‹ La renaissanceChapitre 2 sur 189 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

BOLOGNE

Le jardin du couvent des Pères de Saint-Dominique. Minuit. Le ciel est pur, serein, profond ; les étoiles scintillent ; le clair de lune pénètre jusque sous les arcades des cloîtres carrés, eniourant l'espace planté de grands arbres' et de plantes odoriférantes. Sur les murailles éclairées s'aperçoivent des peintures à fresque ; robes rouges et manteaux bleus, visages pâles, mains jointes; têtes nimbées des saints, des saintes, des bienheureux. Au milieu du préau, sur cinq à six marches de pierre, un crucifix de marbre, sculpté dans !e goût du treizième siècle, montrant sur les bras de la croix les personnages témoins du sacrifice. Autour de cette croix, un# allée large où se promène le prieur du couvent ;à sa droit«^ k Frère Jérôme Savonarole ; à côté de celui-ci, Frère Sylvestre Maruffi.

FRÈRE JÉRÔME

Otii ! les temps sont révolus L'heure sonne! II s'agît ou jamais de relever la parole de Dieu et d'en remplk le monde. Les ténèbres reculent. La lumière renaissante tombe à plein, accusatrice, sur l'antique perversité. Qufc de démons s'agitent autour de nos misères! Ils les attisent III s avivent la flammé qui s'échappe ! Repoussons-

les! Rendons Tère actuelle moins honteuse que sa devancière! Secouons la somnolence de nos aïeux, mais non pour y substituer l'ag^itation du mal ! Eclairons les peuples! guidons-les! menons-les! forçons-les! — Ah ! Frère, me direz-vous, comment un avorton tel que toi suffirait-il à pareille œuvre? — Vous avez lu David et connaissez les actes de ce misérable berger?

LE PRIEUR

Sans doute! Mais quelle voix d'en Haut vous appelle à SI haute entreprise?

FRÈRE JÉRÔME

Dieu me parle, Dieu me pousse! La conviction qui in'étreint, les transports que j'en éprouve ne sauraient ^e tromper !

FRÈRE SYLVESTRE

C'est vrai ! Il a raison ! Sa science, son éloquence, sa vertu, ne sont-ce pas des signes ? Oti comptez-vous en trouver de plus éclatants? Ne faut-il pas qu'il emploie Sfesdons?

LE PRIEUR

Je ne nie rien. Mais pourquoi tant d'emportement? Ne peut-on procéder avec mesure ? En somme, qu'est-ce que vous prétendez, Frère Jérôme? Si je vous comprends bien, ce n'est rien moins que réformer l'Eglise, •€t ramener les grands et les petits à l'observation des lois évangéliques. Tenez- vous cette tâche pour facile? Oubliez-vous comment les docteurs, les conciles viennent tout récemment d'y échouer, sans compter que nous vivons sous la houlette d'Alexandre VI? Quel

moment allez-vous choisir, grand Dieu! pour parler au monde de continence!

FRÈRE JÉRÔME

Dieu n'a pas de moment ; il a tous les moments ? Je vous le répète : l'heure a sonné! il faut agir! Tout change à l'époque actuelle, déjà si dissemblable des âges qui l'ont précédée; tout écume et tourbillonne; l'univers désormais va nous étaler ses spectacles ati centre d'un horizon renouvelé. Ce sera pour le bien, si la religion relève la croix; ce sera pour le mal, si cet arbre du salut s'abat sous les méchants efforts continuellement tendus à le déraciner. Ne voyez-vous pas ce qui arrive? De prétendus sages surgissent, arrachant des murailles les tentures démodées et flétries qui plaisaient aux âges précédents. L'Italie regorge d'aventuriers sans frein, princes par accident, Foldata mercenaires, tyrans des villes, despotes des châteauJi;, paysans insurgés, bourgeois hargneux, et tous les héritages, grands, petits, sont en proie à cette tourbe, auxquels s'ajoutent les loups qui nous arrivent par bandes d'Espagne, de France. Et néanmoins, au milieu de ces calamités, regardez donc! Les peuples s'éveillent; ils se frottent les yeux; pour leur repas du matin, ces affamés Demandent la liberté et la paix; la liberté vous dis-je, et surtout la paix et la justice dont leurs pères n'ont jamais goûté, jamais connu la saveur! El moi, je leur crie : Demandez surtout la foi ! Sans ell^ le reste est insipide et tourne en poison. Mais la foi, o%' est-elle ? où en retrouver la source ? Le clergé l'ignore... Les cardinaux la déchirent... Le Pape... ah! le Pape,

LA RENAISSAfsTC'E

je ne vous dirai pas ce qu'il est, vous le savez trop! Si Ton n'y prend garde, de notre malheureuse Eglise pleine de ronces, de nos doctrines en putréfaction, de notre discipline en décombre, vont sortir les têtes hideuses des hérésies, sifflant du bout de leurs langues fourchues les excuses, les prétextes que tant d'abominations leur fournissent, et les tournant en venin. Les apercevez-vous, ces monstres cherchant leur curée à travers les royaumes chrétiens? Et ils n'ont que trop, pour les aider, ces autres vipères, les savants, ivres de l'orgueil de savoir lire aux volumes retrouvés de la Grèce et de Rome. N'entendez-vous pas quels conseillers ils nous présentent pour remplacer les grands génies théologiques? C'est Platon, c'est Sénèque, c'est ce misérable Martial, cet obscène Ovide, l'impur Anacréon, et les Lucain, et les Pétrone, et les Stace, et les Bion, et les Apulée, et les Catulle, et vous pouvez contempler, à chaque jour, des gens à barbe grise, aussi fous que la plus sotte jeunesse vociférant ces cris d'un enthousiasme honteux qui leur fait proposer une page de Cicéron comme préférable aux plus saints versets de nos Evangiles! Sont-ce là assez d'efforts dangereux, assez de menaces pom l'équilibre des consciences!* Non! Le pmceau vient se joindre à icpiume, et au pinceau le ciseau ei i'outil du graveur pour étaler le nu devant les regards d'une foule éperdue de curiosités infâmes ! Jj vous dis. moi. que tous les sens de l'esprit et du cœur sont mis en branle, excités, chatouillés par Satan, st que, s'il faut noudéfendrt, il est grand temps d'y songer. N'avez-vou< jamais ouï parler de ce qu'ils apoellenc «l'amour de

l'art», et qui n'est, en réalité, que la honteuse appétence du vice? Cette monstruosité s'est glissée dans nos églises devenues ainsi, quoi? les synagogues du diable ! Une Sainte Madeleine, un Sébastien ne sont que des prétextes à dévoiler la forme humaine tout aussi impudemment qu'Apollon et Vénus! Et moi, moi, moi, qui vois, qui touche, qui sens, qui comprends l'abomination de ces turpitudes, et dont l'âme en est soulevée jusqu'au dégoût furieux, oui! jusqu'à la sainte rage de l'indignation pour la croix, voulez-vous que je laisse ces immondices accumuler leurs fanges sur la triste humanité, sans faire barrière de ma vie contre un pareil envahissement? Non! mille fois non! Je ne me tiendrai pas en repos devant une telle levée de forces de l'archiméchant ! Je défendrai le monde! Je défendrai l'époque oiJ je vis, et, surtout, je forgerai les armes de l'avenir et les lui veux mettre à la maini Le siècle qui commence s'avancera, régénéré, vers les ondes sans un de l'éternité, en engloutissant pour jamais les débris sordides du mal et de ses débauches!

LE PRI'EUR

Ainsi donc, redisons-le en paroles froides et sensées, Yous dénoncez la guerre à toutes les puissances du monde? La guerre à la volonté ecclésiastique, h guerre aux habitudes des princes, la guerre aux faiblesses, aux nonchalances, aux écarts de chacun? C'est là ce que vous allez faire?

FRÈRE JÉRÔME

Je vais le faire, je le ferai! Que j'y périsse, pourquoi non?... Mes os valent-ils l'épargne?... Mais si je

réussis et que même, maudit, déshonoré, écrasé, mort, l'Italie, notre Italie me doive la foi resplendissante, la liberté puissante, la vertu joyeuse, qu'aurez- vous à plaindre?

LB PRIEUR

Rien. Où commencent vos prêches? à Venise?

FRÈRE JÉRÔME

Venise est garrottée par la sagesse mondaine. Elle viendra à nous la dernière.

LE PRIEUR

A Rome?

FRÈRE JÉRÔME

Rome est le pilier du salut noyé dans une mer de pestilence. Mais à Florence, on peut agir. La mort de Laurent de Médicis me laisse le champ libre; il eût tout empê<~hé, car c'était un païen; mais l'autorité de Pierre, son fils, est sapée par la base. Le peuple et les grands ont souffert; ils savent au moins parler d'équité ti de bonnes mœurs, ils ont quelques notions de l'indépendance... ils réfléchissent, et bien qu'ils vaillent peu. c'est avec eux pourtant qu'il est possible de tenter une réforme. D'ailleurs, à Florence, le peuple m'aime, il m'écoute, et je suis attendu.

LE PRIEUR

Partez donc, Frère, je vous bénîs... Embrassez-moi tous deux. Vous allez mettre erl action ce que j'ai rêvé quelquefois, autrefois, dans mes jeunes années, et qui me paraît bien difficile... Peut-être avez-vous raison..» Je me sens envahi par une tristesse profonde.

FRÈRE JÉRÔME

Je suis inondé d'une espérance sans bornes. Tu me suis donc, Frère Sylvestre?

FRÈRE SYLVESTRE

Dans la vie, dans la mort. Je ne m écarterai jamais de vous.

FRÈRE JÉRÔME

Alors viens! Ouvre la porte. Comme la campagne s'élargit vaste devant nos yeux! C'est l'image de Toeuvre que nous allons entreprendre. N'aperçois-tu personne sur cette route blanche où nos pas vont nous porter? Elle est tout éclairée par les rayons de la lune et s'étend bien loin dans la direction florentine.

FRÈRE SYLVESTRE

Non, Jérôme, je ne vois personne !

FRÈRE JÉRÔME

Eh bien ' moi, je contemple clairement les traits de deux grandes figures!

FRÈRE SYLVESTRE

OÙ donc, Frère?

FRÈRE JÉRÔME

Là! Regarde mieux ! C'est la Foi en Dieu et c'est la Patrie! Elles nous tendent les mains! En avant, Frère Sylvestre, en avant!

Quand les deux moines ont franchi la porte du jardin et quo le prieur l*a refermée, deux hommes couverts de miichants habits, la poitrine débraillée, les cheveux crépus et en désordre, apures ignobles, apparaisaezvt derrière un pan de mur.

lO LA RENAISSANCE

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