‹ La renaissance françaiseChapitre 32 sur 68 · GILLES, JACQUES ET GUILLAUME LE BRETON · texte numérisé non relu

GILLES, JACQUES ET GUILLAUME LE BRETON

A légende créée par Félibien, et rééditée par la plupart des historiens, même ceux d'hier, d'après laquelle le château de Fontainebleau ^^^^j^^- aurait été construit en grande partie sur les plans et sous ^^^A la direction de Serlio, — Sébastiannet, comme il est dit familièrement dans des lettres patentes royales, — doit être aujourd'hui définitivement détruite. Les « Comptes des Bâtiments du Roi » fournissent les éléments, nombreux et décisifs, de la démonstration irréfutable de sa fausseté. Les constructions diverses qu'on attribuait à cet artiste étranger, — notamment la Cour du Cheval blanc, la Cour de l'Ovale, le Péristyle, la chapelle Saint-Saturnin, la Porte dorée et la Salle de bal — , ou sont antérieures à son arrivée en France, ou sont postérieures à sa mort. Pour les autres constructions coïncidant avec son séjour à Fontainebleau, particulièrement la Galerie de François I", ce « deviseur de plans » a fait lui-même l'aveu, plein de dépit, qu'il y était resté étranger : « Mais moi, écrivait-il un jour, qui étais pourtant là et y résidais « continuellement, pensionné par le' magnanime roi François I", il ne me fut

Une légende

panitalianiste

sur le château

de Fontainebleau.

Fontainebleau

œuvre exclusive

de maîtres maçons

français.

Gilles I-e Breton.

« même pas demandé le plus petit conseil. C'est pourquoi j'ai résolu de projeter « la loge que j'aurais construite, si l'on m'eut confié une telle entreprise, et ce, « pour faire connaître aux âges futurs la différence de l'une à l'autre, dans le cas « où l'on serait à même de les comparer. Mais quant au plan déjà exécuté, je n'y « suis absolument pour rien (i). »

Pourtant, en 1840, avant la découverte de documents faite par Léon de Laborde, Vaudoyer et Lenoir écrivaient, grâce à leur science technique, avec une intuition admirable de la vérité : « Le style de la Porte dorée est celui « qu'on remarque dans tous les bâtiments de la Cour de l'Ovale, sans en compter « même le Petit portique, ou loge à deux étages, donnant entrée aux apparte- « ments du roi, et qu'on a, bien à tort selon nous, voulu attribuer à Serlio. « Nous n'hésitons pas à affirmer que toutes ces constructions ont été faites par « les mêmes artistes c'est-à-dire des Français (2). »

Mais à cette époque, la légende du panitalianisme artistique était trop répandue, trop vivace, pour que cette affirmation si nette ait trouvé de l'écho, provoquant un mouvement d'opinion favorable à la première revendication du château de Fontainebleau pour l'Art français.

Les architectes de Fontainebleau, depuis le commencement des travaux jusqu'à leur achèvement complet, sont des maîtres maçons-tailleurs de pierre et des architectes de notre pays : Gilles Le Breton, Pierre Chambiges, Pierre Girard dit Castoret, Anthoine Jacquet dit Grenoble, Philibert de rOrme,Jean de l'Orme, Guillaume Challoy, et Rémi Collin.

Gilles Le Breton, le premier en date de tous ces maîtres d'oeuvre, est aussi celui à qui cette magnifique résidence de nos souverains doit le plus. Il y fut employé de 1 527 à 1 552, soit pendant un quart de siècle ; et, en reconnaissance de ses services, François I" le promut à « Testât et office de maistre général des œuvres de maçonnerie ».

Les renseignements biographiques sur cet artiste sont extrêmement rares. On sait seulement par un document des « Registres des Insinuations du Chàtclet de Paris» (3), portant la date du 1 5 février 1 541, qu'il était le fils de Jean Le Breton, « maistre juré maçon, bourgeois de Paris et de Jeanne du Perche », et qu'il avait à ce moment la charge de « Voyer de la Ville de Paris ». En effet, des années i55i à i558, il figure plusieurs fois dans les Registres des Délibérations du Bureau de la Ville. En 1 551, il visite, en compagnie de Guillaume Guillain, « maistre des œuvres de maçonnerie de la Ville » et Guillaume Le Breton, les

(i) Tutte Vofere d'archittetura, libro seUimo, cap. 40.

(2) Magasin filloresque, t. XI, p. 52.

(3) Voici le résumé de ce document : « Gille Le Breton, maître maçon, tailleur de pierre et voyer de la ville de Paris fait donation à Jean Le Breton, maître juré maçon, bourgeois de Paris et à Jeanne du Perche, sa femme, ses père et mère < fort anciens et caduques », d'une rente viagère de 40 livres, t adce qu'ils ne tumbent en aulcune nécessité ». Registres des Insiiuia/ions dii Châlelet de Paris : série de l'Histoire générale de Paris, 1906, p. 2g.

LES MAITRES DE FONTAINEBLEAU ET VII.LERS-COTTERETS 2o3

travaux du Portau-Foin et du Petit-Pont ; en 1 552, il est charge, avec ces mêmes maîtres, de donner son avis et de faire un rapport sur les « pourtraictz, déçins « et modèlle, et deviz, tant de maçonnerye et charpenterye de ce qui est à faire au « Petit Chatelet s'il se peult aucune chose adjouster ou inmuer pour la seureté « et bienfacture des d. bastimens, ou décoration ou enrichissement d'icceulx (i)». Le greffier de la Ville mentionne Gilles Le Breton avec le titre de « maistre des œuvres de maçonnerie du Roy, nostre sir, et commis du voyer du dit Seigneur ». En i555, le maître était appelé à faire l'expertise des travaux de la Chapelle des Orfèvres.

On a tout lieu de supposer un lien de parenté directe entre Gilles Le Breton et Guillaume et Jacques Le Breton, les maîtres d'œuvre du château de Villers- Cotterets, qualifiés, dans « Les Comptes des Bâtiments du Roi » (2) « maistres maçons de Paris », mais ils n'en étaient pas les frères, en considération du document ci-dessous qui aurait fait mention de leurs noms, avec celui de Gilles Le Breton.

En même temps qu'au service de la Ville de Paris, Gilles Le Breton était au service du roi, comme le fut Pierre Chambiges. Il figure dans les « Comptes des Bâtiments du Roi » qui se rapportent au château de Fontainebleau, depuis l'année 1527 jusqu'en i55o, pour des paiements dont le total s'élève à près de 400.000 livres, somme énorme représentant le prix de travaux considérables et fort importants. Il était donc à la fois entrepreneur de maçonnerie et maître d'œuvre, à l'exemple de tous les maîtres maçons-tailleurs de pierre de son temps, qui ont construit presque tous les édifices de la Renaissance française.

La première mention du nom de Gilles Le Breton dans les « Comptes »

. r.o^ • l'remiers travaux

remonte a 1327 ; c est un état de paiement d une somme de 836 livres 8 sous ,i^, cilles Le Breton

9 deniers, ordonnée par « Messire Nicolas de Neufville, commis pour les à Fontainebleau, royaux bastimens et édiffices de Fontainebleau », pour les ouvrages de maçonnerie qu'il a faits « de neuf pour le Roy en l'abbaye de Fontainebleau, en « grande diligence, jour et nuict, à cause de la venue du dit sieur et de « Madame la Duchesse d'Angoulmoys et d'Anjou, sa mère, et des Roy et « Royne de Navarre audit lieu de Fontainebleau, à divers voyages depuis le « premier jour d'aoust 1627 jusques au 5° de juin 1529, contenant les dits « ouvrages le nombre de 477 toises et demie, 16 pieds trois quarts de mur, « ainsi qu'il appert par certification de Pierre Paul, dit l'Italian, architecteur, « varlet de chambre ordinaire de Madame, et concierge du chasteau de Moulins, « et Pierre Deshostels, clerc des œuvres du dit sieur ». Un autre état de paiement signale des « ouvrages de maçonnerie et tailles » faits par Gilles Le Breton « en l'abbaye et basse court des offices du dit lieu pour réparation,

(1) Registres des Délibérations du Bureau de la Ville de Paris, t. III, p. 280, 293, 295.

(2) Les Comptes des Bâtiments du roi, i^BS-i^yi, recueillis et mis en ordre p.ir L. de Laborde, a vol. in-8', 1880. Publication de la Société de l'Histoire de l'Art français.

améliorations et entretencmcnt d'iceux, depuis l'an iSzS jusques au moy de may i53i ». Gilles Le Breton était donc employé à Fontainebleau avant les travaux ordonnés par François I", dans les lettres patentes du i" août i528.

Dès son avènement au trône, charmé de la beauté du lieu, le roi se plaisait à habiter le vieux château, qui se bornait à un ensemble de constructions élevées autour d'une cour, à laquelle un vieux et lourd donjon, datant au moins de saint Louis, avait fait donner la dénomination de Cour du Donjon. Mais comme les bâtiments ne suffisaient point pour un jeune souverain qui aimait à s'entourer de courtisans et de dames, qui était passionné pour la chasse, les fêtes et les tournois, il avait immédiatement fait élever des annexes « pour y loger la vénerie, le capitaine des toiles et la petite écurie du roi(i)». Puis furent édifiés du côté de la basse-cour de l'abbaye une série de constructions plus importantes : le pavillon spécifié dans les Comptes « corps d'hostel assis en la basse court de l'abbaye dudit Fontainebleau et es appuis du jardin da château dudit lieu dans lequel une grande fontaine », ou encore le « pavillon naguère faict de neuf près l'estang dudit lieu », qu'on peut identifier avec le pavillon des Poêles (2) ; la Galerie d'Ulysse, que les Comptes dénomment « gallerie à jour en forme d'équerre estant au bout dudit corps d'hostel en la basse court de l'abbaye », dont la construction fut commencée avant septembre 1527, — puisque le 7 de ce mois, Nicolas Chastellet passait marché pour toute la charpenterie — , et qui était achevée en i53i, d'après un extrait des Comptes, visant la réception de ces travaux faites le 4 mai ; le Pavillon des aumôniers, prolongement delà Chapelle de la Trinité, dont la reconstruction fut décidée à cette époque ; et les galeries en terrasses destinées à relier ces divers corps d'hôtel.

Peut-on attribuer ces diverses constructions à Gilles Le Breton ? Ne seraient-elles point, les unes et les autres, « les ouvrages de maçonnerie qu'il a faits de neuf en l'abbaye », ci-dessus mentionnés, et qui donnèrent lieu au payement de 1627 (3) ? Il y a quelque vraisemblance. Pierre Chambiges, qui devait construire les bâtiments en équerre de la Cour du Cheval blanc, n'était point encore à Fontainebleau en ce temps-là; les travaux de Chantilly l'absorbaient.

(i) Abbé GuiLBERT : Descriflion du château, bourg et foret de Fontainebleau, 2 vol., 1731.

(2) Galerie démolie en 1738.

(3) Dans les Nouvelles Inventions four bien baslir, liv. II, p. 88, Philibert de Lorme écrit à propos du Pavillon des Poêles : a Et aussi aux poutres qui estoient en la salle, couverte de tels « lambriz : lesquelles se trouvèrent toutes pourries sans qu'on le peust cognoistre, pour estre cachées des n dits lambriz. De sorte qu'aucunes fussent tombées sans les moulures de stuc quî faisoient quelques « ornements au long des murailles, et les entretenoient, estant si fort gastées que quand il les falloit m descendre, elles ne pouvoient si bien tenir au cable de l'engin qu'elles ne tombassent par pièces. Je « m'asseure que si elles fussent tombées d'elles-mêmes elles eussent mis le pavillon par terre, pour « le grand branle et coup qu'elles luy eussent donné ». Il y a toutes raisons de penser que cette caducité précoce tenait à la hâte avec laquelle les travaux avaient été exécutés » jour et nuit », si le pavillon en question faisait partie des constructions élevées à l'occasion de la venue à Fontainebleau des roi et reine de Navarre.

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