TROISIÈME PARTIE
ROME
Une chambre dans le Vatican. — Jules II ; le Bramante.
Tu n'es qu'un artiste; mais moi qui pénètre ce qu'il faut avoir d'énergie dans l'âme pour créer des êtres de pierre et leur souffler la vie, je te parlerai comme à mon égal.
LE BRAMANTE
Moi aussi, Très Saint-Père, je comprends l'œuvre que vous imaginez.
Tu comprends la difficulté de mettre l'ordre au sein de ces ruines accumulées sur l'Italie par des siè clés sauvages et les scélératesses de mon prédécesseur. Ce pays misérable est plus souillé que les étables pour lesquelles il fallut un Hercule. Au milieu des pierres écroulées, des ronces, des herbes vénéneuses, les serpents et les crapauds se complaisent, se gon-
fient, et pourtant, Bramante, ces décombres, ces fourrés impurs, ce sont les restes sacrés d'un passé magnifique! Je le veux transformer en un paradis aussi beau que celui des livres saints.
LE BRAMANTE
Une telle oeuvre couvrira de gloire son auteur.
Mais, toi et moi, nous sommes vieux. Pour accomplir la tâche, il est tard. Le temps nous est mesuré; force est donc de nous hâter. Il faut concevoir nos desseins du premier jet, les réaliser d'un coup, sans hésiter, sans attendre, et avec ces mains que nous avons et que la sénilité fera bientôt trembler. Créons beaucoup, vite, des choses fermes, des choses bonnes, des choses fortes, écrasantes pour les choses mauvaises qu'il s'agit de supprimer. Aide-moi de tout ton cœur et de tout ton pouvoir.
LE BRAMANTE
Je m'y donnerai entièrement. Le ciel me punisse si je plains ma peine!
Tandis que j'exterminerai ce qui reste des tyranneaux de la Romagne et fonderai à jamais le pouvoir du Saint-Siège apostolique, oui, tandis que je ne perdrai pas une occasion, je te le jure, de déraciner de chez nous les Barbares, repoussant les Espagnols comme les Français, les Allemands comme les Suisses, et cela avec le fer, le feu, l'excommunication et toutes les foudres de tous les anathèmes... Je n'y ménagerai
ni les violences, ni les scrupules! Car, entends-moi bien, mon ûls! Il est certaines époques où les scrupules sont bons pour le confessionnal et franchement coupables ailleurs, la vertu ne consistant qu'à réussir; pendant, te dis-je, que je ne ménagerai rien, toi, Bramante, je te commets à faire en sorte que le feu de l'esprit devienne un bûcher si flamboyant que l'ignorance et la grossièreté des âges anciens s'y consument, et que la flamme en soit éclatante, à tel point que la postérité l'apercevra comme un phare sur lequel elle pourra se guider à jamais.
LE BRAMANTE
Un monde déborde de votre tête dans la mienne Vos idées me crient : Travaille, Bramante !
Obéis-leur, et comme je ne t'ai pas fait venir pour perdre le temps à des divagations, voici mes projets . le Vatican est trop petit! Ce n'est plus là un palais digne du Souverain Pontife des chrétiens, de ce successeur de l'apôtre qui ferme et ouvre les portes des mondes. Il me faut une demeure propre à frapper les nations de surprise et de respect. Tu vas donc m'établir ici deux galeries longues et somptueuses, qui franchiront la largeur du vallon et iront me chercher le Belvédère. Tu accumuleras là toutes les beautés, toutes les élégances, toutes les inventions de ton art, et tu y mettras aussi toutes ses hardiesses. Ne crains pas d'en faire trop! Ne plains pas la dépense. Rappelle-toi bien et ne perds jamais de vue que ton im.agination, si forte qu'elle puisse être, ne saurait jamais
figurer qu'avec une taille de nain à côté des grandeurs de ma volonté.
LE BRAMANTS.
Je tâcherai de me hausser de mon mieux. Ce sera un travail long- et pénible.
Pénible? Je ne m'en soucie pas. Long"? Je te le défends! Tu vas commencer tout de suite; tu t'appliqueras jour et nuit Tu ne te donneras ni trêve ni tranquillité jusqu'à ce que je te dise : Arrête-toi, et je ne te le dirai pas! Avant de mourir, je veux contempler moi-même ce que j'exécute. Quand tu dor^ miras, quand tu mangeras, tu me voles! Ecoute encore. Rome est déshonorée par quantité de ruelles sombres et infectes .Tu les feras disparaître. En leur place et de la façon que tu voudras, tu traceras une vaste, large et superbe avenue. Tu la borderas de palais et de somptueux bâtiments.
LE BRAMANTE
Que je commence du moins les galeries du Vatican; pour le reste, nous verrons. Vous m'effrayez.
Lâche! Je te le répète, je suis vieux, je ne peux pas attendre. Il faut tout faire à la hâte. Est-ce ma faute si les hommes, les événements, les lenteurs du succès, les embarras des revers, cette interminable série de jours, de mois, d'années stériles dont la vie humaine est encombrée m'ont barré si longtemps le passage? Arrivé plus tôt, j'écouterais peut-être tes raisons, et
JULES II 37s
encore... non! Jexécuterais davantage! Tu accompliras tout de suite ce que je te commande et qui n'est rien. Voici maintenant Toeuvre véritable que je t'im-* pose.
LB BRAMANTE
Quoi! Très Saint-Père, ce n'est pas tout?
JULES ÎT-
J'ai affaire de tes œuvres et non de tes transes. En même temps que moi, oui, moi, ce Julien de la Rovère qui te parle, je ferai peser le pontificat si lourd sur les épaules des rois et le porterai si haut que l'héritage de saint Pierre vaudra, dès ce monde, l'héritage d Israël dans l'autre, toi, tu fonderas ici le signe visible de cette suprématie. C'est toi, Bramante, qui vas construire un temple acceptable pour la sainte Eglise! L'antique basilique, comme l'antique Vatican, n'est plus digne de nous. Abats, détruis, brise, arrache, et montre-moi, en place de ce que tu auras effacé, tout ce que tu sais inventer.
LE BRAMANTE
Je vais m*entourer des plus grands artistes de l'Italie. Si seulement Michel-Ange voulait revenir! Mais il a trop peur de vous après l'insulte qu'il vous a faite!
De gré ou de force il reviendra, c'est moi qui te le jure. Je n'entends pas que la Sixtine demeure inachevée.
LE BRAMANTE
En tous cas, j*ai Raphaël d'Urbin, et si le Buonarotti devait s'obstiner...
Je m'obstinerais aussi, et ton Raphaël ne me le remplacerait pas. Allons, va, hâte-toi, presse-toi ! J'ai d'autres affaires. Les Vénitiens et les Français sont aux piises. Allons, pars?
VENISE
La foule remplit les rues et les églises. Détonations d'artillexîe dans le lointain. La salle du Sénat ; des fenêtres on découvre la place Saint-Marc couverte de peuple, — Les sénatevirs forment des groupes en attendant la séance, et s'entretiennent avec gravité-
JEAN CONTARINI, à ceux qui l'entourent»
La situation est telle : la bataille d'Agnadel perdue, six mille hommes restés sur la place, l'Alviane cruellement blessé et toutes nos provinces de terre ferme rivalisant de lâcheté.
PIERRE BEMBO
Rien de plus vrai. Mais bourgeois et paysans, quand on en est réduit à se fier à eux, n'ont jamais défendu autrement une patrie malheureuse:
JEAN CONTARINI
D'accord ; aussi je ne leur reproche rien et considère seulement les faits. Caravaggio, Bergame, Crémone se sont rendues d'elles-mêmes. Brescia a fait mieux. Pour donner des gages aux Français, les habitants ont surpris la garnison et ouvert leurs portes. Bref, ce que nous avons mis des siècles à amalgamer, à gouverner, tout s'est dissous en un seul jour.
FRANÇOIS N/NI
Peut-être faut-il tenir compte de ces cruautés épou-i
vantables auxquelles les Français se sont livrés. Les peuples étaient terrifi.es.