LE SIRE DE BONNEVAL
Horions, batailles, amours, fêtes et triomphes! S*il y a autre chose, je m'en retourne !
LE ROI. souriant.
Ils ont raison! Je pense comme eux! Va te coucher, messire Philippe, tu es vieux, ton cœur est éteint
ROME
La cham^re du pape Alexandre VT. — Le Pape, Giorgio Bosardi; Burchard, maître des cérémonies.
LE PAPE
Maître Burchard, mon ami. tiens-toi un peu derrière la porte et veille à ce que personne ne vienne nous interrompre. J'ai à parler à ce garçon-là.
BURCHARD
Oui, Très Saint-Père.
II passft derrière la porte.
L« PAPE
Voyons, Giorgio, âne que tu es, prête-moi toute ton attention et tâche de comprendre. Tu vas donc partir aujourd'hui même pour Constantinople, et tu feras la plus extrême diligence.
20SARDX,
Oui, Très Saint-Pcre.
LE PAPE
Ecoute-moi bien. Tu ne parleras qu'au grand vizir lui-même, en secret, dans le plus absolu secret... m'entends-tu?
BOSARDI.
Oui, Très Saint-Père. Je pénètre l'intention de la sainteté de mon seigneur. C'est seulement dans le se-
cret le plus extrême que je m'ouvrirai avec précaution au grand vizir.
LE PAPE
Et tu ne seras tout à fait explicite qu'avec le sultan Bajazet en personne.
BOSARDI.
C'était là ma pensée, Très Saint-Père.
LE PAPE
Ne fais pas l'entendu. Je n'ignore pas que tu n*es qu'un sot; mais dans certaines occurrences on ne sait à qui se fier, et les gens d'esprit ne sont jamais sûrs.
BOSARDI.
Oui, Très Saint-Père.
LE PAPE
Tu diras au grand vizir, si tu ne peux d'abord parler au Sultan, que je lui adresse mes compliments les plus sincères et lui envoie ma bénédiction apostolique.
BOSARDI,
Oui, Très Saint-Père.
LE PAPE
Tu ajouteras que je n'oublie pas un seul jour, pas une seule minute, son affection pour moi, que je la lui rends avec usure, et tu lui remettras de ma part cette jolie madone de Jean Bellini qu'il m'a fait demander par l'ambassadeur de son maître à Venise.
BOSARDI.
Très Saint-Père, je n'y manquerai pas. La madone
est déjà rendue à Ostie à bord de ma galère, et je dirai au sultan Bajazet et à son minisire ce qu'il y aura de plus propre à les persuader de la grande amitié que leur porte la sainteté de mon seigneur.
LE PAPE
Ensuite, venant à l'essentiel, tu commenceras par rappeler combien je suis surpris, avec pleine raison, de ne pas recevoir les deux quartiers échus de cette pension de quarante mille ducats, accordée au pape Innoœnt VIII, depuis 1489, et tu ne feras pas faute d'insister sur ce point que je la mérite tout autant que mon prédécesseur, puisque je surveille non moins parfaitement le prince Zizimi, frère du Sultan, et ne le laisse pas sortir de mes mains.
BOSARDI.
La sainteté de mon seigneur peut être tout à fait rassurée. Je ferai reprendre le payement de la pension.
LE PAPB.
Ceci réglé, tu signaleras l'ambition effrénée du roi de France. Tu exposeras qu'en s'em payant du royaume de Naples, il a surtout la pensée d'aller attaquer Constantinople, aûn de prendre la couronne des empereurs byzantins. Il n'est pas encore à Florence à l'heure qu'il est, il va venir chez moi pour combattre les Aragonais, et déjà, pourtant, il ne cache rien de ses visées ambitieuses qui menacent la solidité du trône ottoman. Il m'a dit ses projets, il les a dits aux Vénitiens, au duc de Milan, ce n'est pas un secret; mais ce qu'il m'a conûé, à moi, en particulier, et que je
révèle à Bajazet, c'est sa volonté de m'enlever le prince Zizimi, aûn de s'en servir en l'opposant en temps et lieu au Sultan. Ce dernier doit craindre une pareille idée; tu lui en montreras les graves conséquences. En ce qui me concerne, je ne céderai pas aux exigences de Charles VIII; je ne remettrai pas Zizimi au roi de France, aussi longtemps que résister me sera possible, et si enfin, n'étant pas le plus fort, il me faut laisser aller mon prisonnier, je m'arrangerai de façon à le livrer dans un tel état, que le Sultan n'aura pas d'inquiétudes à en concevoir. Tu peux le lui promettre de ma part. Mais il est bien entendu que Bajazet devra mériter un pareil service. Tu tourneras ces conâdences d'une façon qui ne soit pas compromettante.
BOSARDI.
Il n'est pas malaisé de montrer l'enchaînement et la portée de ces choses sans en dire un seul mot
LE PAPE
Quant au bon office que j'attends de mon allié, c'est de m'aider à chasser les barbares de l'Italie, et, à cet effet, il me serait utile d'avoir à ma disposition, soit en Romagne, soit dans la Fouille, une bonne armée turque, afi.n de l'emporter sur les Français, ce qui serait profitable au Sultan, tout aussi bien qu'à moi. Voilà ta mission : as-tu compris?
BOSARDI.
Très Saint-Père, la pension de quarante mille dacats et des Turcs en Italie.
LE PAPE
Allons! fais diligence! donne-moi promptement de bonnes nouvelles... Burchard! Ohé! Burchard!
BURCHARD
Très Saint-Père?
LB PAPE
Conduis ce galant homme à la Sacrée Sig"nature, et fais-lui remettre ses lettres de créance, ainsi que la missive particulière que j'adresse au Sultan. Ah! si je pouvais arrêter ces bandits français avant qu'ils arrivent jusqu'à Rome!
Entre ua camêxier.
LE CAMéRIER,
Très Saint-Père, voici là dehors un envoyé du duc de Milan.
LE PAPE
Qu*est-ce? Ah! bien! c'est le petit!... L'intime!... Entre, mon ami. Comment se porte le seigneur Ludovic? Son neveu Galéas lui est donc mort de maladie subite entre les mains, et le petit garçon du susdit Galéas également?
l'entoyé.
Oui, Très Saint-Père.
LE PAPE
Ton maître est sujet à de pareils malheurs. Que dit-il?
l'envoyé.
Il dit que Votre Sainteté ne lui tient pas parole dans l'affaire du Frère Jérôme. Vous ménagez ce fanatique, et ses prédications vont toujours. Outre que les Florentins seraient plus traitables et abandonne-
raient la cause française de tout cœur, si ce moine ne leur tournait l'esprit, le nord de l'Italie est bouleversé. Les princes sont fort mécontents; le clergé l'est plus encore; il va perdre ses domaines; Savonarole ne parle de rien moins que de livrer aux malingreux les biens ecclésiasiques et jusqu'aux vases sacrés.
LE PAPE
La sollicitude du duc de Milan pour la sainte Eglise m'amuse assez. Je ne m'occuperai pas de Savonarole tant que j'aurai sur les bras de plus lourds fardeaux. Pourquoi ton maître, malgré ses promesses, n*a-t-il pas encore rompu lui-même avec les Français? Se moque-t-il ? Au moins, si les Vénitiens n'ont point agi, ils se préparent et nous ont donné des gages Les Napolitains et moi sommes-nous faits poiH* attendre indéûniment votre bon plaisir? Il n'y a plus que les Florentins et ton maître qui ne veuillent pas se décider. Quand cela finira-t-il?
l'envoyé.
Donnant, donnant. Agissez avec franchise contre Savonarole, et nous songerons à vos intérêts. Voilà ce que vous fait déclarer le seigneur duc
LE PAPE
Va causer de tout cela avec don César, et je verrai ce qui est possible;
j8 LA RENAISSANCE