‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 177 sur 182 · V. art. dans Revue des Deux-Mondes, 15 octobre · texte numérisé non relu

V. art. dans Revue des Deux-Mondes, 15 octobre

en face du christianisme, à jeter au nom de la beauté grecque l'anathème « au vil Galiléen », un fils de fermiers provençaux, sans avoir souci des contradictions scolastiques, unissait dans un poème parfait, de façon toute spontanée, toute la splendeur de l'art antique à la pureté de l'inspiration chrétienne; sans juger qu'il y eut entre eux quelque opposition irréductible, il prenait comme maîtres, Homère, Virgile et Dante, il acceptait le legs des grandes civilisations cessires, il voyait l'histoire de la pensée humaine comme une belle continuité! Par là il évitait le douloureux divorce intellectuel, qui, pendant la plus grande partie du dix-neuvième siècle a desservi en France les esprits et les arts, il renouait inconsciemment la grande tradition classique, celle même de Racine, il était de la sorte le poète le plus complet, avec Lamartine, du dix-neuvième siècle français. =

. Le poète le plus complet, parce qu'il était le poète d'un pays où ioiie les civilisations se sont succédées et fondues avec karmonie. Car ce poème avant tout, c’est le poème de la Provence. Tout converge vers elle, elle est la figure auguste de ce drame; c’est elle la Sainte, c’est elle la martyre d'amour. Voyez son beau visage lumineux, voyez ses riches campagnes, depuis celles d'Avignon jusqu’à celles de Vence, du pays des blés à celui des oranges; écoutez les récits des veillées campagnardes, les superstitions populaires, interprétées par la vieille Taven; voyez au loin ses villes maritimes, ses sanctuaires, ses légendes, ses costumes, ses

coutumes; voyez surtout les spectacles familiers, les filles cueiïllant :

les feuilles du müûrier, ou penchées sur les vers à soie, les hom-

mes assemblés pour la moisson et dansant autour des feux de la

Saint-Jean. Sans doute l’on pleure sur Mireille et sur Vincent, mais le poème d'amour n'est-il pas le drame même de l'âme provençale, amoureuse et mystique, païenne et catholique, qui par l'amour divin se hausse aux visions divines ?

Hélas! cette Provence rustique, latine et catholique, depuis le

jour où elle fut célébrée en ce poème, n’a cessé de voir décliner

sa gloire. Cette grande lumière, cette flamme, n'est-ce pas celle d'un crépuscule? Crépuscule d’une race, d’une langue, d’une religion, — je ne veux pas dire cela, — mais à tout le moins d’une manière d'être de ce pays, de cette langue, de cette religion.

Voici que, depuis des années, les cultures de la campagne arlé-

stenne et les procédés de cette culture ont été modifiés; la continuité de la tradition antique est bris Homère pour chanter les batteuses méc rustique elle-même a souffert

ée; on ne peut invoquer aniques. Au reste la société L ce n'est plus ce respect des vieillards, cette soumission au chef de famille, cette discipline

morale qui régissait le peuple de ces campagnes il y à soixante

« + 7% 6E r Le r ans; l’inquiétude des temps nouveaux à pénétré ces calmes contrées. Et-de même les traditions catholiques, pour des raisons diverses, ont subi un fléchissement; les fêtes antiques ne sont

plus célébrées avec la méme solennité; dans la plupart des pays les processions sont interdites. De toute façon, si ce sont des Personnages assez semblables sans doute qui vivent aujourd'hui dans le même décor lumineux, pourtant c'est une autre généra- Hon,'et rien ne peut restituer à notre vénération la Provence de

Mirèio. Comme toutes les grandes œuvres il semble que ce poème

vienne à la fin d’une civilisation: les poèmes homériques ne prennent une forme définitive qu’au moment où s’abolit la société

dont ils sont nés; l’Enéide qui proclame la grandeur romaine

apparaît à l'instant où commence la décadence de Rome: la puissance de Louis XIV décline déjà, quand Racine à terminé son œuvre : « Ici-bas naît le ver avec le fruit nouveau », chante mélancoliquement Mistral. Cette triste constatation peut trouver ici son application. C’est au moment où s’épanouit, splendide, ce poème, que la France, avec ses chemins de fer, ses écoles, ses fonctionnaires, détruit peu à peu les restes de l'indépendance morale et linguistique de ce pays qu'il glorifiait. Quand Sophocle et Platon ornaient Athènes de leur génie, Sparte se préparait

à lancer contre elle ses soldats et ses trirèmes. Cela n'empêche pas

que nous ne lisions encore les tragédies et les dialogues immortels. Il se peut que la langue provençale disparaisse un jour, vain-

cue par {ant d'efforts aveugles. Comme Nausicaa, comme Didon,

Mireille sera parmi les créatures de rêve que le génie a faites à

jamais plus vivantes que les vivantes.

Toutes ces circonstances, elles étaient donc nécessaires, tous ces hommes, ils furent utiles, chacun dans sa sphère, dans sa condition, dans son rôle: ces savants, Ces érudits, ces chercheurs, = ils éveillèrent Les esprits, les uns fouillant les bibliothèques pour en exhumer les monuments enfouis d'une littérature oubliée, d’auee tres revisant l’histoire pour remettre en lumière les droits oubliés = des provinces, d’autres voyageant en curieux; intéressés par les sites, le peuple et les dialectes du Midi, d’autres enfin établissant __ les grammaires et les dictionnaires de ces dialectes jusqu'alors méprisés, dont les poètes pourtant maintenaient la tradition écrite, Poètes médiocres trop souvent, mais parfois pittoresques, et par- __ fois capables d'entrevoir l’œuvre qu'il faudrait écrire, même s'ils n'avaient point pour l'écrire le courage ou le génie qu'il eût fallu. Et d’autre Part toutes ces voix qui s'élevaient pour revendiquer le droit du peuple à l'instruction, à la poésie, à la beauté, par leurs appels passionnés elles suscitaient ce grand poète du peu- ple, ce Milton de la chaumière, cet-Homère laboureur que Lamar- tine devait d’abord annoncer et saluer ensuite magnifiquement. Toutes ces circonstances sociales et littéraires, elles étaient réa- lisées vers 1850, et c'est alors précisément qu'un jeune homme arrive à la vie de l'intelligence, dans le milieu le plus propre à servir sa vocation; né du peuple, il est resté assez fils du peuple pour être capable de chanter les travaux de la terre, et pourtant il a reçu assez de culture pour en voir la majesté, comme pour comprendre Jes travaux de tous ceux qui ont montré la gloire | passée’ du Jangage populaire: dès ses premiers pas dans la vie il rencontre le maître excellent qui doit le guider dans la meil-

leure voie, des amis dévoués prêts à soutenir son effort; il écrit ce qu'il sent, comme il le sent, parce qu'il est poète, et ne peut s'empêcher d'écrire et du premier coup, sans qu'il ait fait aucune concession au goût vulgaire, son chant est compris de tous. Qu'est-ce à dire, sinon que c'était le chant attendu, prédit, néces- o re saire? Il y a peu d'exemples en littérature d'une telle réussite. Mais pour la bien comprendre il nous a fallu toute l'analyse ; patiente qui se déroule des premières aux dernières pages de ce À volume. LS Maintenant nous pouvons le laisser à la gloire, ce jeune homme de Maillane; il appartient à tous; tous ont parlé de lui, tous l'ont = salué comme l'Homère de la Provence, depuis Lamartine qui . déroule sous ses pas les phrases admirables de son fameux & « Entretien » jusqu'à la foule qui se presse cinquante ans après autour de la statue que de son vivant le peuple du Midi élève en son honneur sur une place d’Arles. ; Ù :

Ah! si dans cette glorieuse journée tant d'admirateurs se pres- S saient dans la vieille ville, ce n’était point seulement pour apporter leur hommage à la beauté d’un grand poème, c'était qu'ils reconnaissaient en ce poème l’éclosion même de l'âme provençale, S rendue à la lumière après des siècles d'obscurité. C'est de cette éclosion que ce livre prétend être l'histoire. æ Re Cette histoire ne nous a point appris que Mirèio était un chef-

d'œuvre, puisque cela, nous le savions déjà, mais elle nous a montré comment la conscience provençale s'était peu à peu déga-

NE ET gée des brumes où elle languissait pour arriver à la pleine splen-

deur de ce chef-d'œuvre, et si par là j'ai pu remettre à leur juste place tous les savants, tous les poètes, tous les militants d’une si belle cause, cette histoire n'aura point été inutile. | Certes, elle aura bien quelque prix, cette histoire, si du moins par le grand exemple qu’elle développe, tout travailleur de lesprit . arrive à se persuader que sa tâche, si humble soit-elle, ne saurait être vaine. Tel poète de village, tel érudit de petite ville peut-être au soir de leur vie ont-ils désespéré devant leur œuvre obscure qu'ils ont pu croire inutile, peut-être sont-ils morts avec l’affreuse pensée que leur peine et leur temps avaient été perdus, 5 et pourtant cette œuvre, elle était à sa façon une protestation de l'âme provençale qui ne voulait point mourir, l'âme d'une race

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noble et chantante jadis qui prétendait au moins, si l'instant de … Ja mort était venu pour elle, mourir en beauté, HAS dans un manteau de gloire et de poésie.

Efforts qui paraissent vains, vers qui semblent enfouis dans | nl oubli, cris étouffés, brochures oubliées, tentatives, essais, tâton- nements, il nest pas vrai que dans l'ordre de l'intelligence, pas . plus que dans le domaine de la matière, quelque chose soit à Jamais perdu. Tel livre qui n'eut point de vente et peu de renom, nul ne sait si quelque jour dans une vieille bibliothèque un jeune homme ne le découvrira point et n'y trouvera point les paroles quil attendait. EL s'il éveille une âme, qu'importe après tout que le livre soit médiocre!

Médiocre, hélas! c'est le mot que j'ai dû répéter plus d’une fois au cours de cette étude, en qualifiant plus d’une œuvre et plus d'un écrivain, et je ne veux point le retirer ici; mais il - faut prendre garde que médiocre ne veut point dire inutile; de ceux que j'ai nommés beaucoup furent médiocres sans doute, É aucun ne fut inutile. Aussi convient-il de conserver leur souvenir, A leur mettant leur vraie place, qui est-encore très honorable. Car si je n'ai point adopté le ton hyperbolique qui fut trop souvent : celui de nos compatriotes louant nos compatriotes, on devra reconnaître que c'est rendre grand service à tous ceux dont j'ai parlé. Leur mérite est réel; il n’est pas besoin qu'on le gonfle par des Let si font naître le sourire dans tous les yeux avertis.

“IL n était pas Dana non plus de ones après tant d’autres : à la fin de cette étude que la langue provençale est immortelle. . Son avenir nous est inconnu; et, si pour moi J'ai l'impression d'assister à un splendide crépuscule, quand je contemple ces chefs- d'œuvre d’une langue malgré tout déclinante, je ne veux D uit par des considérations pessimistes les dernières lignes de cet ouvrage. « Renaissance provençale » ai-je dit après en d'autres en tête de cette histoire; oui, renaissance, si l'on songe à ces siècles d'oubli et de somnolence, mais renaissance ttéraire, bien plutôt que linguistique. Car à regarder l'avenir, cette littérature, dont l'essor n’est pas soutenu par celui de la langue où elle est écrite, cette littérature renaît-elle pour vivre - longietnps encore ou por s'éteindre bientôt? C'est là ce qu'on

ne saurait dire exactement. De jeunes poètes, je le sais par leur talent et leur audace, affirment la vitalité de la langue d’ oc, Feb pourtant, leur public, il faut bien le constater avec peine, se res- treint de plus en plus. Il n'importe après tout que le provençal … : ait le sort du grec homérique et du latin virgilien, si Mirèio se range à côté de l'Odyssée et de l’'Enéide au nombre des grands poèmes de la civilisation méditerranéenne. Proclamons avec Théo- se phile Gautier que le « buste survit à la cité » et disons hardiment qu'un chef-d'œuvre subsiste bien au-delà du langage dans © + lequel il fut écrit. 5 FES Mais sans vouloir préjuger de l'avenir, on peut s’accorder dans une admiration commune du dix-neuvième siècle provençal. L'histoire de ce siècle, en voici la première partie; quelque jour à peut-être oserai-je écrire l’histoire de la seconde. La tâche -fut . assez pénible pour qu'on m'accorde une halte. | es

. cc *

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