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Au printémps de 1859, on pouvait voir derrière les vitres de la librairie Roumanille, rue Saint-Agricol, en Avignon, sous le nom à peu près inconnu de Frédéric Mistral, un livre appelé
Mirèio. C'était l’époque où Lamartine, vieillard mélancolique et
sublime, couvert de gloire et dénué d’argent, rédigeait pour vivre des Entretiens littéraires où l’on sentait sous la prose commandée frémir la main impatiente du poète. Un soir son ami Adolphe Dumas lui apporta le volume qui lui arrivait d'Avignon; Lamartine le lut en une nuit d’insomnie; il y entendit,
comme à Milly, les voix des moissonneurs, les sonnailles des
troupeaux, les récits des veillées campagnardes; il s'émut, se passionna, pleura, et le lendemain, de sa piume magique il inscrivit parmi les noms des grands poètes le nam de Frédéric Mistralt.
Cependant, si nobles et si parfaites que soient les phrases de
Lamartine, il ne suffit point de s’écrier avec lui : « Il y a une vertu dans le soleil. » Ce poème, s’il est vrai que, jailli d’un seul
coup comme la fleur de l’aloès, il se soit élevé au-dessus de toutes les productions d’une littérature qui s’organisait, il suppose cependant cette littérature, et tout un travail antérieur. D'ailleurs cette littérature, dont il reste la plus haute expression, mérite d’être pour elle-même étudiée longuement. La beauté des œuvres qu’elle a produites nous engage tout d’abord à le faire, mais quand même ces œuvres seraient médiocres, elles n’en auraient pas moins un intérêt certain, celui de nous montrer comment, après des siècles de somnolence, un pays, un peuple, une race s’éveillent, protestent, demandent une poésie qui leur convienne, qui soit l'expression originale d'un tempérament
1. V. Lamartine : Cours familier de littérature, XL° entretien.
original, et, pour tout dire, revendiquent pacifiquement leur indépendance intellectuelle et linguistique.
Sans doute l'étude que nous nous proposons ici n'est pas absolument nouvelle; mais à lire les récits ordinaires sur les premières années du Fékbrige, sur les Sept de Font-Ségugne, sur la librairie de Roumanille, on est malaisément satisfait. Ces jeunes gens qui s’assemblent dans une vieille bastide en jurant de relever une langue méprisée, peut-être est-ce d'un tour suflisamment romanesque pour plaire à l'imagination, mais encore comment une idée si étrange vint-elle à l'esprit de ces jeunes gens en un siècle où tout semblait au premier abord les en détourner; c’est là ce qu'on n’explique point assez d'ordinaire. Si l’on veut, comme c’est notre dessein en cet ouvrage, écrire l'histoire de ce grand mouvement d'idées et de sentiments qu'on appelle généralement et que j'appellerai, à défaut de terme plus commode, La Renaissance Provençale?, il faut remonter bien au-delà de cette poétique conspiration... ;
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Au-delà c’est le chaos que l’on découvre : des rimeurs sans talent, publiant à de longs intervalles dans des villes ou des villages de pauvres brochures où l'orthographe, la poésie et la grar- . maire sont également insultées, un bruit confus de voix souvent grossières qui s’obstinent à parler le vieux langage, par habitude plus encore que par goût, parfois quelque accent plus puissant et plus noble qui s'élève et qui retombe, d’autres fois venue de loin, affaiblie par la distance, une voix de lettré qui dit la gloire évanouie de cette langue, et plus lointains encore d’autres poètes qui chantent en français la beauté de leur terre ou bien des curieux qui en recherchent patiemment les traditions, c'est là ce qui se mêle confusément pour les yeux et pour les oreilles.
Dès l’abord on est découragé, avant que de s'être mis à l'œuvre,
>. Par le terme de Renaissance Provençale, j'entends d’abord et surtout le renouveau littéraire âe la Provence, Toutefois, je sens bien quels sont les liens de la Provence avec les autres provinces méridionales-et même avec toutes les provinces françaises. C'est pourquoi je mentionne l'activité intellectuelle des autres provinces dans la mesure où elle a influencé celle de la Provence; ainsi je parlerai de Jasmin, de Reboul, du marquis de la Fare-Alais, etc., et même de Brizeux dans leurs rapports avec les poètes provençaux.