CHAPITRE PREMIER
La Découverte des Troubadours.
Quand je me propose d'étudier le mouvement savant, qui fut une des forces agissantes du renouveau provençal au dix-neuvième siècle, je ne prétends point consacrer une étude complète à chacune des œuvres, à chacun des hommes dont j'aurai l’occasiont de parler. Ces travaux, ces individus, ils ne m'intéressent point en eux-mêmes; je considère simplement ce qu'ils ont apporté de nouveau à la conscience provençale et plus généralement à la conscience méridionale, je note avec patience les raisons d’orgueil, les motifs d'action, les points d’appui qu'ils peuvent donner à de jeunes patriotes provençaux qui arrivent à la vie de l'esprit aux environs de 1850.
Mais pour mieux montrer comment cette œuvre d’érudition ne s'est point faite en un jour, comment elle a quelque chose en elle de dramatique et de passionné qui à fait parfois sa faiblesse scientifique et toujours sa force sentimentale, je passe, avec tous les érudits qui se succèdent, par toutes les étapes de ce rude chemin, au bout duquel l’on découvre le visage d’une Provence enfin radieuse après des siècles de nonchalance ou de cälomnie.
Ainsi je vois d’abord nos érudits du dix-huitième siècle prévarer les voies à Rochegude et à Raynouard, je vois les étrangers marchant sur la trace de nos savants, les érudits de Provence apporter leur pierre à l'édifice scientifique qu'on élève en l'honneur de leur patrie. Plus loin ce sont les historiens faisant à nouveau l’histoire de France et retrouvant par là même les droits des provinces méridionales, les voyageurs, les amis du patois, certains universitaires, esprits curieux de toute nouveauté,
s'intéressant aux efforts que fait pour se libérer l’âme proven-
çale. nr, Il,se peut que cette voie soit plus ardue que celle que l’on suit
d'ordinaire pour arriver au but vers lequel nous tendons; celle-ci,
pour rude qu’elle soit, est la plus sûre. Il faut nous y engager...
Rechérches sur la Langue d'oc et sa littérature antérieures au
XIXe siècle : Italiens, Français, Provençaux. — Lacurne de Sainte-Palaye. -- L'abbé Millot. — Querelle sur les Troubadours et les Trouvères. — Béranger. — Papon. — Le Dictionnaire d'Achard.
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On croit trop généralement que Raynouard ouvrit, le premier, à la curiosité des savants et des lettrés le trésor de la littérature des troubadours. Dès le dix-huitième siècle, — parallèlement au mouvement populaire qui pousse quelques libres tempéraments à chanter çà et là en langue d’oc, — plusieurs esprits éminents sont attirés par le désir de mieux connaître cette langue d’oc, de remonter à ses sources, de déchiffrer ses vieux textes. Qu’aucun ouvrage à ce sujet soit définitif ou simplement satisfaisant, je ne veux point dire cela. Il s'en faut de beaucoup; tout manque encore à ces curieux, les notions historiques, la méthode philologique, le sens de la tradition, l'attention du public, mais dès cette époque il ÿ a cependant une curiosité gui est à signaler, des travaux même déjà intéressants, ébauches de grands travaux du: dix-neuvième siècle, et quand on présentera Raynouard comme le Colomb de cette littérature du Moyen âge méridional, on n'aura point tort, si l’on considère seulement la valeur de ses travaux, leur ampleur, leur influence sur le grand public, mais l’on se trompera, si l’on croit qu’il fut le premier à manier le fatras des manuscrits romans. De ces terres inconnues de la lit-
térature, il serait plutôt l’'Amerigho Vespucci; le Colomb, ce serait Lacurne dé Sainte-Palaye.
Encore s’il fut le plus grand de ces chercheurs, ne fut-il point le tout premier. À
Sans doute, par une étrange infortune les troubadours étaient oubliés sur le sol même qui les avait vus naître et chanter; du - treizième au seizième siècle, dans tout le Midi de la France leur mémoire semble complètement abolie. 11 n'était personne pour fouiller dans les manuscrits de leurs œuvres enfouies au fond des bibl'othèques somnolentes de nos villes méridionales.
Mais le souvenir des troubadours survivait en Italie : Pétrarque en son TJrionfo d’Amore les avait noramés avec honneur, Boccace avait parlé de certains d’entre eux et notamment de Ricard de Barbezieux, de Barral des Baux, de Guilhem de Berguedan, de Guilhem de Gabestang; Dante avait introduit dans son Purgatoire Arnaut Daniel et placé dans sa bouche des tercets écrits en provençal. Quand les commentateurs de ces poèles voulaient les étudier de plus près, quand ils écoutaient plus attentivement la musique de leurs vers, ils entendaient, au-delà de cette harmonie, s'élever un chant plus lointain : c'était celui des troubadours. Ainsi avaient-ils eu l’occasion toute naturelle d’en parler et de les citer à plusieurs reprises. Tels avaient été Landino (1424-1504) dans son Commentaire sur Dante (1481), Mario Equicola (1460-1539), quand il dissertait sur la nature de l’amour!, Velutello dans ses éditions de Dante et de Pétrarque?, où il citait un grand nombre de poètes provençaux, Gesualdo, quand il cherchait comme Velutello à remonter aux sources où Pétrarque avait puisé une partie de sa poésies, le cardinal
1. Voir Libro di Natura d'Amore; Venise, 1525; 2° éd. 1554, 4° partie. Mario Equicola y résume la théorie de l'amour provençal. Il parle aussi des Troubadours dans son livre Institutioni al comporre in ogni sorla di rime; Milan, 1947. é - +
>. Son édition de Pétrarque est de 1525; celle de Dante de 1544. Dante con l’esposizione di Cristoforo Landino et d'Alessandro Velutello; Venise, 1578. Le commentaire de Vellutello sur les Troubadours est reproduit dans La Fabricu del Mondo de M. Francesco Alünno da Ferrara; Venise, 1548. Cité souvet L par Crescimbeni.
3. Voir 11 Petrarcha con l’esposizione di M. Gio Andréa Gesualdo; Venise, édition de 158r.
Bembo (1470-1547), qui faisait un pompeux éloge de la langue provençale et de l'honneur où elle avait été pendant tout le Moyen âge, tout en constatant sa décadence actuelle et l'impossibilité où se trouvaient de la comprendre les provençaux de son temps, Benedetto Varchi (1502-1565) dans son dialogue de l’EÉrcolano*, et surtout Jean-Marie Barbieri, aidé de son ami Luigi Castelveltro, qui avait copié six volumes de textes provençaux, mais dont les travaux sur l’origine de la poésie ne furent publiés qu'à la fin du dix-huitième siècle par les soins de Tiraboschi£.
Mais, par une sorte de juste retour, celui qui devait .remettre tout d’abord les troubadours en honneur dans l'opinion littéraire fut, comme plus tard Raynouard, originaire de Provence; on sait en effet qu'il fut le frère du vieux Nostradamus de Salon, et procureur au Parlement d'Aix ce Jehan de Nostredame qui publia en 1575 à Lyon «les Vies des plus Célèbres et Anciens poètes provensaux qui ont floury du temps des Comtes de Provence »; non pas que son œuvre ait en elle-même plus de valeur que celle des provençalistes italiens dont il s’est inspiré de son propre aveu”, bien au contraire, mais par ce qu’elle a de romanesque, par l'imagination dont fait preuve son auteur, par ses légendes, par ses mensonges pour tout dire, elle frappa si fortement les esprits que désormais on ne pourra, dans l'Europe savante et littéraire, parler des troubadours sans se reporter ou faire quelque allusion à l'étonnante supercherie de Jehan-de Nostredame, confirmée d’ailleurs et amplifiée encore par son neveu César de Nostredame dans son
k. NV. Prose scelte (éd. Sonzogno), page 150, sqq-
5. V. Sur Varchi : Benedetio Varchi, provenzalista. Art. de Debenedetti; Turin, 1902. (Extrait des Atti della R. Accademia delle scienze di Torino; vol. 37). On trouvera dans cet article des renseignements intéressants sur les provençalistes italiens du seizième siècle. M. Debenedetti a d’ailleurs traité ce sujet d’une façon complète dans son ouvrage : Gli Studj Provenzali in Italia nel Cinquecento; Turin, 1911. Sur les provençalistes italiens, voir également A. Restori : Histoire de la Littérature Provençale; traduction Martel; Montpellier, 1894. é
6. V. Dell’ Origine della Poesia rimata; Mocène, 1790. V. surtout les chapitres v et x; le chapitre x est intitulé : Dei trovatori provenzali, il contient de nombreux extraits des troubadours. V. sur Barbieri l'ouvrage important de G. Bertoni; Modèné, 1905. On y trouvera également des détails sur les autres provençalistes italiens du seizième siècle.