CHAPITRE IT
Deux initiateurs : Crousillat. — Roumanille.
Les exemples ne sont rien, s'il n’est personne pour les interpréter. Y aurait-il sur le sol de Provence des hommes capables de comprendre l’enseignement d’un Jasmin et d’un Brizeux, des hommes capables d'organiser chez eux la poésie régionaliste, dialectale et populaire?
Sur notre chemin voici que nous en rencontrons deux tout d’abord, les plus âgés, les plus graves, les plus érudits, qui s’appellent Antoine-Blaise Crousillat, de Salon, et, plus actif encore et plus célèbre, Joseph Roumanille, de Saint-Remy.
Crousillat.
Quand on étudie d’un peu près les origines de ce qui devait être le Félibrige, on ne peut s'empêcher de penser que les Sept se sont fait peut-être la part un peu trop belle, et que, sans oublier leurs devanciers (telles préfaces de Mistral sont là pour en témoigner), ils ont cependant donné à. la postérité l’impression qu'ils étaient les vrais, les seuls initiateurs d’une littérature provençale, qui fût vraiment une littérature, et non plus une rimaillerie patoise. |
Le
D'autres cependant, nous l'avons vu, les ont précédés, Diou-
loufet, Morel, Thouron, et plus encore Crousillat. . Antoine-Blaise Crousillat fut un modeste, et comme tel, un oublié... 11 appartient à l’histoire de remettre à sa place ce Crousillat, qui ne fut sans doute qu'un assez médiocre poète, mais un homme: de haute valeur, et, nous le verrons, un véritable initiateur.
Né en 1814, — donc de quatre ans plus âgé que Roumanille, — il aura sur la génération de Mistral l'autorité de l’âge, d'une culture intellectuelle achevée au moment où Mistral. commencera la sienne. D'ailleurs sa vie, tout unie, annonce celle du patriarche de Maillane; comme sa famille le destine au sacerdoce, il passe deux ans au Séminaire d’Aix, où il achève de fortes études classiques, grecques et surtout latines; regonçant à la prêtrise, il fait un voyage en Italie, il y complète de façon vivante sa culture classique. De retour à Salon, comme une petite fortune lui assure l’indépendance, il n’a d'autre ambition que de continuer à travailler, dans la paix la-plus parfaite, et pour achever ses études il s’initie à la poésie anglaise.
C'est donc un véritable intellectuel, pour qui la jouissance de l'esprit est la raison suffisante du travail, sans nul souci de profit, de réputation, sans désir d’être imprimé. Un exemple suffira à prouver ce désintéressement; lui qui est aisé, qui travaille depuis l’adolescence, qui a son portefeuille plein de petites poésies, ce n’est qu'en 1865, à l’âge de quarante-huit ans, qu'il fait imprimer son premier livret, et encore le fait-il paraître avec une préface de Mistral, qui a seize ans de moins que
On ne saurait pousser plus loin l'humilité littéraire.
Mistral avait bien senti la noblesse de cette vie et de cette âme; il disait en sa préface : « Quand je pense à Crousillat, il me semble que je rencontre un disciple d'Orphée; sa manière de vivre me rappelle la vie orphique, modeste, poétique, inspuér, éducative. I vit dans la maison paternelle, avec ses frères, avec sa sœur, humble de cœur, simple de goût, libre d’ambition... »
N'est-ce pas le modèle même de la vie qu'a choisie Mistral,
1. La Bresco (1837-1864), in-8°, 315 pages; Avignon-Roumanille, avec préface de Mistral.
dès cette époque, et ne peut-on penser que l'exemple de Crousillat ait été pour quelque chose en sa décision?
Et Mistral ajoute : « Il fréquente peu le monde, sauf quelques amis d'élite, un jour il ira voir en sa bastide « d’en Canourgo », l’éminent traducteur d’Aristote, le joyeux Félibre Norbert Bonafous, et ils parleront ensemble d’Horatius Flaccus,
- comme d'un camarade qu'ils n'auraient pas vu depuis trois
jours; une autre fois il se promènera sur le boulevard Nostradamus, avec Désiré Allemand, autre poète de Salon, qui traduit en vers français le grand Homère, avec le tour bonhomme et la grâce d’'Amyot... »
Telles sont en effet les amitiés de Crousillat : un érudit pro-
«fesseur, ce Norbert Bonafous, dont nous avons parlé, doyen de la Faculté des Lettres d'Aix, un poète, qui traduit Homère en vers français... Cela situe tout de suite notre Crousillat dans l'histoire de la littérature provençale, mais plus encore tout ce que nous allons voir de son œuvre confirmera cette première impression : Crousillat est un érudit; il montrera aux jeunes poètes la route de l’antiquité grecque et latine.
Tout en effet dans l’œuvre de Crousillat est inspiré par le culte de l’antiquité. Et quant à son influence, qu’on ne dise point qu’elle fut nulle, parce que son premier ouvrage ne parut qu’en 1862, car dès 1842 Crousillat est lié avec Roumanille; c’est un échange incessant de lettres. Dès cette époque Crousillat est connu en Provence comme poète, il collabore au Bouiabaisso, au Tambourinaire, il prend part à la publication des Prouvençalo, au Congrès d’Arles, à celui d’Aix. Ses vers courent un peu partout; Roumanille en a sous la main et sans doute les communique à ses amis,
Or ces vers, la plupart de ces vers sont imités des anciens, et surtout d'Horace... Tantôt c’est une vraie traduction. Parce qu'Horace s’est écrié : « Eheul Fugaces, Posthume, Posthume. »
Crousillat écrit
Ail ail coumo leis an, moun ami, filon lèul?