ACHILLINI
Ce nous sera «n bien grand honneur.
FLORENCE
La cour de la petite maison de Louis de' Buonarottî. Un toit de planches dans un coin, sous lequel Michel-Ange travaille à une statue d" Hercule, haute de quatre brasses. Sur un cuvier renversé est a;5Sis Louis, son père, les bras croisés et le visage soucieux.
LOUIS
Tu as maintenant vingt-deux ans; à mon compte» à cet âge, on devrait se comporter comme un homme. Mais tu n'es et ne seras jamais qu'un enfant inutile à toi-même et aux autres.
MICHEL-ANGK.
Je travaille tant que je puis et ne mérite aucun reproche,
LOUIS
Depuis la mort du magnifique Laurent, ce que j'avais prévu est arrivé Tu ne gagnes rien... Bonhî voilà encore que tu pleures?
MICHEL-ANGE, s'essayant ]es yenx.
Je ne saurais penser à mon bienfaiteur, à celui à qui je dois tout sans que mon âme se trouble.
LOUIS
Si cet homme-là ne t'avait pas moiité la tête, tu m'aurais obéi et t'en trouverais mieux. Au lieu de t'en-' rôler parmi ces fainéants d'artistes et de te déshono-
rer, toi et la noblesse de ta famille, par un métier de itiaçon, tu serais aujourd'hui dans le commerce de la soie, et je ne te verrais pas constamment couvert de plâtre et les mams dans la boue.
MICHEL-ANGB.
Lorsque mon défunt maître eut cette bonté de m'admcttre à l'atelier de sculpture de ses jardins de San- Marco avec François Granacci, il m'assigna cinq du- Cats par mois, et ce que j'ai exécuté, il me l'a toujours généreusement payé. En outre, si vous avez reçu cet çmploi dans la douane, qui vous fait vivre et toute la famille, c'est à ma considération.
LOUIS
De plus, ton camarade Torrig^iani, dans sa fureur de te voir trop adroit, t'a bellement écrasé le visage; tu oublies ce pomt-là. Voilà le sublime avantage que t'a valu le magnifique Laurent! Tu me fais pitié.
MICHEL-ANGE
Bien ou mal, je suis ce que je suis. Vous n'avez pas l'intention de me mettre aujourd'hui en apprentissage chez un tisseur?
LOUIS
Ce serait pourtant le mieux. Il est clair que les Médicis ne te commanderont plus ni tableaux, ni statues. Le seigneur Pierre n'est pas ce qu'était son prédécesseur, et que deviendras-tu ?
MICHEL-ANGE
Le seigneur Pierre ne me maltraite pas. Il m'a con-
suite encore hier au soir pour une cornaline antique dont on lui propose l'achat.
LOUIS
Et même il t*a fait construire une statue de neige. Belle occupation! honorable, en vérité! Cet homme: use de toi comme d'un bouffon. Il t'abandonnera, au premier jour, à la malveillance de ces barbouilleurs de toiles au milieu desquels tu as choisi de vivre. Je te dirai encore que je ne vois pas avec plaisir ta grande amitié avec ce François Granacci; c'est un vaurien. Je suis encore plus fâché de ce que tu fréquentes le jeune Nicolas Machiavel. Celui-ci, à la vérité, est de bonne naissance, je ne le nie pas; mais on le dit sans mœurs, et il a été se marier à la Marietta, à un âge où il n'aurait dû songer qu'à se faire un sort. Il ne s'occupe que ies anciens Romains! Aussi est-il sans ressources, et avant peu il voudra ^'emprunter de l'argent, s'il ne l'a déjà fait. La-t-il fait?
MICHEL-ANGB.
Vous savez que je vous donne ce que je gagne.
LOUIS
Puis- je deviner ce que tu mets de côté? Mais laissons ce point scabreux. Macniavel me déplaît; je crois qu'il conspire contre l'autorité du seigneur Pierre... Ce n'est pas que je me soucie beaurtDup des Médicis. Ilf vjiit être chassés incessamment, et décidément nouî sommes dégoûtés d'eux Je n'ignore pas non plus que ic digne Frère Jérôme est favorable au gouvernement du peuple, et à Dieu ne plaise que je m'oppose aux vues du Frère Jérôme! Mais je n'aime pas qu'on se
mêle des affaires publiques quand on n'est qu'un avorton comme ce Machiavel. Qu'est-ce que tu opères avec lui? de quoi parlez-vous? Il t'entraînera à quelque sottise. Raconte-moi un peu ce que vous combinez quand je vous vois sortir ensemble.
Michel-Ange poii;e ses èbaucboirs sur la selle et s'assoit sur ua banc* U t4te dans ses niains.
Qu'est-ce qui te prend? Es-tu malade?
MICHEL-ANGB.
J*ai grand mal à la tête.
LOUIS
C'est l'oisiveté qui te rend malade. Si tu travaillais à quelque chose d'utile, tu te porterais bien.
Entre Nicolas Machiavel* MACHIAVEL.
Mcssire Louis, je vous salue bien humblement. Boôjour, Michel- Ange.
LOUIS
Je suis pressé, il faut que je sorte, messire, et toi, Michel-Ange, souviens-toi que tu fais là un travail qui ne souffre pas de relâche, et que tu n'as pas le temps de causer. Dieu vous garde, messire Nicolas!
u aort.
Ah ! mon ami, je suis venu te raconter en hâte ce qui me remplit l'âme de joie. Les Français seront ici dans quelques jours.
MICHEL-ANGE
Amis? ennemis?
MACHIAVEL
On n'en sait rien. On négocie; si l'amitié ne peut s'établir, nous résisterons en hommes et défendrons la patrie. Mais il y a plus! Pierre de Méelicis ne fait que des sottises. Parère Jérôme en est tombé d'accord et s*unit au parti populaire, de sorte que l'arrivée des Français causera la chute de cette maison superbe dont l'orgueil étouffe nos libertés.
MICHEL-ANGE
Je dois tout au père et ne veux pas compter parmi les ennemis des enfants.
MACHIAVEL
Tu as du cœur, mais souviens-toi que l'intérêt de la patrie passe avant le tien Tout est en ébullition; l'eau est chaude, brûlante, bouiMante. La population entière se met en émotion furieuse. Ah! Michel-Ange, quel beau moment! Je vais voir la liberté, l'ordre régulier, un gouvernement sage ailleurs que dans les pages mortes des vieux livres, et sous les abstractions de mes rêveries! Ce qui existe à Florence d'hommes dignes de ce nom est avec nous : Soderini, Valori, Vespuccio, Marsile Firin, les savants, les artistes, ce qui pense grandement, ce qui veut le bien des hommes!
Je ne suis pas avec vous. Je ne veux pas de vous. Je suis le protégé des Médicis. et n'aime pas que Frère Jérôme, au lieu de continuer à nous prêcher la vertu comme naguère, se mêle de la chose publique.
MACHIAVEL
Il s'en mêle pour le bien, et quand on peut agir, il faut agir. L'action seule est digne d'un homme.
MICHEL-ANG
Viens dans ma chambre. J'ai à m'habiller et à faire mon paquet
MACHIAVEL
Où vas-tu donc?
MICHEL-ANGE
A Bologne, auprès du seigneur Galéas Bentivoglio; 6t si je ne suis pas bien à Bologne, j'irai à Venise. Je ne resterai pas au milieu de ces tumultes; on n'y saurait travailler; d'ailleurs, j'ai d'autres raisons encore. Il m'est impossible de supporter plus longtemps... Bref, viens! tu me conduiras jusqu'à la porte de la ville.
MACHIAVEL
Auparavant, je te démontrerai que tu as tort. Ecoute:
MICHF.I - \N f y .
Parle tant que tu voudras; mon parti est pris.
U r»Dtre dans la maisoD.