‹ La renaissanceChapitre 48 sur 189 · JUIN · texte numérisé non relu

JUIN

Le Vatiran. — Une salle de l'apparteme-nt pontîficaL — Alexaneire VI ; madame Lucrèce Bor^ia, duchesse de Bisaglia. hlle est en grand deuil de veuve ei assise dans un fauteuil, très-accablée et le visage plein de larmes.

ALEXANDRE VI

Eh bien ! oui. c'est vrai. Votre frère César est le coupable. Il est entré dans la chambre où le malheureux Alphonse, votre mari, était couché avec ses blessures bandées; il l'a étranglé... je vous l'avoue... on vous îe dirait... vous ne feriez pas quatre pas dans la ville sans qu'on vous le racontât... J'aime mieux que vous l'appreniez de moi, aûn que nous puissions réfléchir ensemble à ce qu'il convient de faire en de pareilles conjonctures, auxquelles on ne saurait rien changer.

Madame Lucrèce sanglote dans son mouchoir et se tord les mains.

Le caractère essentiel de tout chagrin, si grand qu'iJ soit (et le vôtre est fort grand, ma Elle, et si légitime qu'il n'y en a pas de plus légitime)... le caractère de tout chagrin, dis-je, est de contenir l'oubli.

MADAME LUCRÈCE

Ah! Très Saint-Père!

ALEXANDRE VI

Je vous parle raisonnablement. Les gens de notfc

SAVONAROLK 99

condition doivent être constamment raisonnables, sans quoi ils deviennent plus mesquins que les autres. Les chagrins, les désespoirs les plus amers, tout ce q«j nous vient secouer et nous arrache un bien quelconque ces fâcheuses sévérités de la fortune, tout cela n'apparaît que pour s'oublier, et un jour viendra où vous serez étonnée vous-même de pouvoir à peine vou^ rappeler les traits et peut-être le nom de ce mari dont la perte vous inflige en ce moment une douleur qui ▼ous jemble intolérable.

MADAME LUCRÈCB.

Le perdre!... le perdre de cette façon!... assassiné par mon frère!... au moment où la naissance de son fils le comblait de joie!... Quel monstre est donc soa meurtrier ?

ALEXANDRE VI

Ce n'est pas un monstre, ma fille, mais un doml^ nateur qui ne saurait entrer dans la sphère à lui de^ tinée qu'au prix des efforts les plus soutenus et soi»vent les plus impitoyables. Ecoutez-moi bien, Lucrèce, et ne levez pas les bras au ciel. Je ne vous parle nS pour justi&er sottement don César, ni pour vous indigner; je cherche à réveiller en vous ce que j'y connais de sentiments exacts, vrais, puissants, et pour vou$ aider à traverser cette crise oij la jeunesse et l'inexpérience ne vous permettent pas de vous montEer héroïque comme vous pouvez l'être.

MADAME LUCRÈCE

Je suis une misérable veuve pleurant un mari inxxD' cent, égorgé par le plus mf âme des traîtres I

ton LA RENAISSANCE

ALEXANDRB TI.

A quoi servent des propos si violents? Voyons» voyons, Lucrèce... Vous savez que je vous aime, et da fond de mon cœur.^

MADAMR LUCRÈCS.

Je sais également à quels soupçons, à quelles accHsations odieuses l'affection de Votre Sainteté expose mon honneur ! Aussi bien je suis au désespoir, je ne me soucie plus de rien au monde!

ALEXANDRB VI.

Les gens me disent à la fois votre père et votre aimant? Laissez, Lucrèce, laissez le monde, laissez cet amas de vermisseaux ridicules autant que débiles imaginer sur les âmes fortes les contes les plus absurdes. Dans l'impuissance d'en comprendre les visées, ils n'y aperçoivent que de l'étrange; ils n'en sauraient analyser les ressorts, moins encore en apercevoir la portée, et ils croient démêler au sein mystérieux de cet inconnu des turpitudes niaises dont ils parviennent du moins à trouver les noms. Que jes bouffées d'inepties tournent autour de votre tête sans y entrer. Ne parlons ici que de choses effectives. Il vous faut Sortir de cet accablement. Votre situation l'exige; vous ne devez pas, je ne vous laisserai pas vous enfermer dans la solitude; je n'admets pas que vous retourniez à Nepi, où vous prétendez en ce moment ensevelir à jamais votre personne et vos chagrins. Cela ne convient pas. La nature même s'y oppose : vous êtes jeune, belle, énergique, intelligente, active; vous I avez besoin de la vie, et la vie a besoin de votts^

SAVONAROLE loi

Restez avec nous, restez dans le monde pour îe dominer! Vous avez, dites- vous, perdu un mari qui vous K était cher? Je le regrette, je le déplore comme vous^ et j'aurais voulu pour beaucoup vous épargner cette douleur. Néanmoins, vous êtes madame Lucrèce Borgia; votre sang est des plus illustres qui se connais* sent; vous êtes duchesse de Bisaglia et de Sermoneta^ princesse d'Aragon, gouvernante perpétuelle de Spolette; on vous voit presque l'égale des têtes couronaées; vous êtes née avec l'instinct de régir les peuples, et votre esprit, dont je connais l'étendue, ne vous permettra jamais de vous soustraire à cette tâche

MADAME LUCRÈCE

Il se peut qu'autrefois j'aie pris plaisir à consîd^r^ la marche des grandes affaires et à toucher aux ûls qui les font mouvoir... Ce temps est passé. Je suis décidée à ne plus m'occuper de rien que de mon âls cl, quand je le pourrai, de ma vengeance.

ALEXANDRE VI

Prenez garde, Lucrèce! Ne répétez jamais à â*^Vh très qu'à moi une si dangereuse parole. Votre frèr^ sait ce qu'il veut et veut ce qu'il doit. Il faut que ses plans réussissent, et si quelque jour il venait à sç figurer qu'il s'est trompé sur votre compte, et que vous n'êtes pas la femme vraiment forte, vraiment compréhensive qu'il prétend que vous êtes; si, enfin, il découvrait en vous un obstacle et non plus un aide^ vous ne seriez pas mieux garantie contre lui que ne î'ont été votre frère Jean, et votre mari, et le malhearciix qu'il a poignardé sous mon manieau même... et tant d'autres*,.

lOM LA RENAISSANCE

MADAME LUCRÈCE

Don César est la dernière personne qui m'effraye, et â'M vous affronte, vous, il ne m'affrontera pas, moi?

ALBXANDRB VI.

Voilà comme je vous aime et comme je vous recon- •ais! La petite veuve bourgeoise a disparu! C'est la reine, c'est la souveraine qui me parle!... ^Ta fille, vous êtes en ce moment belle comme l'Orgueil ! Vous êtes la Force! Je vous parlerai en conséquence. Don César n'a pas eu la moindre intention de vous nuire, 9i vous allez le comprendre si vous réfléchissca quelque peu. Lorsque, il y a deux ans, vous faisant quitter Jean Sforza, nous vous avons mariée à don Alphonse d'Aragon, nous avons obéi à une nécessité çt fait une combinaison irréprochable. Bien que votre époux ne fût que le 5.1s naturel du roi de Naplcs, nous acquérions avec lui une grande alliance, et, à ce moment, il était impossible d'atteindre à rien de mieux pour nos projets ultérieurs. Depuis lors, les choses ont beaucoup changé. L'indomptable activité de don César, son adresse, son esprit de ressources, les circonstances très favorables qu'il a saisies, dont il sl exprimé tout le jus. nous donnent en ce moment la faveur, l'amitié étroite, la tendresse même du successeur de Charles VIII. Nous avons, nous aurons surtout par ce côté ce que les Espagnols ne nous auraient donné jamais; et vous pouvez conce'. oir l'impropriété qu'il y avait dès lors, aux yeux de don César, à nous sentir liés par une alliance aragonnaise, a« moment précis oij nous étions forcés de devenir tout

Français, et d'éviter avec le soin le plus minutieux d« donner ombrage au plus sot, au plus crédule, au plu» soupçonneux des princes, à Louis XII.

MADAME LUCRÈCE

Et c'est pour ce motif que don Alphonse a été assassiné ?

ALEXANDRE VI

Pour ce motif uniqiiement. Je reconnais qu'il y at^ rait eu d'autres manières de s'y prendre. Vous-mêm« auriez pu faire abandonner père, famille, patrie 9Mk malheureux don Alphonse.

MADAME LUCRÈCE, sanglotant.

I! aurait fait tout ce que je lui eusse demandé!

ALEXANDRE VI

Ne revenons pas sur ce point. Don César a eu tort dans la forme... il raisonnait juste dans le fond, et certainement très éloigné de vous vouloir aucun mal^ je vais vous prouver qu'il ne songe qu'à votre élévation.

MADAME LUCRECE

Je l'en dispense.

ALEXANDRE VI

Pour juger votre frère, il est une vérité surtout qu'il vous faut considérer, et peut-être un tel examen vous »era-t-il doublement utile en vous expliquant vousmême à vous-même. Nous ne sommes pas des Italiens remuants, inconsistants; nous sommes aes Espagnols, et, en matière de violences, une tendance naturelU

aous entraîne vers îa ligne îa plus courte. Ce que nos compatriotes exécutent dans les Nouvel les-ïndes, — ïes duretés du duc de Verag^pa et de ses compagnons çnvers les habitants de ces contrées, — nous autres, de îa maison Borgia, don César surtout, nous le faisons en Italie; c'est pourquoi je suis porté à penser que, plu soucieux des moyens et peu retenus sur les actions, nous sommes débarrassés de la part la plus gênante des liens qui paralysent les autres hommes, et nous parviendrons ainsi plus rapidement à établir notre grandeur sur des bases solides, ce qui est la grande affaire à laquelle nous devons nous consacrer tout e»tiers.

UAUAUJL LVCRiCB.

Je n^avais pas demandé à épouser don Alphoiiae

d'Aragon. Sous prétexte de ma grande jeunesse, Oft ae m'avait même pas consultée, pas plus qu'on tw l'avait fait auparavant pour former et rompre mo» premier mariage, et, auparavant encore, mes premières iançailîes. Et après tout, vous parliez de ma gloire, 4e ma puissance, de mes Etats? Que signifient ces mots gonflés de vent? Pensez-vous me faire illusion «ir les oripeaux dont vous m'avez surchargée? Du chef de mon mari, je suis duchesse de Bisaglia... mais, demain, le roi de Napîes peut me retirer ce fiel, •qui fut u.i don gratuit. Sermoneta, vous l'avez pris aux Gaëtani et me l'avez donné; quelque autre me k reprendra pour k passer à des nouveaux venus. Je suis gouvernante perpétuelle de Spoîette? mais SpO- >ette appartient à TEglise, et, vous mort, que vaudra

SAVÛNAROLS i«5

la perpétuité? Non, Très Saînt-Père, je ne suis rien «ju'une misérable femme dont sa famille fait un jouet, dont les intérêts ne sont pas plus comptés que les sendments. Dans une telle situation, ma ûerté me reste; vous m'avez fait venir de Ncpi. j'entends y retourner : je n'en sortirai plus qu'autant que mes devoirs de mère et d'épouse outragée sauront m'y contraindre.

ALEXANDRE T!

Votre avenir... ce n'est pas celui que vous venez de dépeindre, c'est celui que je vais dérouler devant vous. Vous accusez vos proches? Mais considérez donc quelle a été pour vous leur sollicitude. Dans la fotfeune médiocre de nos commencements, on s'avisa d'un gentilhomme bien né, bien apparenté, riche, et l'on ont qu'il pouvait vous convenir. Mais presque aussitôt, le vent ayant enflé nos voiles, notre fortune prenant la haute mer, immédiatement on vous débarrassa de ce bonheur médiocre, et l'on vous emporta ©ù Ton allait. A ce moment, c'était beaucoup que d'obtenir pour vous un semblant de prince; on le r.echercha, on le trouva, on vous le donna. Les temps sont changés encore une fois; les faucons se sont transformés en aigles; leurs proies doivent être plus magni&ques; ils vous en veulent faire part; ce qui vous convenait ne vous convient plus; vous valez davantage. Que diriez-vous d'un trône souverain, réellement souverain? d'un man appartenant à une des maisons les plus illustres du monde? lui-même beau, Ibrave, intrépide, un des meilleurs généraux de l'Italie, appelé aux destinées les plus vastes, qui vous ainïe à l'adoration et qui demande votre main?

io6 LA RENAISSANCE

MADAME LUCRÈCB.

Je ne sais de qui vous parlez, et ne m'en soucie au- CMnement.

ALEXANDRE Tî.

Je vous parle de don Alphonse d'Esté, fils et héritier du duc Hercule de Ferrare. Je vous parle de votre grandeur véritable, de votre avenir, de votre bonheur; de l'avenir, du bonheur, de la vie de votre filsw Vous m'écoutez, Lucrèce?

MADAME LUCRèCB,

En ce moment, je ne suis pas capable d'enlendre de pareilles propositions et de raisonner sur ce qu'elles peuvent avou de juste.

ALEXANDRE VI

Je le conç^'s. Mais vous pouvez pourtant déjà vous rendre compte qu'il n'est pas à propos de retourner à Nepi. Pour vous persuader davantage, je vousdé^ couvre un dessein que j'ai formé d'accord avec» don César, et qui vous prouvera mon affection et rattachement de votre frère à vos intérêts véritables.

MADAME LUCRÈCE

Je suis curieuse de savoir ce dont il peut être question.

ALEXANDRE VI

Les affaires m'obligent à quitter Rome pour oueîque temps. Vous y resterez; vous y tiendrez ma place. La conduite du gouvernement sera remise à vos mains; vous seule aurez le droit d'ouvrir et de lire les dé-

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pêches, de prendre les résolutions et de donner les ordres J'ai chargé les cardinaux dont je suis le plus assuré de conférer avec vous chaque fois que vous le trouverez bon. Vous allez ainsi, Lucrèce, diriger mes Etats, l'Eglise et le monde. Je vous sais digne de comprendre la valeur d'une pareille tâche. Croyezmoi. Renoncez à des pleurs indignes de vous, par cela seul qu'ils sont inutiles. Songez à la gloire de votre maison, à l'avenir de nos établissements, et que toute considération disparaisse devant une ambition ti utile. Sachez désormais que pour ces sortes de personnes que la destinée appelle à dominer sur les autres, les règles ordinaires de la vie se renversent et le devoir devient tout différent. Le bien, le mal, se transportent ailleurs, plus haut, dans un autre milieu, et les mérites qui se peuvent approuver dans une femme ordinaire deviendraient chez vous des vices, parcela seul qu'ils ne seraient que des causes d'achoppement, de rume. Or, la grande loi du monde, ce n'est pas de faire ceci ou cela, d'éviter ce point ou de courir à tel autre; c'est de vivre, de grandir et de développer ce qu'on a en soi de plus énergique et de plus grand, de telle sorte que d'une sphère quelconque on sache toujours s'efforcer de passer dans une plus large, plus aérée, plus haute. Ne l'oubliez pas. Marchez droit devant vous. Ne faites que ce qui vous plaît, en tant que cela vous sert. Abandonnez aux petits esprits, à la plèbe des subordonnés, les langueurs et les scrupules. Il n'est qu'une considération digne de vous : c'est l'élévation de la maison de Borgia, c'est votre élévation à vous-même; et je compte que, dans une

i#8 LA RENAISSANCE

pensée aussi grave, il y a suffisamment de quoi séchear vos pleurs et vous faire accepter ce qui, étant désormais accompli, est devenu indifférent. Je vous quitte, Lucrèce, et vous demande de vous considérer comme celle qui avant peu sera duchesse ite Ferrare et qui représente, dans ce moment, pour les jpeuples^ ie vicaire de Dieu \

VENISE

¥ne saîle dans tra pa!ais sur le grand Canal. — Pierre de Mër dicis ; il se promène d'un air soucieux, de long en large, les mains d? iriè e le dos ;son frère, le cardinal Jean de Médicis, plus tard le pape Léon X, alors âgé de dix-neuf ans ; soA cousin, Jules de Médicis, plus tard le pape Clément VII, alors chevalier de Saint-Jean et prieur de Capoue ; Bernard Dovisi de Bibbiena, intendant de la maison du cardiDa.1 et JU]iciett secxcuuie intime du maguiûc^ue Laux&nt.

BIBBIENA

Qae nos affaires soient en mauvais état, il serait puéril de le mer, mais je ne crois pas à propos, seigneur Pierre; d'en désespérer comme vous faites.

PIERRE

J*ai commis des fautes, de grandes fautes! Je ne devais pas tant céder aux Français lorsque j'ai essayé de les détourner d'entrer dans Florence, et, après m'être entendu avec eux, je devais au moins les appeler à l'aide avant de partir pour Bologne, où ce misérable, ce Jean Bentivogîio, oublieux de ce qu'il devait à la mémoire de notre père, nous a contraints de reconnaître le peu qu'il vaut lui-même, et de nous réfugier ici... Ah! si jamais je pai-viens à relever ootre maison, il sentira, il sentira ce que vengeance veut dire! Mais ce n'est pas là ce qui me peine davantage; comme je vous le di% ce sont mes propres fautes.

lio LA RENAISSANCE

LE CARDINAL JEAN

Mon Dieu ! mon frère, ne vous dépitez pas de la sorte. Moi qui suis resté à Florence après vous, je vous le jure, il n'y avait rien à faire. Nos ennemis avaient tellement disposé les choses et travaillé les esprits des citoyens, que le parti était pris de nous renvoyer. Les Lucca Corsini, les Jacopo de Nerli, tous ces personnages envieux avaient excité les gens les plus tranquilles, et j'ai eu beau parler au peuple, on ne m'a pas écouté; il a fallu céder, on m'a même jeté des pierres. J'avais Savonarole contre moi. C'est lui qui a persuadé aux dominicains de Saint-Marc de me chasser de leur couvent, où j'avais d'abord trouvé un refuge.

PISRRS.

Une maison fondée par nous.

LE CARDINAL JEAN

Ne vous affectez pas de la sorte, mon frrre. Il est bien prob.^ble, je le répète, que le Frère Jérôme avait tourné l'esprit des bons Pères; sans quoi, ils n'en eussent pas usé de la sorte. C'était un spectacle affreux à voir que celui de cette foule irritée au travers de laquelle je me suis enfui déguisé en pauvre religieux t une masse de coquins hurlant, vociférant, enfonçant les portes des prisons et embrassant, à mesure qu'ils les faisaijent sortir, les voleurs et les assassins!

BIBBIENA

C'est la façon dont le populaire se mêle atw affaires publiques.

SAVONAROLE m

PIERRE

J*en prendrais mon parti; mais il est de pires horreurs. Vous avez appris que les fils de notre oncle^ nos cousins, ont obtenu, à force de bassesses, de rentrer dans la ville et d'y reprendre leurs biens? Pour mieux montrer leur attache aux nouveaux maîtres, les malheureux ont solennellement renoncé à leur nom et pris celui de Popolani; de sorte qu'aujourd'hui je vous annonce l'existence d'un honnête seigneur Lau* rent Popolani, et de son frère, digne de lui en tous points, l'autre honorable seigneur Jean Popolani Quelle dérision! quelle misère! que d'infamies dans ce monde I

LE CARDINAL JEAN

Je prends mon parti de la défection de nos co« sins; ce ne sont pas des amis à regretter, et, franchement, je suis beaucoup plus touché de ce que les séditieux aient détruit ces jardins où notre père avait réuni tant de statues, de tableaux, d'oeuvres des grands maîtres de tous les temps. Le pillage général a fait disparaître livres, médailles, pierres gravées! Il y avait là telle pièce que je me rappellerai toujours et dont je ne saurais me consoler.

PIERRE

Qu'importe! Nous sommes perdus nous-mêmes! Nous voici condamnés à errer sans fin d'un lieu à un autre, passant des mains d'une amitié tiède à celles d'une amitié froide, et veillant à ce qu'une amitié perfide ne nous vende pas à nos enneniis. Pour le moment, le sérénissime Sénat en agii gèuércaseiacut ce-

\»Qrs nous; mais combien de temps en sera-t-il ainsi?

BIBBIENA

Aussi longtemps que les Vénitiens auront la haine de Florence, et c'est l'éternité. Non, je vous le répète, ne désespérons pas! Les affaires, sur ce globe, sont en perpétuelle vibration, allant de droite à gauche et de gauche à droite. Les intérêts de l'Italie, voilà la pointe du balancier, et, par ainsi, ils changent de pHce encore plus rapidement que les autres intérêt». Pour moi, j'en suis convaincu, les Médicis rentreront tm jour à Florence, et y retrouveront leur puissance «t leur éclat

LE CARDINAL JEAN

J'y vois, en effet, des vraisemblances. La France obéit à un nouveau Roi. ce Louis XII, qui, me dit-on, est encore plus possédé de la soif des conquêtes que !e défunt Charles VIII; ce qu'il veut, ce n'est pas Naplec seulement, mais le Milanais. On pourra peut-être s'entendre; d'ailleurs Savonarole ne saurait durer éteinellement II commence à fatiguer les patiences. Les républicains ne s'entendent pas; beaucoup de nos partisans rentrent dans la ville et n'y sont pas molestés. Tenez ! le petit Michel-Ange Buonarotti, pour nr^ citer que celui-là, s'était enfui à Bologne, et même TAldovrandi lui avait procuré du travail à Saint- Pétrone; il n'en est pas moins retourné au pays, et on l'y souffre.

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