L ARÉTIN
Je suppose que les noms de Veronèse, du Tintoret, du Bassan, doivent se trouver, en cette occasion, sous ma plume, entourés d'épithètes qui ne leur feront pas plaisir?
TITIEN
Assurément! Ce sont des gens sortis de mon atelier. Ils en ont agi avec moi de la façon la plus malhonnête, et je trouve misérable de les voir, comme cela arrive, vendre leurs compositions au détriment des miennes, seulement parce qu'ils m'ont volé certaines connaissances que je n'avais pas l'intention de leur communiquer. Mais ce n'est, cependant, pas de ces ignorants qu'il s'agit surtout.
l'arétin.
Je ne vous cacherai pas qu'à mon avis ces ignorants font pourtant d'assez belles choses; mais, néanmoins, j'en dirai tout le mal que vous voudrez, ainsi que de l'autre dont il faut m'app rendre le nom.
TITIEN
L'autre, c'est Paris Bordone. Je suis positivement insulté par ce vagabond.
l'arétin.
Insulté? Comment l'entendez- vous?
TITIEN
Comment je l'entends? Vous m'étonnez! N'a-t-il pas, à force d'intrigues, ce vaurien, ce mendiant, obtenu de peindre la chapelle de Saint-Nicolas des
Frères Mineurs? Pensez-vous que je supporterai une telle insolence? Un méchant manœuvre qui n'a pas dix-huit ans, se faire donner une chapelle, lorsque moi, un vieillard, un homme, j'ose le dire, consommé dans son art, je suis ici? Je veux peindre la chapelle, et je n'entends pas que personne, à Venise, aille sur mes brisées.
l'arétjn.
Il faut pourtant que les autres artistes aient quelques occasions de se produire et de gagner leur vie. Je ne vous trouve pas raisonnable, messire Titien. Paris Bordone est un jeune homme, c'est vrai, et même un très jeune homme; vous êtes le premier peintre du monde, personne ne le conteste; mais quand je vois que, grâce à Dieu, à votre talent et un peu à mes recommandations et à mes louanges, vous voilà de beaucoup l'artiste le plus riche de l'Italie, faisant, refaisant les portraits de tous les potentats et ayant la main dans toutes les entreprises, je vous trouve un peu dur de ne pas vouloir que les autres peintres essayent leur bravoure à côté de la vôtre.
TITIT^N.
Ce sont d-es phrases. Si je ne prenais garde à moi, ces intrigants déhontés, qui arrivent à chaque minute avec de mauvais pinceaux et essayent de se pousser au soleil, m'auraient vite fait oublier, et alors je mourrais de faim. Laissez ces propos dont vous me fatiguez, et sachez que, tant que je vivrai, je ne souffrirai, si je puis, aucun concurrent, aucun rival. Voulez- vous m'aider, oui ou non?
MÎCHEL-ANGE 535
l'arétin.
Convenez que vous êtes un homme terrible et vraiment impitoyable. Que de chagrins n'avez-vous pas causés au Giorgione! Il en est mort! Pendant votre existence, heureusement fort longue, vous avez produit bien des chefs-d'œuvre, mais non moins de méchants tours à vos adversaires. Et qui sont vos adversaires ? Vous venez de le dire : tous ceux qui tiennent un pinceau à Venise.
TITIEN
Je vous donnerai deux dessins au crayon rouge; ils sont là, dans ce portefeuille, et chacun vaut, pour le moins, quarante écus d'or. Je vous les donnerai, dis-je, mais vous me servirez, à ma guise, dans cette affaire de Paris Bordone. Je veux qu'on lui retire la chapelle des Frères Mineurs.
t'ARÉTIN.
Vous me donnerez ces deux dessins?
' TITIEN
Je vous les donnerai, et j'estime que c'est un présent considérable.
l'arï^^tin.
Après tout, il m'importe médiocrement que ce Bordone fasse ou ne fasse pas son chemin. Ce n'est pas mon affaire. J'écrirai contre lui, et, de plus» je parle* rai aux procurateurs.
TITIEN
Voilà une affaire arrangée. Mettez- vous à Tceuvre
tout de Suite Pour moi, je m'adresserai au doge, et si je peux faire chasser ce petit présomptueux, ce sera une excellente affaire.
l'arétin.
Ce que j'aime en vous, c*est qu'à votre âge vous êtes aussi résolu, aussi impétueux qu'un jeune homme. Il ne fait pas bon vous déplaire, et j'ai déjà songé à écrire, à votre sujet, un parallèle à la manière de Plutarque.
TITIEN
Avec qui me comparerez- vous, je vous prie?
l'arétin.
Avec Michel-Ange.
TITIEN
C'est une bonne idée; il faudra coucher ça par écrit, soit en vers, soit en prose, et l'envoyer dans l'Europe entière; outre que ma réputation s'en devra augmenter, je suis sûr que j'en vendrai quelques tableaux de plus.
l'arétin.
Je ne sais si ma pensée est uniquement à votre avantage. A mesure que vous vieillissez, vous devenez plus haut à la main et plus acerbe. Il ne fait pas bon vous approcher, messire mon ami; vous dire vos vérités, c'est tout ce que je puis oser de plus hardi, moi dont chacun a peur, et vous-même comme les autres. Michel- Ange, au contraire, que j'ai connu, il y a encore peu d'années, avec le tempérament le plus morne et l'humeur la plus rebelle, devient chaque jour plus doux, et, à mesure qu'il avance en âge, il toxime
MICHEL-ANGE 537
presque à la sainteté. Un autre point me frappe : je connais fort Michel- Ange, mais j'ai connu aussi Raphaël; j'ai connu le Bramante, le Sansovino, André del Sarto, et j'ai beaucoup entendu raconter la vie et les actions du grand Léonard. Tous ces hommes avaient, et ceux d'entre eux qui vivent encore ont toujours l'imagination illuminée de maximes vraiment sublimes. Ce sont des peintres admirables, mais aussi des philosophes; ils aiment à considérer le fond des questions les plus abstraites, et parlent de la Beauté comme des amants assez heureux pour l'avoir contemplée sans voiles au sein de l'azur épuré du ciel. Pour vous, je ne vous ai jamais vu dans une extase quelconque. Vous êtes, assurément, le peintre le plus admirable que le monde ait jamais produit, et Michel- Ange ne vous refuse un rang à son côté qu'en alléguant chez vous certaines défaillances dans le dessin; mais vous êtes un peintre qui, admis à posséder ce que la nature vraie et vivante recèle de plus exquis, semble ne s'être jamais avisé de ce qui est au-dessus d'elle, et n'a jamais laissé s'envoler son esprit à la recherche d'un idéal.
TITIEN
Je m'en suis bien gardé. J'honore comme je le dois le mérite des grands artistes dont vous venez de prononcer les noms. Ils ont exécuté des choses admirables; ils en auraient fait davantage s'ils n'avaient perdu une considérable partie de leur temps à des rêveries sans objet. Un peintre doit peindre et non pas divaguer comme un professeur dans sa chaire. Il doit peindre des torses, des bras, des jambes, mettre
sur les visages qu'il reproduit l'animation voulue, caresser la couleur d'un brillant rayon du jour, l'entourer habilement des ombres chaudes qui les font ressortir, et il n'a pas besoin, pour arriver au plus heureux résultat, de savoir ce qu'a dit Arioste, mais seulement ce que représente un modèle qu'il payera quelques morceaux de cuivre, et il lui faut un atelier où la lumière entre convenablement.
l'arétin.
Raphaël préférait trouver en lui-même les types de ses madones, et son esprit, raffiné par la réflexion et rempli d'images, de lignes, de reliefs merveilleux, parmi lesquels il choisissait, lui semblait le meilleur des guides.
TITIEN
Je préfère, moi, trouver mes madones dans la rue et leur faire respirer sur la toile, où je transporte leur ressemblance, toute la fierté de la vie réelle. Je rends les créatures de Dieu doublement existantes, car je les place telles quelles sont, avec leurs mouvements, avec leur vérité, dans le monde des couleurs et sous cette lumière dont le soleil vrai les anime; moi, je les rends telles que je les vois, et c'est précisément là mon triomphe, c'est de les voir, c'est de les rendre, et il n'y a rien de supérieur.
l'arétin.
Pardonnez-moi. Vous vous trompez quelque peu.
Je vous admire, sans doute, messire Titien, comme il
convient de vous admirer, mais je ne suis cependant
pas d'humeur à refuser aux artistes de Florence et
MICHEL-ANGE 539
de Rome le respect qui ne leur est pas moins dû. Vous le savez vous-même, ils vous accusent, et c'est Michel-Ange qui porte la parole! Ils vous accusent de n'avoir pas suffisamment étudié dans vos jeunes ans avant de commencer à peindre, et de là, disent-ils, le peu de solidité du dessin qui rabaisse les œuvres de votre génie.
TITIEN
Je me moque de cette plaisante calomnie, et je dessine aussi bien que la nature elle-même.
l'arétin
C'est précisément là ce que les maîtres vous reprochent; vous dessinez aussi bien que la nature, et vous ne dessinez pas mieux. La nature indique complètement Le qu'il faut rendre pour exprimer la beauté. Elle ne le donne pas toujours; elle est remplie d'à peu près; elle abonde en idées avortées; ses créations sont défectueuses par un côté quelconque, ek ne serait-ce que le caractère de vulgarité dont elle ne débarrasse rien, pas même ses plus magnifiques chefsd'œuvre, elle n'est pas à copier dans ce qu'elle produit, mais seulement à écouter dans ce qu'elle propose. Voilà pourquoi les peintres de Florenc-e ei de Rome sont grands, c'est qu'ils tiennent toujour devant eux l'idéal que la nature conseille, et non la réalité qu'elle fournit.
TITIIN.
Ne doutez pas que je comprenne vos maximes, messire Pierre. Je les ai moi-même examinées et retournées dans bien des sens. Mais savez-vous que c'est
une prétention dangereuse que de vouloir quitter la main du seul guide sur lequel l'artiste puisse se confier, pour aller chercher dans les espaces de Timagination des sentiers oij ce guide ne vous suit pas? J'admire Raphaëi, j'admire Michel-Ange; mais comme il est facile de dévier en écoutant la prétention de faire comme eux ! Regardez leurs élèves ! Ces soi-disant adorateurs de l'idéal commencent de nos jours à tâtonner dans le sombre, et leurs œuvres montrent déjà le résultat de leur insolence. En voulant produire mieux que la nature, au-dessus de la nature, ils nous donnent des avortons et des êtres contorsionnés, auxquels manque le souffle de la vie. Ne doutez pas que ce mal n'aille toujours en augmentant; pour moi, j'estime qu'il n'y a pas moyen de se tromper en faisant comme je le fais, et je ne suis pas disposé à me laisser séduire. Le plus grand peintre de portraits que le monde ait jamais connu, c'est moi ! Mes successeurs n'auront qu'à marcher dans ma voie pour mériter la louange.
l'arétin.
Je n'ai pas dit que vous ne fussiez pas admirable.
TITIEN
Vous me faites entendre que je suis inférieur. Vous vous trompez. Je ne le cède à personne, et c'est très justement que César, et avec lui tous les rois du monde, tous les grands seigneurs, couvrent mes toiles d'un or bien mérité. Au fond, messire Pierre, ce qu'on vend de tableaux et le prix qu'on les vend, il ne faut pas chercher ailleurs la mesure du mérite. C'est assez
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la mode du temps; et elle est bonne. Dans ma jeunesse on était peu attentif à cette vérité, et surtout vos artistes de prédilection se prétendaient désintéressés. Leurs élèves et leurs successeurs reviennent de cette folie. Ils tiennent fort aux ducats et travaillent pour les ducats, comme vous, comme moi, et je les approuve.
l'arétin.
Les ducats sont beaux et bons; réunis en grand nombre dans une bourse, ils exécutent la plus jolie musique dont l'oreille puisse être caressée, iviais il est agréable de raisonner sur les principes. En somme, il y a plus de gens dans le monde en état d'apprécier votre méthode que de prendre goût à celle de vos rivaux.
TITIEN
La gloire ne fait de bruit que paj le nombre des acclamations.
l'arétin.
Michel-Ange ne serait pas de votre avis.
TITIEN
Aussi Michel- Ange est-il un personnage ténébreux qui n'a jamais connu les douceurs de l'existence... Laissons cela et ne manquez pas de me tenir parole en châtiant l'insolence de Paris Bordone et de mes autres ennemis.
l'arétin.
Je vais me mettre à l'œuvre immédiatement Pas^sezmoi cette feuille de papier; avec quelques pattes de
mouche dont je la couvrirai, je donne le succès ou la ruine, la réputation ou l'ignominie, la vie ou la mort, absolument comme il me plaît; je n'ai pas besoin même de talent; je n'ai rien à faire avec la vérité; il ne me faut que les oreilles d'âne de la badauderie Mimaine; vous voyez cette feuille de papier-là? elle vaudra tout à l'heure deux sous, imprimée!
MICHEL-ANGE 543