TROISIÈME ARCHER
Je n'ai rien contre. Il paraît qu'ils ont eu des maires et des jurats de leur nom au temps des Anglais !
i82 LA RENAISSANCE
l'homme d'armes.
On me l'a assuré aussi ! C'était là un bon temps que celui des Anglais! La ville ne payait point d'impôts, il n'y avait point de gabelles, et le vin ne coûtait qi.cisi rien du tout !
deuxième archer.
Est-ce que tu vas tourner Anglais maintenant?
l'homme d'armes.
Par le cap Saint-Fort! je tournerais ce qu'on voudrait, pourvu qu'on me laissât rentrer à Milan, où j'ai laissé une petite demoiselle assez contente de ma moustache.
troisième archer.
Le fait est qu'on ne s'amuse guère îcî; on ne se bat presque pas, et c'est à périr d'ennui que de voir du matin à la nuit les figures jaunes de ces bélîtres d'Italiens. Des gens bêtes à faire plaisir! Ça ne comprend pas un mot de français, ça ne boit pas, ça ne danse pas, ça a juste autant d'esprit que mon cheval!
deuxième archer.
Hohé, Jeannot, amuse-toi, mon garçon! Tiens? voilà pour te remettre en bonne humeur !
s Imi j«Me son chaperon par terre ; les archers «t TboBune d'armes se poussent et se batteat en riant aux éclats.
SINIGAGLIA
Le camp des aventuriers. — La tente de Pagolo Orsi&L
Pagolo vient de souper avec don Michels. Des valets desser^'ent «t se retireist
DON MICHELE
Vous avez tous la tête montée, et aucun ne voit îef choses comme elles sont. Le duc n'est pas l'homme ie plus tendre du monde, c'est vrai; mais il n'en est pas non plus le moins sage, et c'est pourquoi il ne se soucie pas, en vous traitant à la rigueur, de perdre ce que vous lui valez.
PAGOLO
Si nous récoutons, nous périssons! Tu ne me proisr^ veras jamais le contraire. Vitellozzo n'a pas tort là-
dessus-
DON MICHELE
Vitellozzo est un âne qui se croit un lion, parce qu*îi joue du couteau comme personne. C'est un joli talent; mais qui ne suffit pas à tout. Revenons à nos aflairesL Tu crois donc que le duc te veut beaucoup de mal^
PAGOLO
Oui, je \z crois !
DON MICHELE
En voici la preuve. Il t'envoie cette chaîne.
PAGOLO
Peste! Rubis et saphirs! jolie monture! travail florentin! Me trompai-je?
i84 LA RENAISSANCE
Tu as le goût fin pour un soudard.
TAGOLO.
Vous voilà bien, vous autres gens de cour! Vous croyez que vous seuls avez le droit d'aimer les muses divines et de comprendre le vrai beau ! Si cette chaîne n'est pas l'œuvre du Robetta, ce qui m'étonnerait bien, je te parie ma Vénus, le tableau le plus parfait de Guido de Bologne, contre ta verrière de Guillaume de Marseille, que c'est de la façon de Giovanni di Gorol
DON MICHELE
La verrière t'appartient, car la chaîne est, en effet, du Robetta. Nous savons choisir à la cour, conviens-en !
PAGOLO
Comment se porte le comte Castiglione?
DON MICHELE
Toujours fidèle serviteur de la maison Orsini
PAGOLO
Nous l'aimons pour de tels sentiments. Mais je n'en puis plus. Toute une journée à cheval, visitant les postes! Quel ennui que ces mésintelligences! Allons nous coucher^ veux- tu ?
DON MICHELS.
Si je veux ? Je dors debout !
PAGOLO
Si tu écris au duc ce soir, ne manque pas d'assurer
CÉSAR BORGIA i85
Son Altesse qu'on Ta bien trompée sur mon compte... Mais, non, là, ne lui dis rien du tout!... Je ne veux pas qu'il puisse croire...
DON MICHELB.
Allons, g^rand enfant! Je lui dirai que ta es son ami, comme il est ie tien. Bonsoir I
iS6 LA RENAISSANCE
CESENA
Le cabinet du Valentinois. — Don César Borgia; Machiavel ;
Bautista.
BAUTISTA
Monseigneur, c'est une dépêcha
LE DUC
Eh bien ! donne- la ! Messire Nicolas, je ne veux pas que la Seigneurie de Florence ignore aucun détail de ma contestation avec mes condottierL Voici ce que don Michèle m'écrit
Il donne la dêpècbe à Machiavel, qui la lit.
Vous voyez que Pagolo Orsini est en voie de pacifier et de ramener ses compagnons. Vitellozzo résiste; pourtant, il marchera comme les autres... il viendra comme les autres... je l'aurai, là, à moi, messire Nicolas, comme les autres!
MACHIAVEL
Je le vois bien, Altesse! il y viendra? ils viendront tous!... A chaque minute leur coeur tombe plus bas, et leur tête... ah! leur tête est déjà partie! Je vois qu'ils vous proposent de vous unir à eux pour nous faire la guerre.
LE DUC
Ils ne savent qu'inventer!... Prévoyant mon refus, ils m'offrent une autre combinaison.
CÉSAR BORGIA lô?
MACHIAVEL
De prendre et de vous donner Sinigaglia?
LE DUC
Je vais leur répondre de sommer la place et qiee j'arrive à leur aide, et, en effet, j'irai
MACHIAVEL
Avez- vous assez de monde pour être en sûreté entre les mains de ces gens-là?
LE DUC
Assez de monde?... Je leur ai fait dire (car c'étaient eux qui avaient peur!) que j'allais tout renvoyer d'auprès de moi, sauf la compagnie de M. de Candalle et un petit nombre de gendarmes italiens. Je leur ai tenu parole. Il y a une heure, tout est parti
MACHIAVEL
Vous allez ainsi vous risquer, monseigneur?
LE DUC
Il est des moments où l'endroit le plus sûr de la terre, c'est là, devant le mufle du lion! Un jour vous le comprendrez. Vous êtes jeune encore
MACHIAVEL
Je suis curieux des sentiments que vous allez moatrer à ces traîtres !
LE Dua Toute douceur, messire Nicolas, toute mansuétude! Vous riez!
i88 LA RENAISSANCE
MACHIAVEL
Je souris, Altesse, du peu d'accord entre le miel de vos paroles et le feu de vos regards.
LE DUC
Les affaires sont de grandes choses, messire Nicolas; il ne faut pas s'y porter mollement Qu'est ceci, Bautista?
BAUTISTA
Monseigneur, un billet!
LE DUC, lisant*
Ma foi ! notre jeu marche bon train ! Le Bentivoglio m'offre son amitié et une alliance de famille.
MACHIAVEL
Le seigneur Jean n'est, cependant, pas très porté aux affections domestiques.
LE DUC
C'est un homme de main. Il a bravement décousu en une nuit la meute de son adversaire. Deux cents chiens courants d'un coup ! Cela ne laisse pas que de faire honneur à un marcassin. Mais ces gens des vieilles familles trahissent toujours, par quelque côté, la créature décrépite ! Il ne suffit pas de savoir daguer et faire daguer ! Le Bentivoglio manque de cervelle, et n'a su jamais retenir une idée qui ait de la suite... Voyez! il lâche la main de mes aventuriers!
MACHIAVEL
Vous avez fait un beau chemin cette semaine?
LE DUC
Assez beau! Ne nous arrêtons pas au milieiL Marchons droit, ferme et vite... On sonne le boute-selle. Nous partons tout de suite pour Sinigaglia.
MACHIAVEL, songeur.
C'est très probable... très probable... ces gens-là seront assez fous pour vous attendre.
LE DUC
Comment? s'ils m'attendront!... Ils vont venir à ma "rencontre, n'en doutez pas ! Le destin mène l'homme ou le traîne. Je les ai dupés vingt fois, trompés cent fois! Ils savent combien peu les considérations secondaires pèsent dans ma main. Voyez-les pourtant! Comme à chaque minute leur raison chancelle davantage! Les Florentins ne veulent pas d'eux! Hier matin, leur ami Guidubaldo a pris peur devant les flammes de mes provocations; il s'est enfui d'Urbin. Voici le Bentivoglio qui leur tourne visage. L'inquiétude les grise, mes quatre braves ! Don Michèle les travaille; il étourdit Gravina avec des raisonnements, Vitellozzo avec des caresses, Pagolo avec des présents, Oliverotto avec des menaces sourdes et des promesses fourrées; tous ensemble, il les embobeline dans des protestations, et, ce qui est m "aculeux, mais, croyezmoi, certain, assuré, raisonnable, démontré en pareil cas, bien que ces quatre sacripants sachent à point nommé le cas qu'ils devraient faire de mes avances et de ma pitié, ils viendront, ils viendront, vous dis-je, en courant, se jeter entre mes jambes; rien ne peut les
en sauver. Leur tempérament et le ciel le veulenl^ ainsi !
MACHIAVEL, se caressant le mentca.
Le monde est d'une étude vraiment intéressante.
LE DUC
Allons, c'est assez divaguer. A cheval! Nous nous arrêterons à Fano. Je suppose que c'est la que viendront m'implorer nos adversaires.
MACHIAVEL
A vos ordres^ monseigneur.
rftSAB BORGIA i<jl
SINIGAGLIA
La tente des Orsini. — Pagolo, Vitellcoïo, VitellL
VITELLOZZO.
La ville est prise; mais le château ne consent à se rendre qu'au Valentinois en personne. Veux-tu .que je te dise mon sentiment?
PAGOLO
Je t'écoutfc
VITELLOZZO.
Le coquin de gouverneur a été avisé par le duc luimême d'en agir ainsi. Il s'entend avec le Borgia.
PAGOLO
Tu vois de la ruse par4:out; peut-être as-tu raisoa. Mais que faire? Puisque nous sommes rentrés à la solde du Borgia, nous ne pouvons discuter des déclarations semblables.
VITELLOZZO.
Le résultat va être qu'ayant stipulé avec Michèle que nous resterions dans notre camp et lui dans \q sien, nous allons nous trouver sous sa griffe, car, cex-^ tainement, il va venir.
PAGOLO
C'est évident Je me console en pensant que cette
situation critique ne peut pas se prolonger. Je Tavoue, je suis inquiet; j'aime mieux savoir tout de suite à quoi m'en tenir. Le duc, j'espère, n*a que de bonnes intentions^
viYellozzo.
Quels sont les motifs de ton espérance?
PAGOLO
Pourquoi veux-tu qu'il aille se brouiller tout de bon avec les quatre premiers condottieri de l'Italie? Notre appui, notre protection vaut de l'or! Nos têtes, une fois coupées, ne vaudraient rien. Puis, nous avons derrière nous ces deux grandes, illustres, puissantes maisons des Vitelli et des Orsini, les plus éclatantes du pays romain et, partant, du monde entier. Que de CEu^dinaux, d évêques, de seigneurs qu'il ne ferait pas bon d'irriter!
VITELLOZZO.
Si une fois je suis massacré, il m'est de peu que celui qui l'aura fait ait commis une imprudence.
PAGOLO
Bah ! l'imprudence, c'est de tout prévoir. Suivons le courant; avec de l'adresse, nous le fendrons de biais et nous en sortirons.
VITELLOZ2M>.
Je ne saurais dire autre chose, sinon que j'ai l'esprit fi*appé.
PAGOLO
Alors tu périras, et non pas moi qui aï confiance.
Trompettes. — Entrent Grarina, Oliverotto et don Michèle.
GRATINA.
A cheval 1 Nos escadrons sont sur pied \
PAGOLO
QuVa-t-il^
GRAVINA
Le duc arrive. On voit ses coureurs.
VITELLOZZO.
Michèle! Michèle!... Tu nous trahis, infâme f
Comment! Je vous trahis? Expliquez- vous, messire! Est-ce moi qui décide?
OLIVEROTTO
Il a raison. Gravina et moi avons fait sonner le boute-selle. Puisque le château ne veut se rendre qu'au Borgia, il est simple que celui-ci arrive. C'est un incident imprévu, voilà tout. As-tu envie de te faire prendre entre l'ennemi et notre maître?
VITELLOZO.
Je ne sais plus où j'en suis; je vous assure, je vous jure que nous sommes perdus. Tous mes avertissements n'auront servi de rien. Les Troyens, non plus, ne voulaient pas croire à Cassandre, ni les Juifs à leurs prophètes!
OLIVEROTTO
Le diable t'emporte ! Tu parles à un homme qui se connaît en embuscades; n'est-ce pas moi qui ai fait tuer Jean Fogliani, mon oncle et ses suppôts, pendant
qu'ils croyaient, comme des nigauds, s'asseoir tranquillement à mon souper? Vous irez poliment à la rencontre du Valentinois, et moi, je me tiendrai devant la porte de la ville avec mes compagnies. Si quelqu'un fait mine de vous toucher, nous sommes de beaucoup les plus forts, et, alors, nous verrons!
DON MICHELE
Rien n'est plus clair. Il faut être aveugle pour ne pas le voir, et du moment qu'un arrangement pareil nous convient, vous devez comprendre que nous sommes de bonne foi.
PAGOLO
C'est vrai. Allons! à cheval! Le duc arrive!
La campagne devant Sinigaglia. — A quelque distance, au fond, la porte de la ville occupée par les fantassins des aveivturiers. Escadrons rangés en bataille, Oliverotto à leur tête, avec ses officiers. Sur le devant, la troupe du Valentinois, inférieure en nombre aux compagnies des condonieri massées à la droite ; le duc, Machiavel, le seigneur de Candalle, Balthazar Castiglione, don Michèle, don Ugo, Marcantonio da Fano, Leniolo, Mgr d'AUegri, et autres capitaines, tous à cheval.
VE DUC
Llichele ï
DON MICHELE
Monseigneur !
LX DUC
Pousse ici ton cheval au flanc du mîen ? Avance là
tête... Ecoute! Voici nos aventuriers qui approchent. Quand je leur aurai parlé, deux d'entre vous prendront entre eux chacun de ces hommes... afin de leur faire honneur... Tu m'entends bien?... Et vous ne les quitterez plus.
DON MICHELE
Non, monseigneur.
LE DUC
Qu'est-ce à dire? Oliverotto est resté en arrière?
DON MICHELE
Oui, Altesse. Il est là-bas à la tête de ses bandes. Ils ont fait cet arrangement.
LE DUC
Passe derrière nous, prends un détour, rejoins Oliverotto et, à tout prix, amène-le. A tout prix ! Tu me comprends et tu m'en réponds?
DON MICHELS»
Mais, monseigneur...
LB DUC
Tu ne m'entends donc pas?... Tu m'en réponds! Ne perds pas de temps; va tout de suite!
Don Michèle part au galop. Les capitaines s'approchent et sahaeaC LE DUC.
Soyez les bienvenus, mes amis ! Grâce ati ciel, plus de mésintelligence entre nous. J'aurais quelque sujet de vous gronder pour vos étourderies; mais que ne pardonnent pas l'affection et, je puis l'avouer, l'intérêt bien entendu ! Votre main, duc de Gravina ! Bon-
jour, Vitellozzo! Bonjour, Pagolo! Venez à mes cô-^ tés ! Je ne me sens jamais assez près de vous. Ma force, est dans les lances de mes aventuriers.
GRAVINA
Nous avons péché, monseigneur, en oubliant que . tels étaient vos sentiments. Nous saurons réparer nos fautes par nos services.
LE DUC. à
J'y compte tout à fait
Aux courtisans.
Messieurs, empressez-vous autour de nos hôtes, et si vous estimez mon amitié, tâchez d'acquérir la leur.
Les cavaliers, avertis par don Michèle, entourent les trois capitaines; arrive Oliverotto avec don Michèle.
Eh! seigneur Oliverotto, où restiez- vous donc?
OLIVEROTTO, un peu pâle.
Monseigneur, j'étais à mon devoir; je n'aurais pas voulu que quelque trahison des gens du château pût troubler cette belle journée.
LE DUC
Quand on est franc, on ne craint pas la fraude, et je ne crains personne. Donnez-moi la main. J'ai oublié le passé.
OLIVEROTTO
Merci, monseigneur.
LE DUC
Tout en causant, nous marchons, et nous voici, ce me semble, à mon logement. Je vous dois une jolie ville, seigneurs capitaines!
GRAVINA
Nous voudrions vous en donner mille autres plus belles, Altesse.
LB DUC
Les occasions ne vous manqueront pas de réaliser ce vœu. Mettons pied à terre, et entrons au logis.
Le duc, les aventuriers et toute la suite descendent de cheval. Grand* presse et cohue.
Quel bruit ! De Tordre, messires ! Ne vous hâtez pas ainsi!... Monseigneur de Candalle^ un mot, je vous prie!
Il la tire à part.
Vos hommes d'armes sont restés en selleî!
M»' DE CANDALLE.
Monseigneur, oui. J'ai reçu l'ordre de don Michèle.
LE DUC
Rejoignez-les. Donnez vigoureusement sur les aventuriers qui ne s'attendent à rien et n'ont plus leurs chefs. Le butin est à vous.
MS' DE CANDALLE.
Monseigneur, j'y vais!
Il sort.
L« duc monte l'escalier suivi des quatre capitaines, que ses gens enveloppes! de toutes parts. Il entre dans une salle haute et tout à coup se retourne :
Qu'on arrête ces traîtres et qu'on les désarme!
OLIVEROTTO
Ah! scélérat!
Il est renversé d'un coup de poing. Les courtisans et les soldats se Jettent sur les autres et les garrottent.
LE DUC
Menez ces hommes dans la chambre à côté et gardez-les à vue..., Je voudrais savoir ce que fait Mgr de Candalle.
DON MICHELE, à une fenêtre.
Les aventuriers n'ont pas attendu le choc. Ils sont en déroute, et les Français, qui en font grand massacre, se débandent et pillent les maisons de la ville. ;j
LE DUC
Courez, et qu'on pende une douzaine de ces bar-» bares ! Je n'entends pas que nul se permette ce que je n'ordonne pas. (Don Michèle sort en hâte.) OÙ cst Midrielotto ?>
MICHELOTTO, bourreau.
Me voicij monseigneur.
LE DUC
As-tu des cordes neuves?
MICHELOTTO.
Toutes neuves; ma hache, mon coutelas et mes aides.
LE DUC
Entre là! Je vais te voir opérer. L*un après l'autre étranglés ! Je te regcurderai !
Mkhelotto déroule ses cordes, qui lui font ceinture, ei entre dans la chambre.
Allons, messieurs, tin peu de plaisir après tant de peine! É
Il franchit la porte, suivi de sa cour; des trépignements, des cris épou* vantables, puis le silence et des rires.
La maison occupée par le duc — Terrasse donnant sur la mer; clair de lune. — Après le souper, le duc est à demi couché sur des coussins ; Machiavel ; don Michèle ; musiciens achevant un motet.
LE DUC
J'aime beaucoup cette musique nouvelle. Nous sommes dans un grand siècle, messire Nicolas. Tout se renouvelle. On m*a lu, l'autre soir, un morceau de Virgile, fort beau comme la moindre production de cet esprit divin, et j'y ai remarqué cette phrase : «Un ordre majestueux prend naissance.» Il paraît que c'était ainsi dans ce temps-là. A quel point c'est vrai de nos jours ! Cet air que l'on vient d'exécuter est empreint de la mélancolie la plus suave. — Allez, mes enfants, je n'ai plus besoin de vos services pour ce soir. Qu'on leur donne un écu d'or à chacun. — Michèle, es-tu bien assuré qu'on a pendu les pillards français qui s'attaquaient à Sinigaglia?
DON MICHELE
Oui, monseigneur. Peut-être y a-t-on mis quelque exagération. Vous aviez dit une douzaine, et je crains qu'il n'y en ait davantage.
LE DUC
La plaisanterie est assez bonne. Et le pillage?...
Arrêté à l'instant même, monseigneur!
LE DUC
C'était le point intéressant. Tu vas me faire des-
cendre les siippliciés. On les coupera en quatre, et Ton en accrochera quelque chose dans les différentes rues de la ville. Il est bon que les sujets sachent que je ne souffre pas qu'on les opprime.
DON MICHELE
Ils le savent déjà, monseigneur, et ils couvrent votre nom de bénédictions.
LE DUC
Il faut qu'ils le sachent encore mieux, et, pour cela, fais comme je dis. En outre, ne manque pas de répandre que ma passion particulière est de détruire les Français. On ne saurait trop exciter chez notre peuple la haine des barbares, et il faut y mêler du mépris. Va, Michèle!
Don Michèle sort.
Nous venons de résoudre notre difficulté, messire Nicolas.
MACHIAVEL
Je m'enhardirai jusqu'à présenter une observation à Votre Altesse.
LE DUC
Parlez! Parlez librement, je vous pria
Puisque vous avez préféré justice à miséricorde, n'y a-t-il pas quelque inconvénient à l'exécution des deux Orsini? Leur maison est puissante.
LE DUC
J'avais écrit à Rome. Ce matin, j'ai appris que le
cardinal, l'archevêque de Florence et messire Jacopo de Santa-Croce avaient été surpris et arrêtés comme je le recommandais au Saint-Père. Sans ce succès, j'eusse fait tramer un peu les choses.
MACHIAVEL
Dès lors, la combinaison me semble irréprochable.
LE DUC
Remarquez que ce ne sont pas quatre drôles de moins en Italie, mais les quatre condottieri, de beaucoup les plus redoutables! Après eux, il ne reste que du fretin. On en peut avoir raison sans grand'peine. J'ai cicatrisé une plaie horrible, à l'aide du fer et du chanvre. On ne réussira pas, dans quelques siècles, à s'imaginer que rien de semblable ait pu jamais exister! Les chefs des troupes ne tenant à aucun parti, à aucun Etat, à aucun gouvernement! servant à leur gré et desservant les princes, dévorant leur substance sous prétexte de solde, et celle de leurs sujets sous toutes les formes du caprice! Quelle monstruosité! quelle sottise! Et de là sortaient les Sforza, qui prenaient Milan, après les Carmagnola, terreur de Venise! Sur mon salut, je viens de vous rendre à tous le plus signalé service que vous puissiez réclamer !
MACHIAVEL
Sans nul doute, monseigneur, et, grâce à vous, je puis répéter aussi le mot de Virgile : Magnus nascitur or do. Maintenant, en dressant des milices recrutées non de bandits, mais de fils de laboureurs, et qui n'obéiront pas tant à leurs chefs qu'à leurs souverains, vous achèverez votre œuvre.
LE DUC
Il faut du temps! Il faut du temps, non pour me donner du relâche, mais pour laisser à l'intelligence des peuples la possibilité de mûrir. Que de choses à changer! Les grands à refréne;r, les petits à contenir, l'argent à tirer à soi, et, pour toutes ces nécessités, combiner des moyens sûrs et convenables ! Que d'actions diverses deviennent nécessaires! Ce sont les fruits de la volonté; ils poussent, ils se développent, ils bourgeonnent, puis ils éclatent. Ne pressons pas la récolte outre mesure, sans quoi elle avorte. Du temps, de la patience; pas de langueur, pas de sommeil, pas de hâte!
MACHIAVEL
Tenir en bride non pas tant les autres que soi-même^ c*est le mérite des forts.
LE DUC
La belle nuit! Voyez l'admirable effet produit par la réverbération de la lune au travers de ces flots émus sous un si vaste horizon ! Il nous faudrait ici quelques-uns de nos artistes et de nos poètes pour expliquer à nos sens charmés tant de merveilles... Quels peuvent être ces feux qui s'étagent dans les montagnes?... Regardez là-bas!
MACHIAVEL
J'imaginerais volontiers que ce sont les bivouacs épars des aventuriers dispersés par Mgr de Candalle.
LB DUC
Vous en jugez bien. Ces pauvres reptiles cherchent des trous où se cacher et m'échapper.
CÉSAR BORGIA aoj
MACHIAVEL
Votre Altesse a pour armoiries un dragon dévorant des serpents.
LE DUC
Et Ton dit que je manque de franchise? Oui certes^ un dragon, messire Nicolas ! Je ne suis pas, comme le triste duc de Milan, une misérable guivre engoulant un nourrisson! Moi, je suis l'hydre de Lerne, un monstre, si l'on veut, mais qui démembre et engloutit les monstres, et je détruirai jusqu'au dernier de ces princes de boue, de ces condottieri de méchant métal qui encombrent mon chemin. Des débris de leurs nids je construirai mon aire, et un jour viendra où, depuis le pied des Alpes jusqu'à la mer de Sicile, il n!existera d'autre domination que la mieimc
FERRARE
Une loggia dans le palais ducal. — Dona Lucrèce Borgia est assise dans un fauteuil à crépines d'or et regarde la campagne ; auprès d'elle, appuyé contre une des colonnes qui soutiennent le toit, don Alphonse d'Esté, son mari.
ALPHONSE
Sur ma parole, votre frère a bien mené cet embarras. Il a pris le nœud gordien d'abord avec précaution; il l'a manié avec adresse, il l'a saisi avec résolution, et il l'a tranché comme Alexandre.
MADAME LUCRÈCE
Il est maintenant beaucoup plus fort et plus assuré qu'il ne le fut jamais. De telles crises élèvent ceux qui les traversent avec bonheur. Aussi me paraît-il nécessaire que vous vous teniez en garde contre M. de Valentinois.
ALPHONSE
Ne trouvez-vous pas, Lucrèce, qu^'l a rendu à tous les princes un éminent service? Désormais, nous qui tenons le sceptre, nous serons les seuls à tenir aussi
l'épée.
MADAME LUCRÈCE
C'est possible, mais je fais surtout attention au surcroît de prestige et de force que M. de Valentinois vient d'acquérir. Je me demande ce qu'il en voudra faire.
ALPHONSE
Assurément, il commencera par se fortifier dans la Romagne, et il aura, pour quelque temps, suffisamment à s'occuper avec les Vénitiens et les Aragonais. Donc il aura besoin de nous, et je lui mesurerai nos secours de façon à l'empêcher de tomber, sans toutefois le mettre solidement debout
MADAME LUCRÈCE
Je crois que vous n'avez pas une idée juste de don César. Il n'est pas homme à grignoter ainsi les raisins de la Fortune. Considérez comme certain que la manière dont il va s'assurer des Romagnes ne sera pas de ménager personne. Il frappera quelque grand coup avant longtemps, et je suis convaincue que, dès ce moment même, ses possessions actuelles sont ce qui l'occupe le moins.
ALPHONSE
Que voulez-vous qu'il essaye? Si infatigable que je le suppose, encore faut-il qu'il prenne le temps d'asseoir son équilibre. D'ailleurs, je n'ai rien à craindre de lui, par cette simple raison que notre point d'appui à tous deux est le même; c'est la France, et, certainement, Louis XII ne me laisserait pas attaquer.
MADAME LUCRÈCE
Je ne dis pas que M. de Valentinois songe à vous attaquer, et même je ne me flatte nullement de deviner à quoi il songe. Mais, à considérer les choses en gros, et le connaissant bien, je suis certain qu'il médite, non de conserver ce qu'il tient en l'étayant, mais
3o6 LA RENAISSANCE
bien en l'agrandissant II va s'en prendre à quelqu'un de ses voisins, je ne sais lequel; mais, assurément, ce voisin, il l'accablera, et je considère que chaque degré de force qu'il acquiert le rend redoutable pour nous, attendu que, la Destinée lui dût-elle mettre le globe terrestre dans la main, M. de Valentinois ne dira jamais : C'est assez. Quant à Louis XII, celui-ci a certainement de grandes raisons de vous être fidèle, et vous pouvez beaucoup pour lui ou contre lui; mais sa taiblesse sans bornes pour son ministre, M. d'Amboise, et l'ambition maladive qui entraîne ce favori vers la tiare, l'adresse que M. de Valentinois a eue de lui persuader que lui seul en disposerait à la mort d'Alexandre VI, en voilà plus qu'il n'en faut pour que mon frère domine l'esprit des Français. Ils feraient, me direz-vous, une grande faute en se prêtant à le grandir outre mesure; mais, les fautes, il me semble que les affaires humaines n'ont guère d'autre contexture.
ALPHON'SE.
Votre raisonnement me frappe. J'entrevois, en effet, que la grandeur de don César devient dangereuse. Toutefois, je ne devine pas dans quel ordre de précautions je devrais m'engager. Montrer de la dé- Eance...
MADAME LUCRÈCE
Serait le plus mauvais parti à prendre. Tout an contraire, vous êtes l'allié naturel de don César, il n'est pas à propos de paraître l'oublier.
ALPHONSE
Je viens d'envoyer un de mes officiers pour le féliciter au sujet de l'exécution de Sinigaglia.
MADAME LUCRÈCE
Si, à tout hasard, vous avertissiez secrètement les Vénitiens, les Florentins et même les Aragonais, de se tenir sur leurs gardes, puisqu'on ne sait sur qui M. de Valentinois va se jeter?... De la sorte, vous augmenteriez la force de résistance sans en avoir l'air, et rendriez un bon office à un ennemi qui, plus tard, vous en saurait gré.
ALPHONSE
Vous voyez juste, et c'est le parti que je vais prendre.
MADAME LUCRÈCE
En tout cas, vous ne sauriez vous en trouver mal. Que je n'oublie pas de vous amuser de cette lettre-ci.
ALPHONSE
De qui est-elle?
MADAME LUCRÈCE
De votre sœur, madame de Mantoue. Vous connaissez ce jeune sculpteur florentin, Michel-Ange Buo narotti, dont on commence à tant parler ?
ALPHONSE
Il fait des choses admirables, et j'ai grande envie de l'attirer chez nous.
MADAME LUCRÈCE
Eh bien! ce Michel-Ange a exécuté une statue de
l'Amour si belle, que le magnifique Laurent lui avait conseillé de la faire passer pour un antique. Le cardinal de Saint-Georges, qui s'entend peu aux belles choses...
ALPHONSE
C'est un ignare et un sot confirmé,
MADAME LUCRÈCE
Vous êtes sévère; mais il ne vous donne pas tort en cette circonstance. Il a acheté la statue. Le hasard lui apprend ensuite qu'elle est moderne. Vous jugez de sa déconvenue. Il jette feu et flamme, et dans son mépris pour une œuvre devenue indigne de ses regards, il veut la vendre. M. de Valentinois a vent de la chose. Vous savez combien son goût est délicat; il achète immédiatement l'œuvre méprisée, et il vient d'en faire présent à votre sœur; elle me raconte l'histoire, et en est au comble de la joie.
ALPHONSE
Oui, certainement, il faut attirer ici Michel-Ange. Il est jeune, c'est un brave artiste, et il deviendra un des vertueux de l'Italie!
MADAME LUCRÈCE
Je pense tout à fait comme vous. D'ailleurs, notre cour doit l'emporter sur les autres, et maintenant que les Français sont établis à Milan, tous les hommes de | génie et de science rassemblés à tant de frais par Ludovic Sforza n'ont plus d'asile. Ne voudriez-vous pas accueillir ici Antonio Cornazano, qui m'a dédié ses deux poèmes sur la vie de la très sainte Vierge et celle
de Notre- Seigneur? et encore Georges Robusto d'Alexandrie, qui m'a offert ses poésies?
ALPHONSK,
Favorisez-moi de faire dresser tout de suite le;. lettres nécessaires pour engager tant d'excellents écrivains. Qu'on rédige ces pièces dans les termes les p'us flatteurs; je signerai moi-même. Vous me réjouissez en me donnant l'espérance de joindre ces beaux esprits à ceux que nous possédons déjà.
MADAME LUCRÈCE
Ah! si nous pouvions enlever à la cour de votre sœur Jean-Pierre Arrivabene et le Spagnolo !
ALPHOlTjE.
Sans doute, sans doute, je le voudrais comme vous; mais nous ne sommes pas si pauvres en mérites que nous ayons le droit de nous plaindre. A la vérité, la mort vient de nous enlever l'inimitable, l'admirable Boyardo; mais il nous reste François Cieco, Lélio, les deux Strozzi, et ce jeune Louis Arioste dont on me dit des merveilles.
MADAME LUCRÈCE
Il mérite les éloges les plus complets, et l'épithalame latine qu'il écrivit pour nous, lors de notre mariage, est une des plus belles choses de ce temps.
ALPHONSE
Je n'en, doute pas, puisque vous me le dites. Certainement, vous avez l'entente de la poésie et des lettres mieux que moi; ce que je sais, et ce que je répète, c'est I. 14
qu'il importe que notre Ferrare ne le cède à aucune des villes italiennes pour le respect aux grands talents, et je vous avoue que je voudrais même entendre dire que ma cour les réunit tous.
MADAME LUCRÈCE
C'est une ambition digne de vous, monseigneur.
ALPHONSE
Faites écrire tout de suite à vos trois savants; moi, je vais m'occuper des instructions nouvelles qu'il convient d'envoyer à Venise, à Florence et à Naples; ensuite, j'irai visiter les chantiers où l'on travaille à mes artilleries. Quel dommage, Lucrèce, que vous ne compreniez pas ces choses-là aussi bien que vous comprenez la poésie! J'aurais plaisir à en causer avec vous. Savez-vous que rien n'est intéressant au monde comme les explications des mathématiciens et des ingénieurs ?
MADAME LUCRÈCE, en souriant.
Je vous crois, don Alphonse, mais il n'est pas nécessaire que j'y sois fort habile. Il me plaît d'entendre dire que vous en savez davantage que tous les autres capitaines de ce temps. C'est assez pour ma gloire, et je vais, ne vous déplaise, pendant que vous verrez fondre quelque coulevrine, faire ma promenade avec mes dames dans les jardins que nous venons de planter.
ALPHONSE
Allez, Lucrèce; je vous baise les mains.