE PREMIER
Guillaume Senault construisit les cuisines du château, en association avec Pierre Pain et Jehan Fouquet. Le 4 décembre 1507, ils en avaient tous les trois soumissionné la construction au prix de sept livres et dix sols tournois la toise, toutes matières fournies et s’étaient engagés « à les tenir prêtes en un an ».
Georges Ier d’Amboise tenait en si haute estime artistique Guillaume Senault que, pendant les travaux de Gaillon, il lui confia une mission professionnelle très délicate. Le 14 septembre 1 5oG, il le faisait venir à Rouen pour donner, avec Colin Byart, son opinion dans la question du couronnement de la tour de Leurre de la cathédrale, qui préoccupait fort le chapitre indécis sur deux projets : la surmonter d’une flèche ou la terminer en terrasse. Les Registres capitulaires mentionnent à ce propos son nom avec la qualification : « maître maçon des œuvres du cardinal d’Amboise à Gaillon ». Sa réputation s’étendait même fort loin. En décembre delà même année, les marguilliers de Saint-Pierre de Bourges l’invitaient à venir inspecter les travaux de construction de la tour neuve de cette église.
Guillaume Senault, à Gaillon, représente le type du maître d’œuvre de la période de transition, qui, tout en restant religieusement fidèle à l’art ogival, à l’esthétique et à la technique du passé, n’en ouvre pas moins, avec intérêt et curiosité, ses yeux et son imagination aux idées nouvelles, n’hésite pas à les essayer loyalement, à en faire une application, raisonnée et méthodique, dans les dispositions décoratives, sinon architecturales, de son œuvre. Il en résulte que ce qu’il a bâti a un charme tout particulier.
Dans les Comptes on voit figurer les noms de deux autres Senault. L’un, du prénom de François, était fils de Guillaume, et travaillait de son métier de tailleur de pierre. Quatre articles le concernent, et, dans l’un d’eux, il est fait mention de sa filiation. Quant à l’autre, Thomas Senault, dont la parenté avec le maître d'œuvre de Gaillon n’est point établie, il était simplement maçon et gagnait 3 sous, 6 deniers, par jour.
Le deuxième maître d’œuvre de Gaillon, par ordre chronologique, est Pierre Delorme. Malgré son homonymie, il n’a aucun lien de parenté avec les architectes lyonnais Philibert et Jean de l’Orme. Il était d’origine normande, et appartenait à une famille bourgeoise de Rouen. On le trouve, en 1 5o 1 et i5o2(i), simultanément occupé auxtravaux de Saint-Nicolas de Rouen, et de Saint-Michel, tantôt comme maître maçon, tantôt comme entrepreneur, ou simplement comme fournisseur de matériaux de construction. Il vend aux marguilliers de Saint-
amiral de France, gouverneur de Milan, qui fit servir à ses dépenses les subsides tirés de cette ville, ce qui avait donné naissance au dicton : « Milan a fait Meillan ». N’y aurait-il pas raison de supposer que Guillaume Senault ne fut point étranger aux plans de cette tour ?
(1) Ch. de Beaurepaire : Bulletin de la Société des amis des monuments rouennais, année 1904, p. 141-142.
2° Le pavillon Pierre Delorme, a Gaillon
Michel pour deux cents livres de pierres et de moellons. Il travailla aussi au palais archiépiscopal. Georges 1er d’Amboise l'avait particulièrement chargé de « conduire l’œuvre des piliers de marbre et appuys de la grande galerie et du prcau du jardin », à laquelle bcsoignaient vingt-deux ouvriers.
A Gaillon, la coopération de Pierre Delorme comprend deux constructions, qui, dans les Comptes, et dans l’histoire architecturale du château, présentent cette particularité d’être désignés par le nom de leur auteur, témoignage de leur célébrité : « Maison Pierre Delorme », et « Pavillon Pierre Delorme ».
La « Maison Pierre Delorme » est le corps de bâtiment en façade, au nordest, dans La cour d’honneur. Lemaître maçon en prit l’entreprise à quatre livres et cinq sous la toise, « de peine d’ouvrier ». Les travaux commencèrent au mois de septembre i5o6, et furent terminés en avril i5o8. 11 toucha de ce fait la somme de 2.072 livres. Ce corps de bâtiment tenait par un angle obtus à la partie de l’ancien château qui avait été bâtie sur les ordres du cardinal d’Estouteville et que les Comptes dénomment : « Vieil corps d’hostel. » Pierre Delorme fut chargé de la réparer et de la rattacher aux constructions nouvelles moyennant le prix de 800 livres.
Cette double besogne simultanée accomplie, Pierre Delorme entreprenait le portail dit : « Portail neuf », ou « Portail du Jardin », situé à l’angle nordouest du château, et que l’admiration générale ne tarda pas à faire dénommer : « Pavillon Pierre Delorme ». Il faisait marché, le ier février 1007, « à Monsrde « Genly et monsieur le trésorier Me Pierre le Gendre, de le parfaire dedans la « Sainct Jehan Baptiste prouchain venant, moiennant la somme de six livres « dix sols tournois pour chaque toise. » La construction de ce portail dura près de quatre années.
On peut attribuer encore à Pierre Delorme les divers bâtiments du Lidieu : la Maison Blanche, le pavillon, la chapelle, l'Ermitage et les tourelles.
Dans la « Maison Pierre Delorme », comme dans le « Pavillon Pierre Delorme », le maître d’œuvre apparaît un habile et original artiste opérant, avec un goût très sur et avec une habileté technique peu commune, l’évolution de l’art ogival à l’art de la Renaissance. La façade nord-ouest de la cour d'honneur est d’un style très peu différent de celui de la façade sud, sans doute par suite de l’obligation imposée au maçon de ne point trop s’écarter de ce qu’avait fait Guillaume Senault, afin de donner à la cour une harmonie de physionomie par ce parallélisme des deux façades en vis-à-vis : même genre de pilastres à quatre sections, terminés en aiguilles, qui divisent en travées les ouvertures déjà rectangulaires. Une frise, délicatement ouvragée, termine la façade. A cette ordonnance architecturale, dans le goût courant de la fin du xvc siècle, des médaillons à forme antique, avec cartouches, placés dans les entre-deux des fenêtres du premier étage, mettent la fantaisie charmante d’une innovation décorative dans la manière de la Renaissance.
La Maison Pierre Delorme.
Le Pavillon Pierre Delorme.
. Autres travaux à Gaillon.
L’œuvre
de Pierre Delorme.