‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 59 sur 182 · Marines de Poncy, Préface · texte numérisé non relu

Marines de Poncy, Préface

le peuple, elle y couve, elle s’y nourrit, elle s'y transmet. Ce qui manque au peuple pour la révéler, c’est le signe extérieur, c'est la forme. Mais qu'il ait une forme à lui, un vêtement pour son esprit de poésie, cet esprit devient sensible et se produit au dehors... »

C'était raisonner très bien, et comme exemple il donnait celui de la Bretagne, où vivait, grâce à la vieille langue gallique, une poésie populaire, celui de la Provence et des « pays du Midi, qui cônservent à eux un idiome de formation intermédiaire, auquel il n’à manqué que la fortune pour être langue nationale. »

Longtemps la poésie dialectale avait seule été possible en ces pays du Midi. Les temps étaient-ils venus pour la poésie française? Ortolan commençait à le croire : « La forme, disait-il, en parlant des poètes populaires, la forme qui leur paraissait jadis inabordable pour eux, qu'ils considéraient comme Je privilège. exclusif d’une autre classe... cette forme semble se mettre à leur portée... Quelques encouragements les enhardissent. Voilà comment nous voyons surgir tant de poètes prolétaires. »

C'était admirablement expliquer le mouvement nouveau; mais sans doute la constatation était-elle prématurée. Non, la forme qu'ils ambitionnaient n'était pas encore aux mains de ces fils du peuple méridional; ce n’est qu’en se servant de la vieille langue qu'ils pouvaient créer quelque œuvre originale et vraie.

De la sorte la renommée de Poncy ne devait point survivre aux causes qui l'avaient créée; lorsque le mouvement social après 1850 fut définitivement enrayé, sa gloire subit la décadence de tous les écrivains de son ordre et la valeur littéraire de ses vers ne pouvait compenser ce que leur enlevait de brülant l'actualité périmée. Il acheva à Toulon une existence honnête, mais dont les dernières années rentrèrent dans l'ombre. Nous avons entendu le cri de découragement de son frère Alexandre. Voici le sien : dans la préface qu'il écrit en 1867 pour l'édition définitive de ses œuvres, il parle mélancoliquement de ces ouvriers-poètes « que les célébrités du temps se firent une sorte.de gloire de patronner; dont l'avènement donna lieu à tant de théories politiques et philosophiques, et sur lesquels de grands et généreux esprits avaient été jusqu’à fonder des espérances, hélas! FÉNERERE nes de rénovation sociale. »

ANS TRS

Il n'en est pas moins vrai que leur exemple avait habitué l’opinion publique à l’idée qu'un grand poète pouvait naître du peuple, avait donné confiance aux jeunes gens, qui, nés dans son sein, voulaient cultiver les lettres, enfin avait préparé à leur façon l'avènement d’un poète populaire, que nul ne fut-étonné de saluer, quand Lamartine enthousiasmé signala son existenceÿt.

Tout à côté de Poncy, et dans le même temps, on vit se manifester à Toulon, mais avec beaucoup moins d'éclat, un tempérament semblable de poète-ouvrier. Ce fut Louis Pélabon; il portait un nom qui jouit de quelque notoriété dans les milieux provençalisants; son grand-père Etienne Pélabon, machiniste du théâtre de Toulon vers la fin du dix-huitième siècle, avait composé une assez vive comédie en provençal, qui depuis à été réimprimée et même représentée plusieurs fois®. Ce sera sans doute son exemple qui amènera Louis à écrire des comédies provençales, — sans aucune valeur au reste, — mais vers 1840 il prétend au rôle de poète prolétaire, étant ouvrier voilier, et c’est le. français qu'il emploie. À vingt-quatre ans il publie son premier volume, Le Chant de l’Ouvrier%3, dont le titre vaut un programme, mais dont les vers valent en revanche peu de chose. Bien qu’il semble en bons termes avec Poncy auquel il adresse des vers, son inspiration est un peu différente; il est plutôt de la lignée de Reboul, son christianisme n’a rien de « social », c'est le catholicisme traditionnel, qui chante « un voyage à la Sainte- Baume », « l’Adoration du Très Saint-Sacrement » ou « La Sœur hospitalière ». Aussi trouve-t-on dans le recueil la poésie à Lamartine, inévitable chez cette sorte de poètes populaires et que Poncy n’a jamais écrite. Vers la fin du recueil, comme choses secondaires, quelques vers provençaux, adressés à Bellot et à Désanat, une preuve de plus entre tant d’autres que c’est en ce milieu d’ouvriers-poètes qu'a fermentée la première idée félibréenne.

31. Mistral cite Poncy (Mirèio, ch. ‘vi, note 2). parmi les poètes qui ont manifesté leur sympathie aux Félibres. D'ailleurs Poncy collabora à l’Armana et devint majoral du Félibrige. Voir sa notice nécrologique dans l’Armana de 1892.

+ 32. Maniclo ou lou Groulié Bel-esprit; cette comédie représentée à Maillane en 1840 excita vivement l'esprit de Mistral. V. Mémoires de Mistral.

Page 1