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LES APENNINS

Site sauvage ; des rochers couverts de mousses, de pinr; ébranchés et jetés au hasard ; une campagne immense au pied des hauteurs ; le Taro circulant à travers la plaine ; le village de Fornoue dans le lointain. — Des détachements français sont rangés en bataille sur les derniers escarpements de la montagne ; à chaque instant passent des compagnies d'ordonnance, des bandes de Stradiotes, de Gascons, d'Allemands, de Suisses ; des charretiers conduisent les pièces d'artillerie et les voitures chargées de bagages. Sur la droite, à quelque distance, une grand'garde vénitienne, composée d'infanterie dalmate et de quelques hommes d'armes italiens, dont le soleil fait reluire les cuirasses ; la plupart ant la visière baissée, et tous se tiennent, la lance sur la cuisse, prêts à l'attaque. — Sur un mamelon formant plateau élevé, le roi Charles VIII est à demi couché parmi des bottes de paille ; nombre de courtisans et de capitaines l'entourent ; dans le nombre, on distingue sire Philippe de Commines, seigneur d'Argenton ; M. Etienne de Vesc, sénéchal de Beaucaire; M. de Bourdillon, M. de Eormeval, M. de Piennes.

LE ROI

J'ai promis ma protection aux Pisans, je ne fausserai pas ma parole et ne livrerai pas ces gens aux Florentins. Qu'on ne m*en parle plus! D'ailleurs, je suis venu en Italie pour me montrer chevaleureux et plaire à ma dame, et non pour écrire, lire ou signer des paperasses ! Qu'on ne me parle plus de négocier ! J'attaquerai l'ennemi avant une heure J

COMMINES

Il vaudrait mieux temporiser et entendre raison. Si

nous ne décidons pas Savonarole et les Florentins à nous aider, nous risquons fort de ne pas sortir d'ici.

LE ROI

Et moi, je vous dis que j*ai accompli des exploits plus éclatants que ceux de mes pères! J'ai conquis l'Italie! J'ai triomphé à Rome et à Naples à la vue du monde entier! Partout j'ai planté mes potences et justices; j'ai fait acte de souveraineté universelle, et de cela il y a à peine quelques jours. Si, maintenant je m'en retourne en France, c'est uniquement parce que j'ai été trahi! Que ces misérables confédérés m'affrontent, et, par la foi de mon corps! ils me feront plaisir!

COMMINES

Je supplie Votre Altesse de considérer qu'après tout, pour bien dire les choses, nous faisons retraite du plus vite que nous pouvons. Nous serons bien heureux de ne pas nous mettre en déroute, car c'est là ce qui nous menace. Considérez que les ennemis sont quatre fois plus nombreux que nous; il suffit d'ouvrir les yeux pour le voir! Je pense donc qu'il est indispensable de prêter l'oreille aux propositions de Savonarole et de rendre Pise aux Florentins, comme, d'ailleurs, nous en avions donné parole.

LE ROI

Je n'écouterai rien ! Vos Florentins sont des lâches, des fourbes, des coquins! Je les pilerai comme poussière !

COMMINES

Nous ne sommes pas en belle posture pour menacer J

LE ROI

Vous avez toujours peur de toutî

COMMINES

On pourrait être prudent à moins. Voici là, devant »ous, l'armée des Vénitiens et celle de ce même duc de Milan qui nous a conviés à venir; les troupes du Pape et les Aragonais nous poursuivent; nous avons grand besoin de quelqu'un qui nous aide;

LE ROI

Nos épées suffiront ! Ma flotte a certainement repris Gênes à l'heure qu'il est

COMMINES

Je suis fâché d'annoncer à Votre Altesse que la flotte vient d'être battue à Rapallo. Beaucoup de galiotes, galéasses, galères, flûtes et frégates ont été détruites ou prises; le reste s'est enfui on ne sait où.

LE ROI

Nous ne serons pas battus à Fornoue, c'est moi qui TOUS le promets. Faites avancer nos artilleries! Voici le seigneur de Gié.

LB MARÉCHAL DE GIÉ, à cheval, couvert de soa anaare, l'épèe i la main. — Officiers de sa suite.

Je salue Votre Altesse et viens prendre ses ordres.

LE ROI

Que fait Tennemi?

LE MARÉCHAL

Se voyant si fort et nous si faibles, il marche en

belle ordonnance. On lui sait deux mille cinq cents lances fournies, deux mille Stradiotes albanais et assez d'enseignes de gens de pied pour équivaloir à seize mille hommes.

Monseigneur de Gié, vous êtes un rude chevalier! Je me fi.e à vous. Pour me battre, je tâcherai de valoir quelque chose; pour commander, je ne vaux rien; ordonnez, prenez les dispositions à votre guise, j'obéirai tout le premier.

LE MARÉCHAL

On fera de son mieux !

LE ROI, à haute voix

Holà! Ecuyers, mes armes!

Les écuyers attachent le heaume du roi et s'assurent que les différentes pîècM de son armure sont bien lacées ; on lui amène son destrier bardé de fer. H saute en selle. Aux chevaliers, capitales et soldats qui l'entourent.

Allons, messieurs^ à vos rangs, et que chacun fasse de son mieux!

II part au galop avec les siens.

COMMINES

Beaucoup d'honneur et pas de tête! Que pensez- /ous de notre position, monseigneur de Gié ?

LE MARÉCHAL

Au moment de l'action je pense à frapper fort, le reste ne signifie rien. Au galop, messieurs!

Il sort avec sa suite.

COMMINES

Si le feu Roi peut voir de sa place dans le benoît

paradis le désarroi de son successeur, il doit être bien marri. C'en est fait de nous. Cet enfant mutin sera prisonnier ce soir, et moi je le serai avec lui : que de chevance il me faudra dépenser pour payer rançon! Mais j'entends le maître fou qui parle à ses hommes d'armes. Qu'est-ce qu'il peut leur dire?... Il n'a pas été élevé aux lettres... Il est, à son ordinaire, fort fticohérent dans ses propos... le vent porte de ce c-ôté... on attrape quelques phrases...

LE ROI, dans le lointain.

Très forts et hardis chevaliers, jamais je n'eusse entrepris ce voyage... sans ma confiance dans votre vertu et prouesse... Soyez certains qu'autant ou plus Hous est facile de vaincre la bataille que de la commencer... Songez que nos ancêtres ont passé par tout le monde... emporté grandes dépouilles et triomphes... ne pensez qu'à vaillamment combattre... et si vous... aimez mieux... par fuite vous retirer, déclarezle de bonne heure...

COMMINES

Voilà d'assez belles vantardises et dignes de l'horrifique Fierabras. Nous allons payer ce fracas un peu trop cher avant qu'il soit longtemps. Ah! mon doux et compatissant Seigneur Jésus, prenez pitié de nous !

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