‹ La renaissanceChapitre 49 sur 189 · LE PRIEUR DE CAPOUE · texte numérisé non relu

LE PRIEUR DE CAPOUE

Ce qu'on y reçoit encore mieux, c'est notre argent. D'après vos ordres, seigneur Pierr^ j'en ai envoyé à

5AVONAROLE «^

Fornabuoni. Il m'écrit que le nombre de ses pensionnaires au<2;-mente. Monseigneur Jean, voulez-vous venir visiter l'atelier du Titien?

LE CARDINAL JCAK.

Avec plaisir. Je vous ferai remarquer mes nouvelles livrées pour les gens de nos gondoles.

PIERRE

Allez vous amuser. J'écrirai quelques lettres avec Bibbiena.

FLORENCE

Une arrière-boutique. — Deux marchands attablés.

PREMIER MARCHAND

Mangez encore cette gaufre. Les Piagnoni de Frère Jérôme ne nous voient pas.

SECOND MARCHAND

Vous êtes bien honnête. J'ai l'estomac faibîe et n'ose rien prendre davantage. Je vous le répète, l'Angleterre est un pays où l'on fait bien des profits.

PREMIER MARCHAND

Pour les soieries, il n'y a pas de doute, et encore plus pour les vins. L'année dernière, j'ai envoyé quarante barriques d'assez petite qualité à mon facteur de Londres. Il en a tiré bon parti. J'accorde volontiers crédit aux Anglais.

SECOND MARCHAND

C'est ce que je vous dis; ils sont solides.

PREMIER MARCHAND

Pourtant je préfère les Flamands. Anvers est peuplé de marchands vraiment respectables.

SECOND MARCHAND

Entre nous, est-ce que Frère Jérôme, que d'ailleurs j/£ vénère, je vous prie de le remarquer, ne ferait pas

mieux de nous céder à bon compte tant de belles choses qu'il fait détruire? Ces bons Flamands nous , les achèteraient.

' PREMIER MARCHAND

C'est mon avis. Le digne Frère est intraitable sur ce point. D'ailleurs, on ne peut lui parler aussi librement qu'autrefois. 11 s'emporte au premier mot et vous dit des injures.

SECOND MARCHAND

Il faut avouer que les pécheurs incorrigibles hri causent des chagrins.

PREMIER MARCHAND

Ne m'en parlez pas! Je ne sais comment il y résiste. N'importe, il eût mieux agi en conservant cette belle tapisserie à fleurs d'or! On nous leût achetée et payée en monnaie sonnante. Le prophète prêche ce soir à Saint-Nicolas. N'y venez- vous point?

SECOND MARCHAND

Que dites- vous ^ Je m'en fais un devoir sacré et ne voudrais pour rien au monde être accusé de tiédeur; car, entre nous, j'ai ici d'assez belles choses et ne tiens pas à attirer l'attention.

PREMIER MARCHAND

Précisément comme moi, voisin. Dans ces tempç difficiles, il faut être prudent. Allons! mettons-nous en roule. L'église sera pleine. Prenez- vous un cierge

SECOND MARCHAND

Je n'y manque jamais, cela donne bon air. Voyez! c'est un vrai mât de navire!

fi6 LA RENAISSANCE

PREMIER MARCHAND

Moi de même^ je rivalise avec vous.

Ils rieRt et sortsat*

La celluîc de Frère Jérôme. Il est étendu sur sa couchette, se couvrant les yeux de ses bras croises. Assis sur des escar beaui, Frère Sylvestre Marufn, Frère Domenico Buonvicim.

FRÈRB JKRâME.

Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ?

FRÈRB SYLVESTRE.

C'est vous, maître, qui vous abandonnez; nous tte cessons de vous le dire.

FRÈRB DOMENICO.

Et même, je ne comprends rien à cette prostration de vos forces,

FRÈRB JÉRÔMB.

Te suis à bout Que mon Seigneur jésus me rappelle à lui!

B w cactM te visaj^ scr l'oreiller et pleure & bavte voix. FRÈRB DOMENICO.

Quel malheur de voir un pareil homme en proie à pareille faiblesse!

VRÈRS JÉRÔME, se levant sur ses pie^s, croise les bras et regarde ses amis.

Voulez-vous que j'en convienne? Un fardeau irre

SAVOXAROLB 157

pèse sur le cœur depuis plus d'un an. Il faut que je m'en déchar<je. Ecoutez-moi donc. J*ai peur de m être trompé! Je suis comme un voyageur qui. parti pour la Jérusalem céleste, se trouverait tout à coup, par une erreur de route, dans le voisinage de l'enfer,

FRÈRE SYLVESTRE

Eh! maître, que vous faut-il donc? N*avez-vous pas réussi au delà de toute espérance? Florence fait chaque jour un pas de plus dans la voie des perfections; vous êtes l'unique seigneur, on ne croit qu'en Yous, on n'aime que vous, on ne veut que vous seul ! Le reste viendra de lui-même. Le Pape menace, mais Û n'ose rien exécuter I

FRÈRE JÉRÔME

Je me suis trompé, vous dis- je. Je croyais îe bien aussi facile à réaliser qu'à apercevoir. Je ne me doutais pas que l'action trahit le plus souvent l'intention. Le bjenfait n'est jamais accepté. Il faut qu'on l'impose de force Si je conseille, on ne m'écoute pas. Il faut que je frappe. Alors, où est la mesure? où est le moyen? Si" j'invective, il se trouve que j'ai maudit. Si je réprimande, j'insulte; si je frappe de la houlette du pasteur, c'est une épée que j'ensanglante, et je tue des hommes que je cherche à sauver. Non ! tout se métamorphose sous mes mains, dans mes mains; le miel en fiel, la douceur en fureur, la fermeté en férocité! Croyez- vous que j'ignore ce que font mes Edèies? Autant de mal que des loups!

FRÈRE SYLVESTRE

Ils semblent un peu rudes quelquefois, c'est pos-»

lia LA RENAISSANCE

SÎble; mais, en somme, les résultats sont excellents, et une erreur de détail ne saurait altérer le mérite de Tensemble I

FRÈRE JÉRÔME

Je sers la cause céleste avec les moyens du diable

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