CHAPITRE QUATRIEME
Hector Sohier.
Hector Sohier « maistre des œuvres de la ville de Caen ».
« belle demeure que fit créer Nicolas Le Valois, en son vivant le plus notable « des habitants de la ville, à cause de l'immensité deses richesses, on remarque « deux colonnes rehaussées d’ornements d’architecture ; leur style est celui « qui était alors en vogue en France; au-dessus, on voit également un grand « cheval que monte un géant. Ce sujet est en pied, et ressort en haut-relief avec « beaucoup d’art. Au-dessous se profilent, avec une saillie d’un pouce seulement, « nombre de petits personnages. Les proportions de toutes les parties de cet « édifice sont si heureusement combinées et répondent si bien à la grandeur de « l’ensemble que les plus fins connaisseurs ne peuvent se lasser de l’admirer. « Je ne dois pas non plus passer sous silence le nouveau morceau d’architecture « qui décore la porte d’entrée de ma modeste demeure.
« D’après Rémy Rosel, architecte de Paris, c’est moins à la composition « des matériaux qu’à l’art avec lequel ils sont travaillés qu’elle doit sa a supériorité sur tout ce qui existe à Caen en ce genre. Cette façade d’ordre « dorique, bien symétriquement ordonnée, fut construite aux frais de mon « père, sous la direction d’Abel Le Prestre, fils de Biaise. Ce fut son dernier « ouvrage, car il mourut après l’avoir terminé ; mais les dernières œuvres des « plus grands artistes sont en général les meilleures.
« Cet éloge deviendrait trop long si j’entreprenais d’analyser séparément « tous les mérites artistiques de ces trois monuments. »
Les documents d’archives découverts jusqu’ici sur Hector Sohier sont bien peu nombreux ; ils ne permettent guère de tenter même une simple esquisse de la biographie de cet architecte, qui, s’il avait été un artiste italien, remplirait de nombreuses pages dans le Vasari. Ils se bornent à trois extraits de la comptabilité de la Ville de Caen (i), et à une quittance mentionnée dans les Requêtes du tabellionnage de Rouen (2).
« A Hector Sohier, maître masson en lad. ville de Caen, 4 1 . t. à lui « ordonnées par les gouverneurs, par ordonnance du 2 1 février 1 55 1 , pour avoir « visité les tours dé la ville pour savoir et entendre quelles réparations y « étaient requises et nécessaires, et de ce en avoir fait un devis.
« Au même, 5o 1. t. pour l’avance qu’il lui a convenu de faire suivant le « marché à lui fait pour la réparation de la maison de la ville de Caen, et « pour deux frontypes par luy fournies pour asseoir sur les deux quadrants des « deux costez de la ville.
« Au même, 5o 1. t., suivant ordonnance du 21 lévrier 1 55 1 , pour avoir « fait et parfait sur le pont Saint-Pierre les œuvres et réparations par lui « entreprises.
(1) Armand Beiket : Artistes des XVI* et XVII* siècles. Bulletin de la Réunion des Sociétés des Beaux-Arts des départements, année 1897, p. 125-126.
(2) Ch. de Beaurepaire : Bulletin des Amis des monuments rouennais, année 1904, p. 151.
LES MAITRES CAEXNAIS
« 10 octobre 1 554, ^ut présent Hector Sohier, tailleur de pierre, demeurant « en la paroisse Saint-Pierre de Caen, confesse avoir reçu dcM* André Rageau, « trésorier et receveur général des finances extraordinaires et parties casuelles, « par les mains de Mathurin Béjault, commis du trésorier, la somme de 200 s. « ordonnée être baillée audit Soyer sur la besogne par icelluy Soyer cncom- « mcncée à faire audit chasteau dudit Caen » (1).
Hector Sohier, d’après les textes ci-dessus, était donc maître des œuvres de maçonnerie à la fois de la ville de Caen et du roi pour le gouvernement de Normandie. Il occupait professionnellement, par conséquent, une situation des plus honorables (2).
Pendant longtemps, cet artiste a été tenu pour l’architecte de tous les édifices et hôtels de Caen, construits pendant la Renaissance. Une véritable légende s’était formée sur ce nom et sur cette figure, enveloppés d’un mystère profond, presque impénétrable. Par suite de l’absence de tout renseignement biographique sur ses deux autres confrères, en dehors de la notice sommaire de Jacques de Cahaignes, Hector Sohier paraissait avoir rempli, à Caen et dans la Basse-Normandie, le rôle attribué par les Toulousains, en Gascogne et à Toulouse, à Nicolas Bachelier : celui d’un génie colossal, dont l’œuvre immense dépasserait les forces et les limites d’âge humain. Aujourd’hui, la critique historique a ramené son œuvre à des proportions qui sont celles de la production connue du plus grand nombre des maîtres les plus célèbres : trois édifices, dont un de paternité certaine, et les deux autres d’attribution vraisemblable.
Hector Sohier est le maître d’œuvre du chevet de Saint-Pierre de Caen, l’une des plus belles et des plus originales créations de l’Art français, pendant la Renaissance, qui a suffi pour immortaliser son nom.
Un annaliste caennais, Charles de Bourgueville, sieur de Bras, a publié, au commencement du xvu® siècle, quelques renseignements sur les origines de la construction de ce chevet :
« En l’an i52i, fut commencé ce beau et magnifique rompoinc et les « voûtes de l’église Saint-Pierre de Caen, oü il s’entresuyvit grand travail d’en « asseoir les fondements sur pi 1 lotis dedans la rivière d’Oorne, à cause du Ilot <( et du reHot de l'eau.
« Cedit rompoinct est fait d’un œuvre aussy artificiel et singulier que l’on « puisse voir, spécialement à l’endroit des plates-formes, carneaux et chapelles,
(1) Cette quittance, d’après Ch. de Beaukpaire, porte une signature bizarre : II. tors et trois S liés ensemble, le tout enfermé dans un carré.
(2) En 1307, un maître maçon du nom de Jehan Sohier travaille aux réparations de la salle des Chevaliers du château d’Aire en Flandre. J.-M. Richard : Mahaut, comtesse d'Artois et de Bourgogne, 1302 1323, p. 274.
L’œuvre
d Hector Sohier.
Le chevet
de Saint-Pierre de Caen.