‹ La renaissanceChapitre 175 sur 189 · VOIX NOMBREUSES · texte numérisé non relu

VOIX NOMBREUSES

Nous chassons encore les Médicis! Vive la liberté florentine !

CELLINI

Pour moi, j'arrive de Rome, et j'y ai vu de belles choses !

LE PEUPLE

Le Pape est-il délivré?

CELLINI

Il est pris comme un rat dans une trappe. On ne lui laisse rien passer au fort Saint- Ange; et de quoi lui et les siens subsistent, c'est ce que Dieu seul peut savoir dans sa miséricorde infinie. Bref, ils meurent de faim, et, pendant ce temps, les Impériaux continuent à tout détruire.

LE PEUPLE

Vous l'avez vu de vos yeux?

CELLINI

J'en arrive. J'ai vu sur les places désertes, que tra-

MICHEL-ANGE 503

versent d'un pas chancelant des soldats ivres et débandés, les tas de morts à droite, les tas de 33aorts à gauche; un homme expirant au coin de cette borne, une femme tombée sur elle-même, les bras ballants, au coin de cette autre. Ce que j'ai vu, ce sont les portes des églises enfoncées; les surplis, les étoles, les dalmatiques traînant en haillons souillés sur le pavé rompu des basiliques, ou s'accrochant, lambeaux misérables, aux pointes des grilles dans les chapelles des bas côtés, et les luminaires brisés, et les lampes des autels éteintes, et les autels eux-mêmes renversés, avec des débris de verres, des tessons de bouteilles, des os de jambons, restes sordides de la ripaille des aventuriers; j'ai vu encore les statues brisées, les toiles les plus précieuses lacérées par le fer des pi ques; et quant aux avanies, aux insultes, aux coups dont les plus insignes cardinaux, archevêques, évêques, dataires protonotaires sont accablés, il ne vaut pas la peine de vous en parler. C'est chose si courante que lorsque dans la solitude des carrefours passe un de ces révérendissimes seigneurs d'autrefois, houspillé par quelque méchant vagabond d*archer en goguette, et que l'écho répercute le bruit du soufflet qui vient de tomber sur une joue vénérable, on ne détourne seulement pas la tête pouir en savoir davantage.

LI PEUPLE

Quelle misère! quelle misère! Nous avons maudit l'avarice et l'orgueil des puissances pontificales ! Mais fallait-il que tant de grandeurs, tant de prospérités

séculaires s'écrasassent sous des pieds tellement vils! Que dit César de ces énormités?

CELLINI

César, dans son palais lointain d'Espagne, pleure, dit-on, et se lamente sur les douleurs du successeur des apôtres; il ordonne des prières pour la fin d'un si énorme scandale; du reste, il se garde d'y mettre un terme, et veut avoir à ses genoux celui-là même dont l'univers baise respectueusement la mule. Une seule personne, en tout ceci, a maintenu la gloire italienne et s'est acquis un renom qui ne périra jamais.

LE PEUPLE

Quel est donc cet homme dont tu parles?

CELLINI

C'est moi-même, moi seul qui ai d'avance vengé Rome de ce qu'elle souffre, car j'ai tué d'un coup de mon arquebuse infaillible le connétable de Bourbon, et vous savez qu'avec Michel-Ange je suis le plus grand artiste de mon siècle. Maintenant que vous avez appris ce que mes yeux ont contemplé, renseignezmoi, à votre tour, sur ce qui se passe ici.

LE PEUPLE

Florence est en liberté, et sî courage et vertu ne sont pas réduits à n'être plus que des mots impalpables, jamais nous ne retournerons à l'ancienne servitude ! Savonarole, le saint, le grand, le sublime Frère, n'a pas vécu en vain parmi nous! Ses moindres paroles sont restées vivantes! Toutes ses maximes ressuscitent, et, cette fois, il ne sera plus possible à per-

MICHEL-ANGE 505

sonne de nous aveugler! Ce que Savonarole a ordonné, nous allons l'exécuter, et rien désormais ne le défera. Nous connaissons pertinemment nos ennemis; un pape Médicis ne nous veut pas de bien; mais que peut-il? César va tourner contre nous son visage irrité; mais, qu'il regarde à TOfient, il y verra les Turcs menaçant ses Etats impériaux; plus près, les Vénitiens se répandent sur la Romagne et s'il cherche vers le nord, il apercevra les Français qui reviennent, oublieux de leur désastre de Pavie et remplis d'une ardeur plus brûlante que celle qu'on leur avait connue jadis. Tels sont nos amis, tels sont nos vengeurs, tels sont nps soutiens! A jamais vivra la liberté de Florence !

CELLINI

Mes enfants, comptez sur moi! Je vous consacre mon épée; l'univers sait ce qu'elle vaut! Sans doute, vous n'ignorez pas non plus avec quel empressement François I" écoute mes avis ! Je vous le répète, comptez sur moi! Florence est à jamais sa propre maîtresse; ni prince ni tyran n'y mettra désormais le picidl

LB PBUPLS.

Vive Florence!

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