‹ La renaissanceChapitre 182 sur 189 · LE PÈRE · texte numérisé non relu

LE PÈRE

Je n'entends pas ce que tu me dis, ma chérie... Te sens-tu mieux?...

PROPERZIA, indifférente.

Oui

LE MARI, se penchant sur elle.

Je ne te demande qu'une seule chose... c*est de ne pas me quitter... M'entends-tu?

PROPERZIA,

Ouï.

LE MARI

Tu me laisseras t*aimer... Tu ne m'aimeras pas, si tu veux.

Properzia le regarde, regarde ses parents et la chambre* et se retourne à demi vers la muraille.

Entre Frère Bento. Il s'assied au chevet du lit* FRÈRE BENTO.

Properzia, je vous ai vue naître. Je vous porte Taffection la plus tendre... Vous en souvenez- vous ?

PROPERZIA.

Non.

FRÈRE BENTO, aux assistants.

Ecartez- vous, je vous prie; tenez- vous à l'autre bout de Tappartement. Je dois être seul avec ma pé-

nitenfe.

LE MÉDECIN

F eûtes vite. Frère Bento, elle s'éteint

FRÈRE BENTO,

Ma fille, ma très chère fille... ma glorieuse fille! tu as beaucoup souffert... Dis-moi que tu te repens... tout te sera pardonné! Parle vite, parle, au nom de ton salut éternel... je t'en conjure!... Ah! très sainte Vierge! Elle n'aura pas le temps... ses yeux se troublent !

Properzia s'agît*, et ses mains èteadues semblent cbsrcher <}uelque choM

Ma Properzia, mon enfant, n'est-ce pas» tu te repens... tu te repens?...

PROP£RZIA»

Je ne sais pas!

E1I« ineart.

MICHEL-ANCff 531

VENISE

L'atelier de Titien. — Des tableaux finis ou ébauchés. Titien, vieux, longue barbe blanche, une calotte de velours noir sur la tête, vêtu d'une robe de tabis rouge, une chaîne d'or de chevalier au cou ; il est assis dans un fauteuil ; à côté de lui TArétin, figure pleine de feu, vive, spirituelle, noble ; grande mobilité de gestes.

l'arétin.

Mon ami, je vous ai nommé dans ma dernière jépître à César. Il y a un mois, je vous ai loué forte- 'ment dans mes vers adressés au Pape, et qui, par parenthèse, ne m'ont pas été assez payés, de sorte que je vous louerai encore plus fortement dans ceux que je vais envoyer au roi d'Angleterre, ce qui impatiente toujours Paul III, comme Clément VII se fâchait chaque fois que je publiais quelque éloge de ce monarque hérétique... Mais pourquoi la cour de Rome lésine-t-elîe avec moi? Bref, vous m'obligerez en me donnant un vingtaine d'écus d'or.

TITIEN

Vous avez inventé là un merveilleux métier, maître Pierre. Avec trois feuilles de papier sur lesquelles vous jetez de votre style quelques grosses flatteries, soutenues d'une demi-douzaine de menteries à l'adresse de Pierre ou de Jacques, vous gagnez plus d'argent que nul jaoète» savant ou docteur n'en a ja-

mais pu recueilir en trente ans de veilles et de labeurs.

l'arétin, Savez-vous pourquoi?

TITIEN

C'est parce que les hommes aiment la louange.

l'arétin.

Et craignent l'injure. J egratigne aussi bien que je caresse, et personne n'est très satisfait de voir, dans mes feuilles volantes avidement recueillies par toute l'Europe, son nom embourbé au milieu d'une foule de petites médisances dont la vérité m'importe peu. Oui paye est loué; qui ne paye pas est gaillardement déchiré, et les lecteurs croient également ce que j'imprime. Mais que me donnerez- vous pour mes dernièref lettres ?

TITIEN

Dix écus d'or.

l'arétin.

Vous m'en donnerez vingt, messire, mon ami, et vous ne fronc'erez pas le sourcil, par-dessws le marché. Que diable! il me semble que je vous vaux assez de belles commandes, assez de portraits! Je ne vous coûte pas cher.

TITIEN

Soit! Mais vous me ferez plaisir de dire aussi, par cî, par là, que tous ces coquins qui, aujourd'hui, font de la peinture à Venise, ne valent pas ce que les sots répètent.

MICHEL-ANGE 533

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