‹ La renaissance monumentale en France; spécimens de composition et d'ornementation architectoniques, empruntés aux édifices construits depuis le règne de Charles VIII jusqu'à celui de Louis XIVChapitre 2 sur 31 · LA GRANDE · texte numérisé non relu

LA GRANDE

ET

Au xvu® siècle, la grande galerie du Louvre était un des monuments de Paris qu'on signalait tout d'abord aux étrangers, et peut-être celui qui leur inspirait le plus d’admi-

ration, Aujourd'hui, habitués que nous sommes aux constructions gigantesques, nous ne

andiose, et si elle attire encore

Savons plus apprécier ce que ses proportions ont de 5 notre attention, ce n'est guère que par l'élégance et la somptuosité de ses détails architectoniques. Aussi bien, les richesses qu’elle renferme lui font-elles du tort, en ce sens que, lorsqu'on a été ébloui par les splendeurs du musée de peinture, on ne songe plus à

examiner les magnificences architecturales qu'elle étale. Ce n’en est pas moins un édifice

infiniment remarquable et assurément ‘digne, à tous égards, des études de l'artiste et de l’archéologue.

Comme le Louvre même, la grande et la petite galerie ont été l'objet d’mnombrables assertions fausses; leur histoire est restée fort obscure, et presque aucune des nombreuses questions qu'elle soulève n’a encore été élucidée, la plupart des auteurs s'étant bornés à se copier les uns les autres, et ceux qui auraient voulu faire mieux, ayant été immédiatement arrêtés par les difficultés du sujet. Ces difficultés sont en effet très-grandes et, cg qui est pire, de nature décourageante, car elles consistent principalement en une extrême pénurie de documents. Cependant, si, par suite de la destruction des anciens comptes

relatifs à la grande et à la petite galerie, les renseignements historiques qui s’y rattachent

sont d’une excessive rareté, il en est cependant, épars eà et là, un nombre suflisant pour

donner une idée satisfaisante de l’origine et du développement des deux constructions. Réunir ces renseignements était, toutefois, une tâche ardue, et nous avons dû y consacrer

un temps considérable.

La fondation de la grande galerie implique la fondation de la petite qui la relie au Louvre, car on ne s'explique pas à quoi aurait été destinée la première si elle eût été isolée, et on se l'explique d'autant moins qu’on sait mieux qu’elle fut imaginée, avant tout, dans le but de réunir les deux palais du Louvre et des Tuileries. Recherchons donc préalablement à quelle époque fut commencée la grande galerie.

Plusieurs opinions ont été émises. D’après la première, la grande galerie aurait été entièrement élevée par Henri IV. Cette opinion est complétement insoutenable en présence des textes que nous allons citer; elle ne l’est pas moins au point de vue archéologique. Entre la portion située au delà du pavillon dit actuellement de Lesdiguières, et la portion située en deçà, il y a une différence de style et de dispositions si énorme, qu’en admettre la contemporanéité, en l'expliquant par un changement d'architecte, c’est énoncer une absurdité à laquelle on chercherait vainement une forme spécieuse. Cette différence est telle, que M. Vitet, sans disposer de preuves écrites, a pu très-bien démontrer que les deux parties de la galerie ne sauraient avoir élé construites simultanément ; il a démontré, en outre, que l'étage inférieur de la première partie avait existé avant qu’on songeàt à l'étage supérieur; double vérité qui découle : 1° de l'impossibilité de comprendre autrement la dissemblance radicale entre la première partie de la grande galerie et la seconde; 2° de ce que la première partie de la galerie est fondée à deux mètres environ en contre-bas de l’autre et, par conséquent, sur un sol plus ancien; 3° de la présence du xezzanino ou étage intermédiaire, dont la hauteur détermine celle de plain-pied de la galerie supé-

rieure, qu'on aurait atteinte bien plus aisément en augmentant la hauteur de l’ordre

inférieur, sans établir de #2 nino; 4 de la saillie de la sculpture, plus grasse en bas qu'en haut; 5° et enfin, de ce fait que l’ordre toscan de l'étage inférieur est, contrairement à toutes les règles, d'un module plus élevé que l'ordre corinthien de l'étage supérieur, singularité dont l'existence semble impossible dans le cas où les deux étages auraient été bâtis d'un même jet.

L'étage inférieur de la première partie de la grande galerie étant admis comme la

portion la plus ancienne de l'édifice, à quelle période du xvr' siècle faut-il en reporter la fondation? M. Vitet a pensé qu’elle pourrait être due à Henri II, et M. de Clarac, bien entendu, sans mvoquer la moindre preuve, l'attribue à Henri I. Elle eut lieu du temps de Charles IX.

Que la grande galerie ait été commencée sous Charles IX, cela résulte d’abord dy passage où Germain Brice, généralement bien informé, dit : «Il paroit que cet ouvrage (la partie orientale de la grande galerie) a été commencé sous Charles IX 2; » puis, de l’aflirmation de Palma Cayet, témoin oculaire, car il vécut de 1525 à 1610, lequel déclare

que « les superbes galleries, pour aller du Louvre aux Tuileries, furent commencé

1. Revue contemporaine, n° du 15 septembre 1852 | 2. Descript. de Paris, t. 1, p. 161, de l'édition de 1752.

GRANDE ET PETITE GALERIE DU LOUVRE. 3 par Charles IX, qui n’y fit que mettre la première pierre, de l'advis de la Reyne, sa mère; » et surtout de l'inseription qui y fut placée par Henrt IV, et contenait ces mots : Porticum hanc a Carolo IX, alta olim pace cœptam...?. Subsidiairement, l'historien De Thou, contemporain, comme on sait, en relatant la fondation du palais des Tuileries, dit que Catherine de Médicis fit élever des bâtiments magnifiques, qu'une galerie intermédiaire devait réunir au Louvre, ædes sumptuosissimas, quæ media porticu cum Lupara conjungerentur, cæpit extruere3; et Jacques Androuet du Cerceau, aussi contemporain, dont le témoignage, comme architecte et protégé de Catherine, a la plus haute valeur, dans le premier volume de son ouvrage sur les plus excellens bastimens de France, qui a paru en 1576, après avoir parlé du Louvre, s'exprime ainsi : « Davantage ont esté par ladicte Dame encommencez quelques aceroissemens et galleries el terraces, du costé du pavillon (celui du sud-ouest, bâti par Henri I), pour aller de là au palais qu'elle a fait construire et édifier au lieu appellé les Tuilleries. » H est, certes, absolument impossible de

se refuser à voir, dans ces galeries allant du Louvre aux Tuileries, la grande galerie et ses

dépendances. Or, on sait que Catherine, effrayée d’une prédiction, renonça aux travaux des Tuileries vers 1572,.et, à coup sûr, personne n'admettra qu'elle ait pu faire élever une galerie pour conduire à ce dernier château, postérieurement à l’époque où elle en

abandonna la construction. Donc, la

inde galerie a dû nécessairement être entreprise

entre les années 1564 et 1572. En 1564, il n’y avait point encore de château des Tuileries; en 1572, on ne s’occupait déjà plus des édifices qu’on y avait commencés; et depuis a Saint-Barthélemy jusqu'à la mort de Charles IX, régna l’effroyable agitation qui

suivit ce massacre; période où la reine mère eut peu le loisir de songer à autre chose

qu'à la politique, et qui fut bien loin de ressembler à cette paix profonde, alta pax, à aquelle il est fait allusion dans l'inscription que nous venons de mentionner. En réalité, l'inscription disait vrai, et c’est pendant la paix qui régna du mois de

mars 1563 à la fin de septembre 1567, que fut entreprise la grande galerie. En voici une

euve tellement formelle, que, seule, elle tiendrait lieu de toutes les autres :

Dans l’ancien registre du Bureau de la Ville, où se trouve le récit de la pose de la première pierre des fortifications nouvelles au bout du jardin des Tuileries, en juillet 1566, on lit immédiatement après ce récit : « Du xxr° dudiet moys — Ce jour, le Roy a mandé messieurs les Prévost des marchans et Eschevins, et leur a ordonné faire clorre de grosse maconnerye la seconde descente approchante du port Sainct-Nicolas, devant les clostures

du Louvre, à l’endroict d’une gallerye que Sa Majesté a ordonné estre faicte en ce lieu #. »

1. Chron. Sept. liv. VIE, p. 283. Collect. Michaud. — | le premier, parmi les auteurs modernes, qui ait fait connaître En disant que Charles IX ne fit que poser la première pierre cette inscription, que nous donnons plus loin tout-entière, et de la galerie, P. Cayet exagère pour rehausser le mérite de attiré l'attention sur le passage de P. Cavet que nous venons Henri IV. de transcrire.

2. Morisot, Henricus Magnus, Gap. XVI, p. 148. M. Poir- | 3. T. IT, p. 290, de l'édition de 1620.

son. dans son savant ouvrage sur le règne de Henri IV, est 4. Archives de l'Empire, reg. H 1784, f 370, r°.

h LA RENAISSANCE MONUMENTALE.

Le texte est formel. Aïnsi, il est avéré que la grande galerie a été commencée en même

temps que le bastion des Tuileries, et, comme celui-ci, n’a été construite qu'en vue

du palais de Catherine, alors toute puissante, puisqu'en 1566, Charles IX n'avait que seize ans.

Démontrer que l’origine de la grande galerie remonte à 1566, c'est démontrer qu'il en est à peu près de même de la petite galerie, sans laquelle elle w'eût point communiqué avec les bâtiments du Louvre. Au reste, Sauval dit bien positivement que cette dernière date du temps de Charles IX, pour l'étage inférieur, et l’on en a une preuve, quon peut

dire matérielle, par une planche du volume de Du Cerceau, indiqué plus haut, et paru

en 1576, où elle est représentée, en plan, avec la même longueur et la même largeur que de nos jours. Sur la planche est aussi tracé un arrachement de la salle des Antiques (celle qui se trouve actuellement au-dessous du grand Salon), laquelle unissait la petite galerie et la grande.

Dans le projet primitif, le château des Tuileries devant consister en un vaste quadrangle dont l'aile orientale aurait été fort proche du fossé de la ville, la grande galerie

eût été d'environ un tiers moins longue que nous la voyons. Il est:clair que l'idée en

eait la ri

fut inspirée par cette courtine de Charles V, qui long,

g ière, et dont le sommet

constituait une terrasse aussi agréable par la vue dont on y jouissait, qu'incommode par son étroitesse. Voulant lui donner plus de largeur, on fut amené à transformer la courtine en une galerie nouvelle qui, comme la courtine, resta surmontée d'une plate-forme à ciel

ouvert!. Sauval as

ure que telle était aussi la petite galerie avant Henri IV, et Sauval connut bien des gens qui l'avaient vue dans cet état.

[1 n’est aucun moyen de déterminer l’état dans lequel les Valois laissèrent la décoration de la grande galerie. S'ils ne la firent point au moins épanneler, il serait fort surprenant que, dans la partie dont il est ici question, non-seulement elle présentät les lignes qu'elle offre et qui décèlent un agencement commandé par des dispositions antérieures, mais encore qu'elle laissät voir tant de différence quant au Style de l’ornementation, dans la partie inférieure, comparée à la partie supérieure. La frise marine, si remarquable, attribuée par Sauval aux frères Pierre et François l'Heureux, et semée des chiffres d'Henri IV et de Gabrielle, ne permet pas de croire que la décoration sculptée de l'étage du rez-de-chaussée puisse être antérieure à 1595, quelque étonnant qu'il soit que ces deux grands artistes, employés au Louvre dès 1562, y aient pu travailler encore près de trente-cinq ans plus tard. Pour la petite galerie, nous ne doutons point qu'elle ait été

terminée extérieurement jusqu’à la frise du premier entablement. Une des circonstances

qui nous le font penser, est la présence des incrustations de marbre, qui ne se voient nulle

part ailleurs, pas même dans le pavillon de Lesdiguières, pendant de celui que forme

1. Cette identité de la courtine de Charles V et de la grande galerie n’a jamais été comprise, Nous en démontrons la certitude

dans notre description du vieux Louvre.

GRANDE ET PETITE GALERIE DU LOUVRE. 5 la petite galerie, et où l’on en à imité la composition, au temps où on le construisit, c'està-dire très-probablement sous le règne de Henri IV.

On a supposé que la grande et la petite galerie ont été commencées par Jean Bullant; d'autres ont dit par Philibert de lOrme; mais ce sont là des hypothèses très-gratuites, dont la principale base est le manque de notoriété attachée au nom de Chambiche, que

Sauval assure avoir bâti la petite galerie, et qui pourrait n'avoir point été étranger à la

grande. Il n’est point de grand artiste plus inconnu que Chambiche : jamais on n’a donné de renseignements sur sa personne ni sa vie. L'une et l’autre sont restées si complétement obscures jusqu'aujourd'hui, que lon a conjecturé, d’ailleurs fort ingénieusement, que ee devait être quelque architecte compatriote de Catherine de Médicis. Lorsqu'on songe à l’aspect si italien de la petite galerie, et lorsqu'on se rappelle que le nom de Primaticcio

s’est traduit Primatiche en francais, rien ne paraît plus spécieux; cependant rien n'est

moins vrai, et le peu que nos recherches nous ont fait découvrir, va établir que Chambiche était bien français, et qu'il n’est nullement surprenant qu'on lui ait confié l'édifice important dont il a été chargé.

L'artiste qui a bâti l'étage inférieur de la petite galerie appartenait à une famille de constructeurs dont le véritable nom a été définitivement Chambiges, mais qu'on trouve appelés aussi Sambiche, Chambiche et Cambiche. Quatre membre de cette famille nous sont plus ou moins connus. Le premier, « Martin Cambiche, » qui était parisien, com— mença avec Jean Vaast, l'an 1500, le transsept de la cathédrale de Beauvais !. En 1506, moyennant 40 sous par semaine, un pain de prébende par jour, et le paiement du loyer de sa chambre, il accepta la direction des travaux de la facade de la cathédrale de Troyes, et continua ces fonctions jusqu'au 8 juin 1519?.

Le second des Chambiges est celui sur lequel nous avons recueilli le plus de renseignements. Il était maître des œuvres et du pavé de la ville de Paris. Les registres du corps municipal nous ont appris que le 27 juin 1536, il visita les fortifications avec un autre maçon, Pierre Moreau, et en compagnie du prévôt des marchands et des échevins ÿ. Sauval rapporte qu'il gagnait 25 sous par jour à conduire les ouvriers sous la direction de Dominique

de Cortone, lors de la réédification de l'Hôtel de Ville, et cite un compte du domaine

de Paris pour l’année 1538-39, où on lit : «M° Pierre Chambiges, maistre des œuvres

du Roy au baillage de Senlis, pour les formes et portraicts (plans) que le Roy a commandé

lui faire de certains bastimens que ledit Seigneur entend et délibère en son hostel et

environs de Nesle, à Paris, pour la fondation du collége des trois langues». On voit

par les comptes des bâtiments royaux que, vers 1540, il faisait des travaux à Fontainebleau

4. « Jean Waast avec Martin Cambiche, parisien, entreprit 2. Arnaud. Voyage archéologique dans l'Aube. In-4°,

et1497.

la l'histoire de Beauvoisis, 2° partie. Nobiliaire de Beauvais.

oisée de la cathédrale en 1500. » Simon. Supplément à P-

Archives de l'Empire, reg. H 1779.

Paris, in-12, 1704, p. 121. 4. Antiquités de Paris, t. II, p. 483 et t. II, p.

et à Saint-Germain-en-Laye; puis, que le mars 1541 il passa, avec les trésoriers de

France, un marché pour les ouvrages de maçonnerie du château de la Muette!. Il avait une parente appelée Perrette, qui mourut en septembre 1549, et avait épousé Guillaume Guillain, aussi architecte de la Ville?; sa femme avait nom Jacqueline Laurens. Pierre

Chambiges mourut le 15 juin 1544, ainsi que l’indiquent les épitaphes suivantes,

devant le crucifix :

] JACQUELINE LAUREN

Le troisième Chambiges

1. ÇA Pierre Chambiges, maistre maçon pour tous les ouvrages de maçonnerie par luy faits et qu'il continue faire aus-

dits bastimenset édiffices de Fontainebleau, Saint-Germain-en-

Laye, par l’ordonnance de Messieurs Nicolas de Neufville, Seigneur de Villeroy, et Philbert Babou, Seigneur de la Bour-

daizière, donnée soubs leurs signets le dernier Apvril 1541.»

Comptes des bâtiments royaux, p. 15% et 222. Nous citons

ici non le manu:

it, maisle volume imprimé que M. le comte de Laborde va très-prochainement publier. En mettant au jour les comptes si intéressants des bâtiments royaux, M. de

| Laborde rend un nouveau service à la science qui lui doit tant

déjà : il ajoute à la masse des renseignements nouveaux que renferme son précieux livre de « la Renaissance des arts à la cour de France, » mine infiniment riche à laquelle

nous devrons puiser bien souvent, et qu’il faut vivement

lesquelles se voyaient dans la nef de l’église Saint-Gervais

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