UN MATELOT
Nous voudrions bien savoir ce que l'illustrissime Sénat va décider.
LE SBIRB.
Il a déjà décidé que tu seras fouetté si tu restes ainsi à faire le fainéant au lieu d'aider la patrie. Allons! mes enfants! assez de bavardage! Partez!
LE PEUFLB.
Vive saint Marc!
Une barque arrive, faisant force de rames, et M ranga contre les degrés du dûbarcadère. Le provëditeur André Gritti et plusieurs hommes d'armes en descendent. On sort, en ce moment, du sénat .
JEAN CONTARINI
Quoi! vous, André? Comment avez- vous pu traverser les lignes françaises?
ANDRÉ GRITTI
Il fallait passq:.
JULES II a8i
PIERRE BEMBO
Quelles nouvelles?
ANDRÉ GRITTI
Excellentes ! Vous construisez des moulins, je vois creuser des citernes; le blé abonde; les balises des canaux sont enlevées. Si le péril est extrême, la résolution n'est pas moindre; Dieu est avec la patrie!
FRANÇOIS NANI
Le Sénat va féliciter votre général qui n'a pas désespéré de la fortune.
ANDRÉ GRITTI
C'est une mesure juste et sage. Le comte de Petigliano a fait ce qu'on pouvait à Agnadel, et ses troripes battues sont déjà ralliées. Nous tiendrons autant qu'on pourra tenir.
JEAN CONTARINI
Les Dix sont en séance. Ils viennent d'envoyer des ambassadeurs auprès du Pape pour le supplier d'abandonner la ligue. Que font les Français à Fusine?
ANDRÉ GRITTI
Des pantalonnades. Ils s'amusent à tirer contre le Campanile, sachant que leurs boulets n'arrivent pas à moitié route. Ils appellent cela nous insulter.
JEAN CONTARINI
Allons! allons! La patrie ne mourra pas! Brave Gritti, vous voir debout, vivant, et vous serrer la main
aSa LA RENAISSANCE
*^près les périls qui vous ont épargné dans ces derniers temps, c'est bien la marque de la protection divine.
ANDRÉ GRITTI, les larmes aux yeux.
Vive saint Marc!
ii entre dau& le palais avec sa suit*. Les s6nateun s'èloisrneuu
JULES II Ï83
BOLOGNE
La chambre du Saint-Père. — Jules II, cardinaux, évêques, camériers, officiers des gardes suisses et italiennes.
H est assis dans lia f»atewl et tient à la main un bâton dont il frappe la tem^ chaque fois qu'il s'échauffe en parlant.
Ah! je me sens à l'aise ici! Voilà MM. les Bolonais réduits à la raison! Qu'ils essayent encore de regimber, et l'aiguillon leur entrera dans la chair un peu plus à fond ! Désormais, ils appartiennent à l'Eglise: Qu'ils tâchent de ne pas l'oublier. Vous leur rapporterez mes paroles... Maintenant, faites entrer Michel- Ange Buonarotti... Ah! te voilà!... Enfin!... C'est heureux!... Si je n'avais pas menacé d'aller te chercher moi-même à Florence, tu ne serais pas revenu!
MICHEL-ANGE
Très Saint-Père, je supposais que vous n'aviez pas besoin de moL
Ah! tu supposais cela?... Je ne serais pas fâché de sîavoir ce qui te le faisait supposer. Explique-toi librement, sans crainte aucune! J'imagine que toi, tu^ n'as pas peur de moi !
MICHEL-ANGE
J'ai peur de vous. Très Saint-Père, mais la vérité est la vérité
If
Ah ! tu as peur de moi ? Eh bien ! fais comme s'il n'en était rien. Comment as-tu pu concevoir l'idée, seulement l'idée, de t'enfuir de Rome, quand tu savais fort bien que je voulais t'y voir rester?
MICHEL-ANGE
Très Saint-Père, tandis que je travaillais à la fois aux peintures de la Sixtine et à vos statues, et que je venais de terminer le Moïse que la Sainteté de Monseigneur a paru approuver...
Ah! je t'ai paru approuver ton Moïse?... Je t'ai paru... Ah! je t'ai paru!... Mais, continue... va!
MICHEL- ANGE
J'avais demandé des marbres; ils me sont arrivés. Il fallait payer les mariniers, et, pendant que ces gens débarquaient les blocs à Ripa, je suis venu demander à Votre Sainteté l'argent nécessaire.
J'étais occupé à mes affaires de Romagneî Elles sont arrangées, et je ne lâcherai pas ce que je tiens. Il faut que tout le monde le sache; c'était bien le moins que les intérêts de l'Eglise passassent avant... Mais, non! va, va toujours! Explique-toi!
MICHEL-ANGE
Très Saint-Père, vous êtes mécontent; j'aime mieux ne rien dire.
Il est un peu fort que quand je t'ordonne de parler, tu me fasses répéter deux fois !
JULES II 28s
MICHEL-ANGE
Alors, donc, puisque j'y suis obligé, je dirai que vous ne m'avez pas reçu. J'ai payé vos marbres de mes propres deniers, et je n'en avais guère.
Suis-je responsable de vos folles dépenses, messire?
MICHEL- ANGE
Je bois de l'eau et mange du pain. Mes habits ne valent pas dix écus. Vous me prenez pour votre Raphaël.
Je te prends pour... N'importe! n'importe!,.. Continue !
MICHEL-ANGE
Je suis revenu jusqu'à trois fois! A la troisième fois, un valet m'a dit insolemment que je pouvais prendre patience, attendu qu'il avait l'ordre de ne pas me laisser entrer jamais, et comme on lui demanda s'il savait à qui il parlait, il répondit : Je le sais très bien; mais j'obéis à la Sainteté de monseigneur.
Et alors, toi, qu'est-ce que tu lui as répliqué? Voyons un peu ! Il t'est bien venu quelque riposte sur la langue! Tu n'es pas tellement patient que quelquefois même... Mais... non! Enfin^ qu'est-ce que tu lui as répliqué?
MICHEL-ANGE
Eh bien! j'ai répondu que..»
Tu as répondu : Quand le Pape aura besoin de moi, il saura que je suis allé ailleurs l
MICHEL- ANGE
C'est vrai.
Ah ! c'est vrai ? Continue.
MICHEL-ANGE
Je n'ai rien à continuer. Vous savez les choses ^ussi bien que moi. J'ai vendu tout de suite mes meubles aux Juifs, et suis parti pour Florence.
Et alors, qu'est-ce que j'ai fait, moi? Car je n*ai pas trop l'habitude de subir les manques de respect, •que je sache ! J'ai dû faire quelque chose.
Je ne conçois pas quel plaisir Votre Sainteté se donne en me tourmentant de la sorte. Elle sait mieux que moi ce qu'elle a fait
En finiras-tu?
MICHEL-ANGE
Puisque vous me poussez à bout, voilà ce que vous avez fait! Vous m'avez envoyé coup sur coup cinq courriers, m'ordonnant de revenir sans délai sous peine de disgrâce; mais je ne suis pas d'avis d'être traité comme un homme de si peu. Je vous ai fait prier de chercher un autre sculpteur
C'est pourtant vrai qu'il a poussé l'audace jusqu'à m'envoyer ce message en propres termes!... Mais va, va toujours!
MICHEL-ANGB.
Messire Pier Soderini m'a signifié que la Seigneurie avait reçu trois brefs ordonnant de me renvoyer à Rome, sous peine d'excommunication. Il m'a donc fallu partir. Je suis parti, et me voilà.
De sorte que tu n'es pas revenu de ton plein gré? Et, par-dessus le marché, des insolents vont racontait partout que tu as voulu me tuer en me jetant des poutres sur la tête du haut de ton échafaudage de la Sixtine où j'étais entré malgré toi! Je te demande maintenant de me dire à quel prince si mou, si débonnaire, si niais, on fera accepter de pareils ou-* trages, et il ne s'en vengera pas ?
Moment de silence.
UN ÉVÊaUE.
Très Saint-Père, Votre Sainteté daignera prendre pitié de ce pauvre homme. Il ne se rend pas compte de ce qu'il fait. De telles gens ont peu d'intelligence et ne comprennent que leur métier.
JULES II, se levant en foreur et tombant à coaps de b&ton sur l'évèque.
impertinent! cuistre! idiot! Pourquoi te permets-tu d'insulter mon artiste? Est-ce que je lui ai dit quelque injure, moi? Allons: Qu'on me jette à la porte ce misérable, cet âne! ce pleutre! Et toi, Michel-Ange;
viens ici, approche! approche donc!... A genoux!... Voici ma bénédiction ! Baise l'anneau du pêcheur ! Ne te fâche plus, mon fils; va travailler! Je te donnerai tout l'argent que je pourrai. Fais-moi beaucoup de belles choses! Tu es un dieu créateur, toi! Va, mon fils! ne songe plus jamais à me quitter! Tu fais la gloire du Pape, et la gloire de l'ItaUe!
Michel-Ange se relève, fait le signe de la croix, salue et sort. UN CAMÉRIER.
Les am.bassadeurs de Venise sont revenus pour la troisième fois depuis ce matin. Ils supplient Votre Sainteté de les recevoir.
Ils sont hardis! Ne savent-ils pas que j'ai refusé?
LE CAMÉRIER
On le leur a expressément dit, Très Saint-Père !
Ces Vénitiens ! Italiens sans l'être, chrétiens sans le vouloir! Ils ont prétendu me disputer la Romagne et m'ont forcé malgré moi à m'unir aux Français ! Les voilà réduits à toute extrémitéj qu'est-ce qu'ils veulent maintenant ?
UN CARDINAL VÉNITIEN, bas à l'oreille du Pape.
Très Saint-Père, les ambassadeurs sont chargés de toutes les soumissions possibles. Voici les points que vous avez exigés et qu'ils accordent : pénitence publique pour vous avoir offensé, abandon des bénéfices dépendant de l'Etat... Nous vous cédons Fer-
JULES H iiSç
rare et le droit de naviguer dans TAdriatique sans plus subir de péage .
JULES II, de même.
Voilà de bonnes dispositions. Amenez-moi vos députés. Si nous pouvons nous entendre, non seulement je quitterai l'alliance des Français, mais vous m'aiderez à en débarrasser l'Italie.
LE Cardinal»
Oui, Très Saint-Père.
JULES n.
Que les ambassadeurs viennent me trouver cette nuit. Je refuse de le3 reqevoir en public II n'est pas temps encore;
«jo LA RENAISSANCE
ROME
Un jardin, des cyprès, des massifs de rosiers ; un banc de marbre au milieu des herbes et des fleurs ; derrière le banc, ^ne statue antique de Vénus. — Raphaël, une dame.
LA DAME
Je vous aime plus et autrement que vous ne le croyez.
RAPHAËL
Je crois que vous m'aimez bien. Si je vous le rends, ou plutôt si je vous le donne et si votre cœur ne fait que me renvoyer en éclats charmants, comme un miroir fidèle, la tendresse que je répands sur vous, n'est-ce pas juste?
LA DAME
Raphaël, vous ne me comprenez pas. Je vous aime de moi-même, par moi-même et si complètement que je ne m'étonne pas du peu d'entente que vous en avez.
RAPHAËL
Mon cher amour, pourquoi parlez-vous ainsi?
LA DAME
Il me peine de voir une âme comme la vôtre ne pas apercevoir ce qu'on lui prodigue de réellement précieux et s'attarder à ce qui est le moins digne d'elle et de moi. Pourquoi ne me permettriez-vous pas
JULES f? 291
m • ' • < ... . . , Il .
cet orgueil de croire que mon affection vaut mieux que ma beauté?
RAPHAETL»
Je le pense autant que vous pouvez le souhaiter. Suis-je d'un cœur si bas que je n'aperçoive en vous que la grandeur et le feu de vos yeux splendides, la douce rondeur et l'éclat de vos joues, la grenade entr'ouverte de vos lèvres et la souplesse de cette taille qui ne se peut comparer? N'en croyez rien! Je comprends de même sorte et pour le moins aussi bien à quel point votre cœur est grand, généreux, et où monte l'élévation de cette intelligence comparée avec tant de raison par plus d'un poète au vol hardi de l'oiseau qui emporte Jupiter au sein de l'Empyrée. Si j'avais à peindre une noble Sibylle, c'est vous que je choisirais; le laurier divin contourné autour de vos tempes n'aurait jamais serré un front plus digne! Qui ne reconnaît en vous l'élève brillante de la plus sublime philosophie, oui , la fille de Platon? Ne vous a-t-on pas contemplée, devant une assemblée de sages transportés d'admiration et de plaisir, en ce jour où vous commentiez le Fhédon avec une éloquence digne des orateurs d'Athènes et de Rome! O la plus belle, la plus savante, la plus inspirée en même temps que la plus séduisante des femmes, pourquoi pensezvous que je vous méconnais?
LA DAME
Je ne suis pas ce que vous dites; je suis celle qui aime Raphaël et qui, peut-être, en tst aimée.
KAPHAEL.
Peut-être?
LA DAME
Nulle gloire n*est au-dessus de œlle-là. N'est-ce pas naturel si parfois je crains que ce Raphaël que voilà, en ce moment, en ce moment égal à toute une éternité de bonheur, assis à mes pieds sur ce gazon brillant comme l'émeraude, son bras sur mes genoux, ses beaux cheveux, sa tête charmante si tendrement pressés entre mes mains que... tu sens, n'est-ce pas? trômbler d'émotion et de la plus profonde félicité!... Oui, oui, je crois parfois que ce Raphaël, apercevant et estimant trop en moi seulement ce qui doit finir, ne songe pas assez à mon affection immortelle!... Regardez-moi... Regardez-moi bien... oui... regardezmoi ainsi... Que trouvez-vous, que prenez-vous dans la sincérité de mes yeux, sinon l'expression incessante de ma passion pour vos triomphes, votre gloire, l'agrandissement de votre génie?
RAPHAËL
A Dieu ne plaise que je ne le comprenne pas! Les attachements frivoles, mon amie, les désirs inconsistants, les caprices passagers sont des rayons d'un soleil oblique. Ils n'échauffent pas beaucoup, ils n'éclairent pas beaucoup; ils égayent gentiment les points perdus sur la trame de l'existence. Celui qui s'en réjouit n'a pas tort. Ce sont des fruits aussi, des grappes de raisin, des bouquets de cerises, des figues vertes et ^voureuses, pendant au bout d'une branche sous le feuillage frétillant. Le passant joyeux aurait tort de n'y pas goûter s'il peut les prendre et de ne pas les saluer du désir, s'il ne saurait y atteindre. N'imaginez
pas, cependant, que je me donne à rechercher bien fort ces dons innombrables étalés partout devant le fugitif appétit des oiseaux du ciel! ma folie serait trop grande ou plutôt ma faiblesse de cœur.
LA DAME
Voilà bien penser, Raphaël. Je craignais que ce ne fût pas votre avis.
RAPHAEU
Vous me connaissez mal, si vous m'avez soupçonné d'une pareille étroitesse d'imagination et de cœur. Souffrez que je puisse être un enfant qui rit et qui rit...
t.A DAME.
Comme un ruisseau en courant sur les cailloux jette aux échos les perles de son rire. Qui voudrait t'en blâmer? Est-ce moi, mon enfant chéri?
RAPHAËL
Mais je sais aussi quelle différence sépare le plaisir du bonheur, et quand l'ange du pur dévouement vient s'asseoir, dans sa robe blanche, sur la pierre rompue du tombeau d'oii il a fait jaillir la vie, je ne lui demande pas : Qui es-tu? car je sens en moi la puissance de ce qu'il a fait. Les imaginations vulgaires, les raisons plates croient peut-être quand il ne faut pas croire; elles doutent lorsqu'il ne faudrait pas douter. Elles prennent le petit pour le grand et le grand pour le difforme et... Toi! ne suppose jamais que je te méconnaisse! Ne va pas t'imaginer que la noblesse de ta nature est une splendeur invisible à mes yeux aveu-
gles. Je connais ce que tu es» je sens ce que tu vaux, je touche ce que tu me donnes et dont je pèse à juste poids tout le bien qui m'en arrive... C'est ton amant, c'est bien ton amant qui te parle... mais c'est aussi ton ami! Oh! ma chérie! C'est ton compagnon, que puis-je te dire? C'est ton égal! Il écoute parler son égale et recueille ses conseils comme ils méritent de l'être.
LA DAME
Mes yeux sont remplis de larmes... mais si douces! Et je ne sais comment vous en remercier! Qu'ai-je donc fait de si bien que le ciel m'ait donnée à vous? Qu'ai-je mérité? En vérité, je ne le sais pas.
RAPHAËL
Moi non plus, je ne sais par quelles bonnes œuvres j'ai pu t' acheter, mon trésor; mais pourquoi chercher les causes ? Est-on moins heureux sans les savoir ?
LA DAME
Tu l'as dit tout à l'heure. Je suis une fi.lle de Platon, et je cherche volontiers l'origine des choses célestes.
RAPHAËL. '
Les fleurs valent mieux que les germes, et les fruits mieux que les fleurs.
LA DAMK.
Vous êtes l'homme de ce qui est éclos, de ce qui est mûr, de ce qui se voit, se goûte et qu'on savoure. Vous ne vous attachez pas à démonter la lyre pour trouver dans ses entrailles sonores l'endroit précis où se forme le son.
JULES H 29g
RAPHAËL
C'est vrai- Le ciel ne -m'a peis assigné cette tâche. Pourtant, ne m'accusez pas non plus de mépriser le par-dessous des choses. Quand cette science contribue à développer la vie elle-même, j'en fais le cas que je dois. Mais je ne suis pourtant pas très enclin à ces études obscures destinées à poursuivre des secrets dont la compréhension finale n'est pas toujours bien utile. En réalité, j'aime ce qu'atteint et baigne la lumière an, soleil; le reste ne m'importe que secondairement.
LA DAME
Oui, dans cette tête adorée règne la lumière, partout et à flots. La vérité s'y voit sans peine, et l'erretir n*y a pas de place pour ses obscurités. .
RAPHAËL
Tu te trompes. Je n'ai jamais spontanément, par moi seul, reconnu ce qu'il fallait trouver. Quelqu'un m*a toujours montré ma route, et c'est uniquement lorsqu'une main étrangère a débarrassé les images que je dois contempler des vêtements qui me les cachent que moi, alors, je les aperçois, et, dès ce moment san« doute, je les vois bien.
LA DAMB«
Que voulez- vous dire?
RAPHAËL
Si je n'étais sorti un jour, pour n'y plus rentrer, dt Tatelier du Pérugin, de ma vie je n'aurais compris que ce qu'il me montrait. Quand je fus à Florence, la vue du Masaccio me révéla ce que je n'aurais jamais de-
296 LA RENAISSAîTOÈ
viné sans ce maître; ce n'était rien encore. Je n'abandonnai réellement les langes de l'enfance que lorsque je me trouvai dans l'atelier de Baccio d'Agnolo, vivant tout le jour avec de grands artistes, André Sansovino, Philippino, Lippi, Benedetto de Majano, le Cronaca, François Granacci, écoutant de chacun ce qu'il savait, ce qu'il découvrait pour ainsi dire à chaque heure, dans le monde de ses rêves, soit qu'il fût sculpteur, peintre ou architecte, et, ainsi préparé, quand les ligatures 9u premier âge, je les eus détachées, secouées, et que mes membres se trouvèrent libres, alors je pus comprendre, mon amie, mais seulement alors, je pus comprendre les leçons offertes par le grand Léonard à moi, à chacun de nous, à tous les siècles futurs. Tu le vois : je ne suis pas sorti de moimême, né de moi-même, et, sans compter les exemples de l'antiquité, bien d'autres ont servi de règle, de guide, de source à ce que tu apelles mon génie.
LA DAME
Eh bien! soit! Tu n'es pas comme la Pallas d'Athènes, issue tout armée du cerveau d'un dieu. A peine es-tu maintenant un jeune homme; la beauté de ton visage conserve encore beaucoup de ces contours presque féminins, fleurs de l'adolescence. On ne saurait s'étonner si tu as dû écouter d'abord les avis de tes précédesseurs et voir et juger leurs découvertes. Mais maintenant, tu sais tout. Achille n'a nul besoin des leçons du Centaure, ni mon Alexandre des admonestations du Philosophe. Ce qu'on t'a remis entre les inains y a fructifié; tu sais plus que le Pérugin, plus que le Massaccio, plus que Léonard, plus que tous les
autres ensemble, et tu commences la vie. L'univers apprendra de toi, et tu n'apprendras plus rien de personne.
RAPHAËL
Tu te trompes encore. J'apprendrai toujours, et de tout le monde. Veux-tu que je te confesse en quoi je me considère peut-être comme plus heureux que mes devanciers? C'est en ceci : chacun d'eux restait enfermé dans un cercle. Il connaissait les artistes de sa ville, et n'en fréquentait pas d'autres. Il croyait, comme toi, que le talent naturel n'a pas de limites et suffit à atteindre à tous les résultats. Rien n'est plus faux. Je serai grand, moi qui suis ton Raphaël, parce que j'apprends partout et de tous; je ne m'arrête jamais dans ma recherche. Il m'importe médiocrement de fouiller sous les racines de l'arbre à fruit que chacun possède, mais je veux l'arbre et je veux les fruits, et voilà pourquoi, ma bien-aimée, je suis moi...
LA DAME
Tu es la grâce, tu es le charme^ tu es tout...
Non ! je te le répète, je ne suis pas tout. Je suis la raison, peut-être, je suisla modération, je suis le bon jugement, je suis, si tu veux, la sagesse et le goût éclairé; mais je ne suis pas la profondeur, et surtout je ne suis pas le sublime.
LA DAME
Qui est donc l'un et l'autre ?
RAPHAËL
Michel-Ange.
LA DAME
Michel- Ange? Cette âme sombre, triste, étroite, obscure, tourmentée?... Vous n'y pensez pas, Raphaël ! Un tel homme vous être comparé! Il ressemble au démon des ténèbres, tandis que vous êtes l'image de l'archange dont vous portez le nom. Quelle fantaisie de modestie vous prend à cette heure?
RAPHAËL
Si je descendais dans cette âme mélancolique, j'y trouverais bien des secrets enfumés dont il sait faire un or étincelant. Vulcain aussi était un dieu difforme, couvert de suie, vivant dans les scories rougeâtres de ses forges de Lemnos. Mais aucun des dieux promenés à travers l'azur, ni le Phœbus du soleil, ni Mercure le joueur de flûte, ne devinrent jamais d'aussi grands artistes que lui !
LA DAME
Non ! vous vous trompez ! Rien n*est commun entre cet excès de vie qui de toute votre nature déborde dans vos œuvres, force aimable, inspiratrice, et la brutalité sauvage de celui que vous semblez envier.
RAPHAËL
Si je n'avais copié comme son élève, comme le plus attentif et le plus humble des élèves, l'inimitable carton de Pise; si mon oncle Bramante, en me faisant pénétrer secrètement dans la Sixtine, ne m'eût donné ce bonheur inappréciable de contempler les créations de cet homme tout-puissant, je ne serais pas ce que je suis, je ne pourrais seulement rêver ce que je saurai faire. Pourquoi baisses-tu la tête? J'exécuterai de plus
grandes, de plus nobles choses que lui, bien qu'fl soit un plus grand inventeur que moi. Il trouve, il sait trouver; mais il ne lui est pas donné de séparer l'argent du plomb, ni mille souillures fuligineuses de la pureté de sa pensée. Pour moi, mon amie, je ne suis peut-être pas autant que lui, le Jéhovah d'un monde, j*ai pris de toutes parts et de toutes mains; ce qui est à moi a été à d'autres. Mais quoi! j'ai tout élargi, tout élevé, tout éclairé! Je suis un ordonnateur! Je ne me suis pas amusé copiant l'un, volant l'autre, à ajuster mesquinement des lambeaux secrètement empruntés à chacun et que chacun eût eu le droit de réclamer plus tard. Non ! j'ai tout fondu ensemble, et de ces éléments disparates, je me suis créé une force d'un seul jet C'est d'une matière compacte et devenue mienne, bien mienne, que je m'apprête, désormais, à composer mes oeuvres» y ajoutant toujours; cette matière est mélangée comme je l'entends, colorée comme il me convient, dure au point précis qui me plaît, et c'est ainsi que j'élèverai ces monuments sur lesquels j'imprimerai mon sceau et que nul ne me disputera! Tu vois, je me loue moi-même pour te rassurer et pour te plaire. Mais je te montre mon esprit tel que le ciel l'a fait, et non tel qu'une affection extrême rimagine à tort. Je ne m'exalte pas, mais je ne me fais pas plus petit, et j'ai, par-dessus Michel-Ange et bien d'autres, une prérogative dont tu ne me parles pas et qui vaut mieux, à elle seule, que tout ce qu'ils possèdent .
LA DAME
Je la connais, je la vois, je la respire!
RAPHAËL
Et laquelle, donc, je te prie? Est-elle si apparente?
LA DAME
Oh! comme elle l'est! Comme elle éclate dans tes regards, comme on la reconnaît dans ta contenance, dans cette grâce divine qui mesure ton moindre mouvement! Ta prérogative, mon Raphaël, c'est d'être heureux! Tu es heureux! Le bonheur a étendu son voile rose au-dessus de la couche maternelle au moment de ta naissance. Depuis ton premier pas, depuis ton premier sourire, on t'a aimé. Il semblerait que les années qui, s'enchaînant l'une à l'autre, forment ton âge, n'ont eu que des printemps. Tu as pensé, tu aa médité, tu as travaillé, tu travailles toujours; mais, toujours, ce qui est peine pour les autres se transforme pour toi en plaisir facile. Tu ne connais pas de labeurs ingrats. On t'a aimé, disais-je? On t'aime! Les grands, les princes, les papes, les dames les plus honorées adorent Raphaël; âgées, elles le chérissent comme le fils le plus désiré et sont-elles dans la fraîcheur de leurs années elles font ce que je fais... elles l'idolâtrent ! Je ne m'étonne pas de te voir exprimer si bien la candeur, la vertu, l'innocence, le charme... Il a été défendu au mal de t'approcher, et n'ayant jamais rien vu ni rien connu que l'affection, comment seraistu différent de ce que tu es? Adieu... Adieu, mon ami; adieu, mon amant... Adieu^ mon idole!
RAPHAËL
Tu pars déjà?
JULES n 301
LÀ DAME
Déjà?... Oui, c'est déjà... c'est trop tôt!... Cependant, je suis ici depuis ce matin, et le soleil baisse, et Tor de ses rayons semble se noyer dans la pourpre étincelante de ses derniers feux. D'ailleurs, j'entends des voix au bout du jardin. Tes amis viennent te chercher. Je ne veux pas qu'ils me rencontrent.
RAPHAËL
Reiste un instant, mon amour adoré; je vais leur dire de m'attendre dans la maison. Ne pars pas encore, je t'en conjure!... Tu m'as fait parier de toutes choses, mais qu'avons-nous dit de nous-mêmes?
LA DAME
Oh! pour cela, nous le savons assez. Adieu... J'aperçois la Bianchina! Elle me fait signe. Ma litière est depuis longtemps dans la ruelle. Que nous sommes imprudents !
RAPHAËL
Que vous êtes peu tendre!
LA DAMB.
Ingrat !
RAPHAËL
A demain donc, n'est-ce pas? Ici?... chez toi?... au pont du Tibre?.., Où?
LA DAME
Non!... Demain... Comment faire?... Eh bien! ns-quons quelque chose! Viens à dix heures le matin,
aux Saints- Apôtres; j'irai y entendre la messe, et serai seule dans Téglise avec la Bianchina. Adieu !
aAPHA£I.*
Adieu! je t'idolâtre!
Béatrice sort.
FRANCESCO PENNI (iL FATTORE).
Maître, voici le Bramante! Il vient vous parler en grande hâte.
RAPHAËL
Apporte-moi un carton et des fusains. Où sont mes élèves ?