BRUGES
Une salle lamlrnssée en chêne sculpte. Sur les frises, les armoiries des provinces belgiques peintes et dorées ; au-dessus de la grande cheminée, le blason de TEmpire ; contre la muraille, en face de la fenêtre à verres de couleur, un grand tableau de l'Ecole allemande représentaait le Jugement dernier. Il fait nuit. Sur une table, une lampe allumée, des dépêches ouvertes. — Charles-Quint, dans un fauteuil devant la table, occupé à écrire.
UN PAGS, ervtraat.
Le révérendissime cardinal d'Utrecht se rend aux ordres de Votre Majesté Impériale:
CHARLES-aUINT*
Qu'il entre!
ADRIEN
César m'a fait demander?
CHARLES-aUlNT.
J'apprends la nouvelle de la mort subite de Léon X. Je veux en conférer avec toi.
ADRIEN
Léon X est mort? C'était inattendu. Il n'avait que quarante-six ans. Vous donne-t-on les détails?
CHARLES-aUINT.
Mes ambassadeurs m'écrivent que le Pape a été suffoqué par la joie d'apprendre la prise de Milan et I. 30
la mise en fuite des Français par ses troupes. Mais voici un rapport secret du maître du Sacré Palais, Paris de Grassis, qui me donne des motifs de croire au poison.
ADRIEN
On aurait assassiné le Pape, et pourquoi?
CHARLES-QUINT
N'avait-il pas fait mettre à mort Petrucci et dépouillé bien des gens? Quoi qu'il en soit, Léon X est mort Assieds-toi,
Adrien s'assied près de la table*
Que penses-tu de cet événement?
ADRIEN
La chrétienté demeure dans un triste état. Les Français sont battus; mais ils reviendront à la charge.
CHARLES-aUINT.
Tu as raison. François P' ne vivra pas en paix. C'est une nature brouillonne; il a beaucoup de défauts et des qualités à craindre. Il voulait la couronne impériale. Je l'ai prise. Il veut la Bourgogne, il veut la Flandre; tout ce qu'il veut, il faudrait qu'il me l'arrachât, et, avec l'aide de Dieu, je ne le permet- ^^rai pas.
ADRIEN
Ce sont des considérations graves; mais je vous confesse, Sire, qu'en ce moment et en contemplant, dans ma pensée, la chaire de Saint-Pierre vide comme la voilà, je m'attriste pour des causes plus graves en-
LÊOT? V 467
core. Jamais la religion ne fut dans un aussi grand péril. Depuis des années, elle chemine vers les catastrophes; elle est arrivée au bord.
CHARLES-aUINT»
Elle est arrivée au bord, et le précipice n'a pas de fond. Tu dis vrai en assurant que ce péril est plus intense et plus redoutable que les autres, car tout au monde, tout dans l'univers, tient à ce pouvoir, la Religion, chargé de maîtriser le ciel et la terre; et si ce pouvoir périclite, tout doit s'écrouler sans merci. Je ne le laisserai pas s'écrouler.
ADRIEN
Vous avez déjà accompli de grandes choses dans le maniement des questions religieuses de l'Allemagne.
CHARLES-QUINT
Les dangers sont immenses de ce côté, et si je n'avais relevé brusquement le char qu'entraînaient des chevaux fougueux, le mal serait déjà sans remède. Je ne veux pas tolérer l'hérésie! Je ne pactiserai jamais avec les pires des rebelles, et je ne laisserai pas respirer davantage, dans un repos qui me nuirait, les fauteurs de ces scandaleux, vénéneux, impardonnables désordres ! Quoi ! la foi du Christ est menacée, et qui la défend? C'est moi, c'est César! Quant au Vicaire des apôtres, il trouve (je me trompe... heureusement! il trouvait, veux-je dire) que Luther écrit bien; il s'amusait de ses lettres, il ne parlait, à l'égard de ce boute- feu, que de douceur et de patience!... Je suis là!... Sans moi, l'Enfer triomphait!
468 tA RENAISSANCE
ADRIEN
Dieu vous a suscité comme tin Gédéon.
CHARLES-aUINT.
Il est étrange que ni le Pape ni François P' n'aient compris où ces nouveautés nous mènent II n*est pourtant que de voir l'empressement des petits princes à les adopter et des particuliers à s'en infatuer. Ces doctrines damnables respirent le poison de l'indépendance et de l'anarchie. Elles donneraient raison aux Electeurs contre moi, aux vassaux contre leurs suzerains, à la canaille grouillante contre les bourgeois des villes. Le Pape s'imaginait qu'en laissant à chacun le droit de déraisonner à sa guise, îl n'en résultait pas plus de mal que de permettre aux vilains de se griser le dimanche soir. Mais il arrive un moment où l'ivrogne est assez malade pour tomber dans la frénésie, et, je le vois clairement, il est temps d'étrangler la licence... Le monde se remplit des pamphlets insolents d'un Ulrich de Hutten, sans compter les autres. Es-tu de mon avis?
ADRIEN
N'en doutez pas. Deux vices se tiennent par une main, fomentant de l'autre le désordre, ennemi mortel de la Religion, et, par suite, du monde : c'est la perversité ecclésiastique et la tolérance impie, sœur des mauvaises mœurs.
CHARLES-aUINT.
Tu admets donc mon opinion que le Pape futur aurait à rompre avec les habitudes mondaines des règnes précédents?
ADRIEN
S'il hésite, nous sommes perdus! Il faut qu'il soit un Pape, et non un prince; un théologien, et non un lettré; un ascète, et non un voluptueux; qu'il vive de pain moisi et d'herbages grossiers, et non de mets sophistiqués servis dans des plats d'or; je ne lui veux que des écuelles de bois ! Il faut qu'il brise, de son bâton de mendiant^ les idoles des anciens païens, dont les Sacrés Palais sont remplis, au scandale horrible des consciences> et que, loin d'écouter avec délices les phrases redondantes des Bembo et des Vida, il envoie ce monde aux prisons du Saint-Office et leur y fasse goûter la plus amère pénitence! Oui, César! la pénitence, la pénitence, voilà seulement ce qui peut sauver le monde ! Je dis le sauver dans cette vie mortelle des convulsions terribles excitées par la licence, et dans la vie immortelle, le sauver des flammes vengeresses dont nous méritons de plus en plus les châtiments !
CHARLES-ftUINT.
Un Pape austère et saint, un Empereur résolu à partager ses travaux et à ne jamais faiblir dans la défense et la glorification de la Foi, penses-tu que ces deux puissances, bien unies l'une à l'autre, pourraient réussir à sauver le monde?
ADRIEN
Il existe ici-bas une somme de domination; elle n'est jamais ni plus grande ni plus petite, mais les différentes époques, les différentes combinaisons d'Etat la distribuent de bien des manières. Ce qu3
veulent, en ce moment, les Luther et leurs fauteurs, ce que tolèrent les prêtres affolés de la cour pontificale, c'est la subdivision à l'extrême de cette précieuse force; elle va se perdant aux mains des indignes. Mais si le Pape et César étaient d'accord pour resserrer en eux l'autorité souveraine tout entière et ne l'employer qu'au triomphe de la croix... quel spectacle! quel bonheur universel !
CHARLES-aUINT,
Je suis César, et tu es le Pape!
ADRIEN
Je ne crains pas de le dire : ce serait un grand malheur pour moi dont les dernières années ont besoin de repos. Mais ce serait un bonheur pour les âmes, car je ne ménagerais rien dans les affaires du salut
CHARLES-aUINT.
Tu ne m'as pas compris. Lis ces dépêches ! Le conclave s'est réuni immédiatement après la mort de Léon X. J'ai présenté la vérité aux yeux des cardinaux. Ils l'ont vue. Ils t'ont nommé. Le Saint-Esprit est descendu sur toi. Tu es le Pape, te dis-je, comme je suis l'Empereur.
ADRIEN
il joint les mains et les tient pressées contre sa poitrine. Ses yeux sont fennést et ses lèvres naurmurent une prière à voix basse. Un moment de silence.
Je me suis recueilli. Quelle circonstance pouvait l'exiger davantage d'une créature débile? La main de Dieu est sur moi; qu'il soit fait suivant la volonté
sainte. Je ne sais, mon fils, si, dans ce qui m*arrive, votre sagesse mondaine n'aura pas agi contre la liberté de l'élection. Il n'est plus temps de le scruter. Je n'ai pas voulu, je n'ai pas souhaité la tiare. Avec vous ou malgré vous, Dieu fait bien ce qu'il fait Je suis un pauvre homme, sans naissance, perdu jusqu'à ce joui dans les brouillards des villes du Nord; je n'ai jamais vu l'Italie, et j'entrerai dans le Vatican, pareil à un vagabond déguenillé dont la présence est jugée insultante pour la splendeur du palais des Rois. En eifet, j'insulterai cette splendeur! Je la frapperai avec sévérité! Et s'il plaît au maître qui m'appelle, je mettrai à sa place l'humilité et la frugalité chrétiennes dont nous avons un si grand besoin 1
CHARLKS-aUINT.
Comptez sur moi. Très Saint-Père, comme sur un fils obéissant A nous deux, nous pouvons tout pour le bien; aussi nous faudra-t-il tout accomplir pour lui! Les armées, les trésors, l'intelligence, la pensée de César travailleront pour vous... Mais je dois vous le déclarer aussi, car, en ce moment, la main dans la main, nous n'avons rien à nous cacher : ne faiblissez pas, ne reculez pas, ne tombez pas!... Car, moi, j'irai toujours en avant, et si l'Eglise fléchit ou hésite, je la traînerai malgré elle!