DONA ISABELLE BORGIA
Madame et vous, mon Père, laissez-moi vous expliquer ce que j'éprouve. A la vérité, je n'ai que seize ans, et je devrais vous écouter sans rien dire, dans une convenable humilité; mais j'ai besoin de vous soumettre ce que je sens en ce jour oij nous venons d'apprendre des choses si redoutables. Mon oncle, don César, a mis à mort mon père... Ce que, par ailleurs, il a fait, je ne le sais pas bien et n'ai nulle envie de rapprendre. Il me suffit d'apercevoir sous une ombre lugubre une auréole rougeâtre et funèbre qui semble émaner de notre nom. Je ne sais comment vous expliquer, et je le veux pourtant, le sentiment que cette vue m'inspire... Cette vue, vous dis-je, car je le crois clairement, et l'impression que j'en reçois, et les larmes constantes de ma mère, tout cela ne me trouble pas comme il devrait me troubler, peut-être. Ma raison me pousse à être pénétrée de tristesse. Je ne le suis pas. Le seul effet produit sur moi par ces misères est de me détacher absolument, mais sans haine, sans mépris, sans irritation, de ce monde, oii se commettent de telles choses et où l'aspect des châtiments et l'expérience constante de la fragilité des victoires rempor-
s€2 LA RENAISSANCE
tées par le mal ne sauraient arrêter ce mal et le porter à réfléchir. Je ne hais pas le monde! il ne m'effraye pas; il ne m'est rien! Je ne le touche par aucun côté; je ne sais s'il m'entoure, mais il ne peut rien sur moi, et quand je songe à lui, je reçois comme une impression de joie bien pure, parce que je comprends que je n'ai rien de commun ni avec ce qu'il aime, ni avec ce qu'il veut.
LA DUCHESSE
Et pourtant, nous sommes des pires enfants de ce mal; notre chair lui appartient, et il y enfonce à chaque instant ses épines.
LE MOINE
Ainsi, l'une et l'autre, vous tirez de mêmes objets une nourriture morale bien différente. Vous, madame, les coups de la méchanceté sont tombés sur vous et y ont laissé, en empreintes ineffaçables, l'effroi et la douleur. Vous, dona Isabelle, vous avez entendu raconter, mais, par vous-même, vous n'avez point ressenti. L'écho de la méchanceté a seul agi sur vous. Voilà comme les actions des hommes, dans leur débilité, ne s'emparent que d'un cercle étroit; elles ne durent que le temps d'un éclair, laissant une vibration qui, graduellement, s'affaiblit et disparaît. Leurs ravages gagnent peu, et ce qui reste après elles..., ce qui reste, c'est..., le savez- vous? .. l'éternelle splendeur de la vie! Cette clarté, il n'est pas d'excès satanique qui parvienne jamais à l'éteindre! Vous voilà toutes deux, l'une abattue dans ses renoncements, l'autre jpyeuse dans ses détachements, toutes deux, en
somme, allant d'un pas égal vers l'immuable région du bien et de la vérité.
LA DUCHESSE
Nous, nous deux, mon Père? Vous oubliez de quelle effroyable caverne nous sortons î
LE MOINE
Et c'est là le mystère le plus merveilleux de l'unîvers et l'axe même de son existence. La thériaque est extraite du venin de la vipère, et du terreau formé de matières immondes s'élève la tête exquise des fleurs les plus rares ! Pour moi, pour tout ce peuple de Rome qui, depuis tant d'années, vous contemple, vous admire, vous vénère, croyez- vous que votre présence seule ne soit pas un bienfait? En éprouvant les impressions si diverses que produit le nom que vous portez, méconnaîtrez-vous l'intention d'une Providence? Et quand on crie avec rage et horreur : a César Borgia», est-il indifférent que l'on ajoute avec tendresse, avec des larmes d'amour dans les yeux : «Marie et Isabelle Borgia?» Ah! madame, ah! ma fille, il ne manque pas de fous qui, voyant Alexandre VI coiffé de la tiare et Savonarole traîné au supplice, s'écrient qu'il n'existe pas de Dieu ! Si je leur répondais, moi, lorsque je vous contemple : Non ! mais il n'existe pas de mal ! est-ce que mon raisonnement ne vaudrait pas le leur?... Il y a du mal, il y a du bien, et le bien l'emporte; il ne fait pas tant de bruit, il ne se pavane pas, il ne s'étale pas, il ne hurle pas, il ne se guindé pas pour envahir les premiers rangs, mais il est présent, il agit, et la main qui, en dernier lieu, couvrira l'œuvre des sept jours sera la sienne!
a64 LA RENAISSANCE
DONA ISABELLE, se mettant à genoux devant sa mère.
Ne pleurez pas, madame ! Madame, je vous en prie, ne secouez pas la tête! Le Père dit très vrai! Je suis bien triste de vous voir si peinée!... Pourtant, je vous l'avoue... j'ai le ciel dans le cœur!... Dieu est si grand!... Croyez-moi! Le mal... c'est si peu de chose !
LA DUCHESSE, s'essujant les yeux.
Il faudra prier pour ce malheureux, et norus répandrons, en son nom, d'abondantes aumônes.