‹ La renaissanceChapitre 170 sur 189 · DANS LE CHATEAU SAINT-ANGE · texte numérisé non relu

DANS LE CHATEAU SAINT-ANGE

Une salle. — Le pape Clément VII, don Hugo de Moncada, ambassadeur impérial.

LE PAPE, très agité.

C'est un crime de lèse-Divinité! L*Empereur, cette fois, s'attaque à Dieu même en osant attenter à notre personne ! Il en répondra sur son salut éternel !

MONCADA

Je ne doute pas, Très Saint-Père, que César ne soit

navré de douleur en apprenant oe qui se passe. Vous avez déchaîné ces grands malheurs, cette horrible catastrophe; ce n'est pas lui qui en doit porter la peine.

Comment, ce n'est pas lui? Osez-vous nier en moment, en ce moment où s'entendent les cris de mes sujets qu'on égorge et où, devant vous, se tient le successeur de Pierre traqué dans son dernier gîte comme une bête fauve, osez- vous uier que les perpétrateurs de ces forfaits soient les soldats de César? Que ces horribles assassins marchent sous ses enseignes? Ne sont-ce pas vos généraux qui les guident? Enfin, que voulez-vous? Allez-vous me tuer?

MONCADA,

Très Saint-Père, je vous conjure à genoux de vous calmer... Calmez-vous... Vous ne courez aucun risque... en ce moment, du moins.

CLAMENT TTl.

Prétendez-vous qu'entre la violation de ma personne et ces bandes de tigres altérés de mon sang, il y ait plus qu'une muraille? Elle est faible;^ je le sais... Mes soldats? Vous les avez comptés; ils sont peu nombreux. Que ferez-vous de moi, monsieur de Moncada?

MON CAD A

Nous vous avons supplié de repousser ralliance fallacieuse et débile de la France. Nous vous avons conjuré de ne pas faire cause commune avec les Vénitiens, les Suisses, les Florentins, ce ramas de gens

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sans honneur et sans puissance poussé contre Timmuable et invincible fortune de l'Empereur par la main de ce François I^,' notre prisonnier d'hier, un homme sans foi ! Vous n*avez rien écouté ! Vous soutenez les méchants! Et quand notre objet unique est de sauver la Relig-ion, de rétablir la paix et de pacifier ritalie, vous. Très Saint-Père, vous favorisez le désordre et maintenez l'étendard du crime en suivant les faux errements de vos prédécesseurs ! L'expérience aurait dû, pourtant, vous en dévoiler les dangers.

LE PAPE

Non! non! non! J'ai fait ce que tout prince eût tenté à ma place! J'ai voulu maintenir la dignité du Saint-Siège, l'indépendance de l'Etat chrétien. Votre aigle impériale enfonce ses serres aiguës dans les* flancs de l'Europe épouvantée; elle veut tout dévorer, elle veut tout engloutir!... Si César arrivait au but de ses désirs avoués, il ne resterait rien de libre dans cet univers! Ne l'avons-nous pas vu, oui, ne l'avonsnous pas vu envahir de sa volonté jusqu'à la chaire pontificale, en y plaçant ce fantôme de Pape, notre prédécesseur, son maître d'école, un homme, de rien, qui, heureusement, n'a pas ridiculisé longtemps le premier trône de l'univers!

MONCADA

César veut le bien, et seulement le bien; il le fera! Sachez, puisqu'il semble que vous l'ayez oublié, sachez-le, il n'existe dans ce monde que deux pouvoirs légitimes, chargés par Dieu même de maintenir l'ordre : c'est le Pape et l'Empereur. Le reste est du

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diable, ou ne se produit que par accident. L'Empire et le Pontificat sont tout, et quand l'un des deux manque à sa mission, il appartient à l'autre de réunir en ses mains les deux sceptres et d'accomplir ce que notre sainte religion exige. Jadis les empereurs de Souabe trahirent leurs devoirs; ils voulurent éloigner les peuples du bercail de Jésus-Christ; les grands papes Innocent III et Grégoire VII les frappèrent justement de la puissante houlette; depuis le commencement du siècle, et même dès avant, ce sont les Papes, à leur tour, qui s'écartent du sentier; ils sont sans mœurs, ils sont sans volonté, ils laissent les fidèles, laissent leur clergé pâturietr au hasard parmi les herbages de la corruption, de la dissolution, de ^'hérésie; eux-mêmes, ils sont païens! C'est donc César qui tirera l'épée et rétablira l'œuvre du Rédempteur!

LE PAPE

Est-ce en jetant sur la ville les flots immondes de l'égout luthérien?

L'ÉVÊaUE.

C'est à vous. Très Saint-Père, c'est à votre prédécesseur Léon, qu'on doit d'avoir vu naître et se développer le chancre dans le flanc de l'Eglise ! Vous n'aviez pour l'homme de Wittemberg que des complaisances et les plus ruineuses faiblesses! Vous laissiez les princes de l'Empire s'infatuer des paroles de ce traître, et il est bien connu que s'il n'avait dépendu que de vous, pour un peu d'argent, mon Dieu ! pour quelques sommes auxquelles vous borniez vos désirs, un compromis scandaleux vous eût mis d'accord avec \es novateurs.

MICHEL-ANGE 493

LE PAPE

Vous calomniez la mémoire de Léon !

MONCADA

Il n'était occupé que de statues, de tableaux, de livres, de vers, de luxe, de fêtes et de plaisirs, et, prenez-y garde! le renom lui en restera dans l'histoire! Alors, voyant la Religion périr sur un grabat d'oubli; n'ayant, dans sa misière, personne pour prendre en compassion ses lèvres saintes altérées de pitié. César, lui, résolut d'arrêter le cours désordonné du siècle et de ramener à la foi les consciences égarées! En même temps, il fera rentrer sous la règle impériale ces insubordonnés de toute sorte qui, depuis l'avènement des temps barbares, ont réussi, pour leur propre malheur, à s'émanciper. César parle au nom de Dieu! Il est César, il en a le droit! Il s'agit de sauver les âmes pour le ciel et de maintenir le titre de l'Empereur romain ! Il ne s'agit pas des fantaisies de l'Italie, qui n'est qu'une province; des franchises de l'un, des incartades de l'autre; il s'agit, je vous le répète, du salut universel en ce monde et dans l'autre, et vous, le Pape, tout le premier, puisque vous n'avez pas voulu marcher avec César, vous lui obéirez et vous courberez le front !

LE PAPE

Ainsi ont parlé ces tyrans dont le nom est tombé dans l'opprobre ! Je suis le chef de l'Eglise, et le souffle de l'enfer ne saurait me renverser! Je puis souffrir, ma personne peut disparaître, mais le Pape ne meurt jamais!

MONCADA

Nous vénérons le Pape ! A Dieu ne plaise que jamais mon maître s'en prenne au vicaire de Jésus- Christ ! Nous ne voulons pas toucher à la moindre de ses prérogatives! encore moins à son sacré caractère... Mais, s'il faut vous le dire clairement, Très Saint- Père, nous dont la foi pure est bien connue dans le monde entier; nous que ne saurait atteindre le plus léger soupçon d'hétérodoxie; nous qui poursuivons en Espagne, dans les Flandres, dans les Indes, partout, les traces de rébellion à l'Eglise, et cela avec une rigueur dont vous ne fûtes jamais capable; nous qui ne pardonnons à aucune idée dangereuse ou seulement suspecte; nous qui faisons mourir sans scrupule et sans peur, sur des bûchers publics, toute chair en révolte contre la tradition, je vous le dis franchement, laissant de côté Clément VII, nous traiterons avec une juste et imperturbable sévérité Jules de Médicis; nous le poursuivrons jusqu'à le faire déposer, nous lui arracherons des épaules la pourpre pontificale, nous le déporterons, nous l'emprisonnerons, s'il nous faut perdre toute espérance de le corriger, de le rendre sage!

LE PAPE

Et pendant que vous, vous... vous vous donnez pour un ambassadeur de paix, envoyé auprès de notre personne, vous osez, dans mon dernier et fragile abri, tenir un pareil langage; vous avez bien calculé le pomt d'abattement oii vous m'avez conduit ! Vous me contemplez avec un sourire confiant, au milieu de mon

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peuple opprimé, de la Ville sainte ravagée, de mes églises brûlées, des flammes et des cris, et du désespoir, et du sang ! Et voilà ce que César appelle servir la cause catholique!

MONCADA

C'est la servir que de frapper les loups revêtus de l'habit profané des pasteurs!

LE PAPE

Enfin, qu'attendez- vous de moi? Laissez-moî sortir? Laissez-moi, faites-moi traverser vos bandes scélérates ! Prenez tout, pillez tout, triomphez, et que je me retire dans un lieu quelconque où il me soit permis d'achever en paix le nombre de jours que vous me compterez !

MONCADA

Mes ordres sont péremptoires; je ne saurais m'en écarter sur le plus minime détctil. Vous resterez ici, Très Saint-Père, aussi longtemps que vous n'aurez pas souscrit à nos justes demandes.

Exposez-les. Que souhaitez- vous?

MONCADA

Les moyens d'assurer le triomphe de la raison, de la justice, de la vérité et du bien de l'Eglise

LE PAPE

Ce sont des mots. Formulez vos exigences. Dites exj.. ressèment ce que César commande. Ce que je n'aurais pas consenti hier, ce que j'aurais refusé il y a deux

heures, peut-être suis-je assez humilié pour le céder maintenant

MONCADA

Nous demandons que vous renonciez à l'alliance des Français, des Vénitiens, des Florentins, des Suisses, de tous les malintentionnés. Nous demandons que vous deveniez uni à nous et pour toujours, et aussi étroitement que la chair Test à l'os et que la crosse doit 1 être au sceptre.

LE PAPE

Ah ! malheureuse, cent fois malheureuse Italie I C'en serait donc fait de toi ! Tes princes, tes communes ne seraient plus que les esclaves des Flamands! Est-ce à cette ignominie que tes glorieux efforts accufïlulés depuis près d'un siècle devaient aboutir! Mais parlez, continuez, je vous écoute!

MONCADA

Vous nous remettrez Ostie, Civita-Vecchia, Civita- Castellana, Parme, Plaisance, Modène, ce que vous tenez encore; des garnisons impériales y disposeront les peuples à sentir la volonté de César. Enfin, quatrecent mille ducats nous seront comptés comme dé dommagement aux troupes employées en ce moment dans Rome et que j'en ferai sortir. Pour dernier mot, nous occuperons le château Saint-Ange.

LE PAPE

Le Pape se cache aa instant la tête dans les mains «t la relèw.

Je refuse:

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MONCADA

Il ne me reste donc rien à vous dire. Je vais me retirer. Mais, auparavant, je souhaite de pouvoir mander â César que vous connaissez bien l'état des choses et l'étendue de votre responsabilité. Daignez, Très Saint-Père, considérer ce qui se passe.

Il ouvre une fenêtre donnant sur la ville.

Contemplez votre ouvrage! Regardez et dites si vous voulez que cela continue!

LE PAPE

Oui, je regarderai, je verrai vos sacrilèges! tout ce que vous avez ordonné, arrangé, médité, tramé depuis des mois ! Oui ! je regarderai ! Ne croyez pas que je sois une femmelette! Je puis voir à loisir l'étalage complet de vos crimes ! Je ne faiblirai pas, je ne pleurerai pas! Eh bien! oui, je regarderai, je regarde!... Un homme que l'on poursuit!... on l'éventre d'un coup de hallebarde!... Certainement, je le vois!... Son sang retombera sur quelle tête?... Ah! mon Dieu ! des femmes, des enfants, harcelés par la populace soldatesque de vos scélérats débraillés! Ah! quelle infamie!... Ah! laissez-moi voir... c'est épouvantable!... des moines... battus... ensanglantés... Ah ! ce n'est pas possible ! ce n'est pas possible ! Des cardinaux, des vieillards, revêtus de la pourpre... enchaînés, renversés, traînés sur les pavés, frappés!... Ah! non... non... je ne veux plus rien voir... Quel rêve épouvantable!...

II chancelle et va tomber sur na fauteuil. Don Hugo de Moncada salue et sort.

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UNE RUE Des piq-uiers, des arquebusiers, des Suisses.

PREMIER PiaUIER.

Il nous faut un homme pour porter chez nous le butin. Vous n'allez pas charger ces coffres sur vos épaules?

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