‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 129 sur 182 · V. V®° partie, ch · texte numérisé non relu

V. V®° partie, ch

Telle fut dès l’année suivante l’idée de Roumanille, qui de plus en plus semble vouloir prendre la tête du mouvement provençal, parce qu'il révèle, seul, des qualités d’organisateur, et celle aussi de J.-B. Gaut, d’Aix, sans grande valeur littéraire, mais très alerte, vrai tempérament de journaliste.

I nous le ait lui-même « La pensée d'établir un Congrès est née à la suite de la publication de Li Prouvençalo d'une correspondance échangée entre Roumanille et celui qui écrit ces

- lignes! ».

L'idée une fois posée, Roumanille et Gaut écrivirent à tous ceux qui se piquaient alors d'écrire en provençal, aux anciens collaborateurs du Bouiabaisso, aux poètes des Prouvençalo, à tous les rimeurs de village, car il s'agissait de ne fâächer personne; ils choisirent comme lieu de réunion la ville d'Arles, à mi-chemin d'Avignon où siégeait Roumanille et de Marseille où régnait Pierre Bellot, et comme date le 29 août 1852, date à laquelle se tenait en Arles un comice agricole. Fes

Au fait le Comice porta tort au Congrès poétique. On avait promis aux poètes l’Hôtel-de-Ville pour leur séance littéraire. Mais ce fut une vaine promesse. « L’Hôtel-deVille, dit Geluf7, ne fut point mis à la disposition des Troubadours. Il avait été retenu et il était occupé par les membres du Comice. »

Tels étaient les humbles débuts de ce que devait être le Félibrige; Roumanille, Aubanel, Mistral, restaient à la porte de l'Hôtel-de-Ville, où s’assemblaient les membres du Comice agricole, et les poètes erraient à travers Arles à la recherche d’une salle, Ge fut le clergé qui leur vint en aide.

« Roumanille et Gaut, dit Gelu, . remuèrent auprès du clergé supérieur qui leur permit de se réunir dans une des salles du palais archiépiscopalt$. »

On pourra mesurer, par la description du Roumavàgi d'Aix, où tous les pouvoirs officiels étaient présents, le chemin parcouru en l’espace d’une année par la propagande provençaliste. /

16. J.-B. Gaut : Roumavàgi deis Troubaires, préface; Aix, 1854. 17. V. Victor Gelu : Notes biographiques citées par Paul Risson : V. Gelu. 18. Je ne sais ce que Gelu entend par palais archiépiscopal.

Tant bien que mal, la séance s'ouvrit, présidée par le vieux docteur d’Astros, le bon médecin aixois, dont nous avons parlé, doyen d'âge de la réunion.

« Le commun des martyrs de la rime, poursuit Gelu, prit place autour d’une vaste table recouverte d’un tapis de drap bleu, au centre de la salle. Le public, composé surtout de jeunes filles, venait ensuite à droite, à gauche, devant, derrière. La salle était comble de curieuses espiègles formant grappes et dont plusieurs étaient bien jolies. Quant aux représentants de la municipalité arlésienne, ni maire, ni adjoint, ni conseiller délégué ne parurent. Le Comice agricole avait tout accaparé. »

Il nous plaît de le noter : si les pouvoirs publics s'abstinrent, — et quel besoin en avait-on? — Jes sœurs de la future Mireille étaient là, qui de leurs premiers sourires encourageaient les poètes; le jeune Mistral les voyait, les écoutait.

Pour le reste le Congrès parut assez médiocre. « On commença, dit le terrible Gelu; un certain scribe de mairie, pâteux et rustaud, nommé Payan, mâcha et remâcha au nom de la ville d’Arles, sa patrie, un discours en vers comprenant au moins deux cent cinquante alexandrins patois. Après lui le président d’Astros ouvrit le feu qui continua vif et soutenu sur toute la ligne, sans que le public ait l’air de s'y intéresser beaucoup. »

Parmi tant de poètes, Gelu ne fait grâce qu’à Aubanel, qu'il appelle, il est vrai, « le grêle, chétif et rauque Aubanel », et dont il note, impitoyable, le bégaiement, mais qui lut, dit-il, « un morceau d’une énergie effrayante, Lou Chaple dis Innoucènt ». C’est en effet de la poésie terrible, telle que la concevait le chantre des énergumènes marseillais.

Gelu applaudit furieusement' Aubanel; on se regarde, on se demande quel est cet enthousiaste; Désanat dévoile son incognito, car Gelu n’était venu là qu'en curieux, affirme-t-il. On l’entoure, on lui demande un morceau; il refuse, bourru à son ordinaire et sort de la salle. À l'issue de la réunion, on vient le trouver avec des reproches. Il promet de chanter au banquet, qui était fixé au soir même par le programme de la réunion.

« On avait dressé notre table, dit-il, au rez-de-chaussée de l'Hôtel du Forum, dans une salle assez étroite, humide, mal éclairée, donnant au Nord sur la place, à l'Est sur une ruelle

transversale. Le vieux d’Astros présidait. Roumanille posait gravement à son côté! » Gelu n'aimait pas Roumanille; tout les divisait, la conception poétique, les opinions religieuses, la question orthographique, la jalousie d'auteurs.

« M. Moquin-Tandon était assis à ma droite, M. Bory!* à ma gauche. Nous étions au centre. La foule des Troubadours s’étendait sur les ailes. Excepté notre trio que je viens de nommer, et encore Boy, le libraire, chaque convive, en s’asseyant, avait placé sur la table, à côté de son couvert, un dossier plus ou moins volumineux renfermant de nombreux échantillons de tous les genres possibles de la poésie provençale : odes, satires, épîtres, contes, ballades, ne élégies, noëls, sonnets, épopées même! Grand Dieul »

Mais l’une de ces épopées plus tard devait s ’appeler Mirèio.

« Des fables surtout, beaucoup de fables! sur dix de nos rimailleurs patois, huit au moins ont la rage sacrilège d'imiter ou de traduire La Fontaine. Foi

« On se hâta d’expédier la Mmangéailles Tous les convives grillaient de vider leur cartable. Au dessert M. d’Astros donna le signal en débitant un conte : Lou maou marida, plein d'esprit et de concetti, mais d’un esprit et d’un concetti (sic), qui n'avait rien de provençal. Après M. d’Astros l’avalanche de poésies fit explosion. Dix troubadours se firent entendre successivement et longuement, presque sans esprit. » |

Et ce fut le tour de Gelu.. Mistral nous a raconté l’impression que fit cet athlète, qui, dépouillant sa redingote et relevant jusqu’au coude les manches de sa chemise, se mit à chanter Fénian et Gourmand avec une énergie effroyable, d’une voix tonnante, écrasant la table de ses poings fermés. Ce fut sans doute le plus beau moment du Congrès d'Arles, mais ce grand poète était un réfractaire. Il ne devait point coopérer à l'œuvre nécessaire; on ne devait pas le voir l’année suivante au Roumavägi d'Aix.

Gelu est un éternel mécontent; il ne faudrait pas se fier entièrement à lui pour apprécier ce Congrès; peut-être avait-il trouvé qu'il n’y avait point la place qui lui était due; peut-être — et

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