‹ La renaissanceChapitre 72 sur 189 · LE CHEF DES PAYSANS · texte numérisé non relu

LE CHEF DES PAYSANS

Vous êtes bkn honnêtes; nous vous remercions d'être venus tous les deux.

PREMIER BRAVO

Nous n'avions garde d'y manquer. Jugez mieux, illustrissimes seigneurs, de notre empressement à offrir nos services à des seigneuries aussi respectables que vous êtes.

LE CHEP.

Merci de vos bonnes paroles. Ainsi, vous nous êtes envoyés par Son Altesse?

PREMIER BRAVO

En effet, don César Borgia, duc de Romagne, et nui autre, nous adresse à vous. Voici un anneau qu'il nous a remis comme signe de reconnaissance.

LE CHEF

C'est bien ce que nous avions compris. Prenez place, messires, vous devez être fatigués

ai2 LA RENAISSANCE

PREMIER BRAVO

S'asseoir est une bonne chose. Ce cavalier et moi venons de fournir une traite de vingt lieues sans nous arrêter, et quelque habitué qu'on soit aux fatigues de la guerre, il est permis, en pareil cas, d'avoir les jambes un peu roides.

LE CHEF

Vous savez peut-être pour quelle cause on vous demande ici?

PREMIER BRAVO

Le duc nous en a touché quelques mots.

LE CHEF

Sans vous offenser, êtes-vous aussi sûr de votre compagnon que de vous-même? Il s'agit d'une affaire délicate, et l'on est aise de savoir à qui Ton a affaire.

PREMIER BRAVO

Je loue votre prudence. Sachez que mon ami est un des vaillants de ce siècle. On pourrait presque lui appliquer le mot fameux de Plutarque, dans son admirable Histoire romaine, quand, parlant d un excellent capitaine, il en disait : Il n'oserait demeurer dans une chambre seul avec un miroir, il craindrait d'apercevoir son visage. En effet, quand ce cavalier revêt son aspect martial, il terrifie ! S'il parle peu, c'est qu'il est tout action.

Maintenant, venons à notre affaire. Il s'agirait d'en finir avec le Malatesta.

LE BRAVO

Rien de plus aisé.

LE CHEF

Mais savez- vous qu'il ne marche jamais sans traîner une longue troupe de buli à ses talons?

LE BRAVO

Peu m'importe! Mon associé et moi avons Thabitude de venir à bout des difficultés les plus compliquées. Dites seulement quel genre de solution vous désirez.

Je ne vous comprends pas.

LE BRAVO

Vous suffit-il que le seigneur Malatesta reçoive ce que nous autres, gens d'épée, nous appelons un premier avertissement qui le tiendrait au lit... voyons... un ou deux mois? S'il ne vous en faut pas plus pour vous satisfaire, dites-le.

LE CHEF

Nous aimerions mieux en finir.

PREMIER BRAVO

A merveille! Pousser les choses à fond, hein?..* C'est parfait ! Ce point est établi. Bon ! maintenant, passons aux moyens. Avez- vous une préférence? Comment souhaitez-vous que votre homme soit expédié?

LE CHEF

Le plus tôt possible et le plus sûrement

PREMIER BRAVO

Je l'entends ainsi; mon ami et moi nie laissons jamais la besogne à moitié route. Comme il s'n'^^' H 'un personnage averti et sur ses gardes, voici, d'abord, ce que je vous proposerai.

LE CHEF

Qu'est-ce que c'est que cet engin-là?

Les assistants se pressent pour regarder. LE BRAVO.

Ah ! mon Dieu ! un petit chef-d'œuvre ! Et pourtant, en apparence, une fourchette de table, et rien de plus! Voyez comme elle est jolie, ma fourchette, tout en argent bruni et ciselé! N'admirez-vous pas cette figurine placée au-dessus du trident? Voyez! voyez! Je presse comme ça sur la tête... Les pieds se soulèvent imperceptiblement... Regardez!... Il y sl un creux. Voyez-vous ce creux?

LES PAYSANS

Ma foi, oui ! ma foi, oui !

PREMIER BRAVO

Eh bien ! dans ce creux, si je mets une pr(^paration, tin peu de poudre, quelques gouttes de liquide, et que l'écuyer tranchant, au moment de découper la part du convive que j'ai en vue, manœuvre adroitement sa fourchette... Vous comprenez?... La poudre ou la potion tombe sur le morceau que l'affamé va porter à sa bouche. Ce n'est pas plus difficile, et, pour une cinquantaine de ducats, je me procurerai l'amitié de tel serviteur que vous voudrez dans la maison Malatesta.

LB CHEF

C'est fort bien; mais si ce serviteur, tenant d'une main sa fourchette et dans sa poche ses ducats, allait tout raconter à son maître dans l'espoir d'enlever une autre bonne main sans rien risquer, nous en serions pour notre argent. Non! nous aimons mieux n'avoir affaire qu'à vous.

LE BRAVO

Je ne vous proposais ma combinaison que parce qu'elle est tout à fait gentille, et l'instrument est encore inconnu ! Un de mes meilleurs amis en est l'inventeur. Vous n'en voulez pas ? Soit ! Je le ferai entrer dans quelque autre arrangement, et quant à trouver un moyen, je m'en charge. Voyons!... Le stylet de verre se cassant dans la blessure conviendrait assez... Du reste, je verrai!... Tenez-vous à ce que tout soit fi.ni d'ici à une époque fixe?

LE CHEF

Le plus tôt serait le mieux.

PREMIER BRAVO

J'entends!... Nous voilà le 5 mai. Mon compagnon d'armes et moi devons nous trouver le 20 juin à Vicence, où la sérénissime seigneurie de Venise nous a honorés d'une mission. D'ici là, votre discussion avec le seigneur Malatesta sera terminée; vous pouvez compter sur ma parole.

LE CHEF

Bien des remerciements ! Voici cent ducats d'avance.

2i6 LA RENAISSANCE

LE BRAVO

Laissez donc!... laissez donc!... Bagatelle!... Tout pour le plaisir de vous obliger. Merci, néanmoins. Nous baisons les mains de Vos Seigneuries.

Les Bravi se retirent. — Entrent des gentilshommes romagnols* PREMIER GENTILHOMME.

Bonsoir, compères! Déjà réunis et d'accord?

LE CHEF

Nous n'attendons plus que vous.

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