L ANGLAIS
C'est que je veux tout connaître!
LE CICERONE
Rien n'est plus facile.
LE FRANÇAIS
Vous comprenez : mon ami et moi ne sommes pas venus en Italie à d'autre un que de dire ensuite, dans les belles réunions : Moi, j'ai vu ceci et cela! Il serait donc très mortifiant d'apprendre trop tard qu'il y aurait telle chose que nous n'eussions pas vue.
LE CICERONE
N'ayez aucune crainte. Nous commencerons à l'instant même, s'il vous plaît. Prenons cette rue. Je vous ferai admirer en passant le Campo Vaccino; c'était la place où les anciens Romains tenaient leurs asseni'» blées.
l'anglais.
Je veux le voir tout de suite!
le CICERONE.
Vous allez le voir à l'instant! Là fut assassiné ce fameux Pompée...
LE FRANÇAIS
Père Jean, écrivez ceci dans vos tablettes.
Le Père Jean écrit.
LE CICERONE
Ensuite, nous irons visiter le Vatican, oij un de mes cousins, fort avant dans la confiance du Saint- Père, nous promènera pour une bagatelle.
46o LA RENAISSANCE
LE FRANÇAIS
Je veux voir les tableaux de ce peintre mort Tautre jour, et auquel on a fait un si bel enterrement... Comment s'appelait-il?
LE CICERONE
C'est maître Raphaël que vous voulez dire.
LE FRANÇAIS
C'était, dit-on, un homme tout à fait, tout à fait... adroit. Je me suis laissé dire que le Roi lui-même l'avait fait travailler.
l'anglais.
Ah! ouï, c'était un homme que j'aurais bien aimé voir... Mais, enfin, puisqu'il est mort... Quand nous iLurons visité le Vatican, allons dîner dans rhôtellerie où l'on mange le mieux.
LE CICERONE
Illustrissimes seigneurs, mon intention n'est pas autre, et je vous ferai servir une chère qui vous étonnera.
l'anglais.
Père Jean, vous prendrez la note des plats et la manière de les préparer.
LE FRANÇAIS
Est-ce que vous ne nous procurerez pas aussi la connaissance de quelques aimables dames?
LE CICERONE
Je le médite! J'en connais deux, en ce moment,
auxquelles je prétends vous amener dès ce soir, dt vous en serez charmés. Nous souperons chez elles; nous aurons un concert d'instruments, et vous me remercierez toute votre vie de l'entretien auquel vous serez admis; car je ne vous cache pas que ce sont des personnes admirables et alliées à tout ce que Rome a de plus éminent. Comme elles aiment fort les seigneurs étrangers, je me donne le plaisir de leur en amener quelquefois.
l'anglais.
Père Jean, vous coucherez le nom de ces dames par écrit aûn que nous puissions nous en faire honneur qucind nous serons de retour chez nous.
LE CICERONE
Mettons-nous en route, s'il vous plaît, car j'aperçois là, à droite et à gauche, deux cavaliers en disposition de venir se proposer à vous pour guides, et je ne voudrais pas vous laisser tomber dans de si mauvaises mains.
LB FRANÇAIS
Peste! le joli palais! De qui est-il?
LE CICERONE
Il est de TAmmirato.
LE FRANÇAIS, au moine.
Ecrivez, Père Jean, que nous avons vu un palais d'Amurat... C'est le grand sultan turc?
LE CICERONE
Précisément, magnifique seigneur!
Hs paisent.
FERRARE
Le cabinet de Mme Lucrèce, dans le palais ducal. — Mme Lucrèce est assise près d'une fenêtie ouverte qui donne sur une cour intérieure. Elle est vêtue d'une robe simple de tabis noir, et ses manches et son collet sont en mousseline très peu brodée. Ses cheveux noirs arrangés avec soin sous sa coiffe de velours laissent apercevoir quelques filets gris et blancs. Le caractère de sa physionomie est grave et reposé. Mme Lucrèce lit avec attention un petit volume relié en maroquin fauve et sur le dos duquel est tracé le titre De Imitatione Christi. — Après quelques instants, elle pose le livre ouvert sur le bord de la fenêtre, marche vers une grande table, s'assied en attirant à elle une feuille de papier, et, trempant sa plume dans l'encre, écrit la lettre suivante :
A Son Excellence Révérendissime^ Monseigneur le cardinal BembOy à Rome,
En me servant ici de la langue latine, seigneur très respecté et bien cher, soyez sûr que je ne cède pas à un vain désir de faire parade, à vos yeux, de mes humbles connaissances. Encore bien moins devez-vous penser que j'oserais lutter d'éloquence avec le génie supérieur qui a fait revivre parmi nous le beau style et l'honnête langage de celui qui écrivit jadis sur la Vieillesse et sur le Devoir. Autrefois, je fus peut-être esclave de si frivoles pensées; aujourd'hui, j'emploie le latin par cette double raison que c'est une langue grave et convenable à nos âges, ensuite parce qu'elle vous est chère et que je veux toujours apparaître de-
vant votre esprit d*une façon propre à me faire bien accueillir.
Si je n'ai pas répondu immédiatement à votre lettre des ides de septembre dernier, c'est que j'ai eu des soucis dont je ne voulais pas assombrir votre ûdèle attachement. Mgr ^e duc a été souffrant, et de manière à me causer des inquiétudes vives. Il n'est plus jeune, et l'accumulation des fatigues guerrières et des soucis du gouvernement se fait cruellement sentir dans tous ses membres. J'ai passé de tristes jours auprès de sa couche de douleurs; maintenant il est mieux, et je reviens à vous consolée quelque peu, raffermie dans mon courage, mais non pas guérie sans doute. La vie s'est trop prolongée pour moi. Trop de regrets, trop de chagrins de bien des choses passées s'appesantissent sur mon cœur. L'amour des lettres, si puissant autrefois pour amuser mes loisirs, a perdu de son prestige; la Religion seule me soutient; elle a bien des menaces à côté de ses promesses.
Ce ne sont pas ià des impressions que l'on aime à faire partager à un ami aussi cher que Votre Excellence Révérendissime. Vous avez vos peines, vous avez vos inquiétudes; je voudrais les consoler. Le moyen en serait-il bien bon que de vous fatiguer de mes ennuis? Je ne le crois pas, et pour cette cause je vous écris peu; mais de même que je suis bien assurée de vivre constamment dans votre mémoire, vous devez penser aussi que votre souvenir erre sans cesse dans les détours de mon cœur. Pensez-y donc, et pensez-y surtout à ces moments où vous pourrez m'ass crier au service de Dieu. Dieu seul me soutient, j'espère en
Dieu seul, je ne veux plus que Dieu seul, je suis étonnée d'avoir jamais porté mes regards ailleurs. Je tremble devant ses jugements dont je n'ai, sans doute, que trop mérité la rigueur. Mais vous m'avez appris à espérer aussi dans sa miséricorde, et il me semble par instant que mes fautes, en me rendant plus soumise à l'effet de sa bonté, me servent du moins à redoubler la ferveur de mon amour pour lui.
Adieu, mon ami. Ne manquez pas de remercier Sa Sainteté des paroles affectueuses dont il lui a plu récemment d'honorer sa servante, et, encore une fois, priez pour celle qui en a tant besoin.
Donné à Ferrare, le 2 des calendes de janvier.
LucRETi BoRGiA, Duchess. Ferrar.
LËON X 46: