Sous les Cyprès, poésies funéraires
36. Le Barde de Crimée, poésies militaires, 1857. La Guerre d'Italie, 1860. 37. V. V® partie, ch. 1.
38. Louis Astouin : Ephémérides ou loisirs poétiques; Marseille, 1845.
ne me
pice, et deux ans après devenu populaire par le seul fait de cette publication, il est élu député à l’Assemblée constituante. Heureux temps où Lamartine soulevait le peuple, où la poésie était Ia meilleure des propagandes électorales. Astouin pourtant n’entendit point profiter de sa bonne fortune; représentant du peuple, il resta peuple. Vrai Cincinnatus, son mandat expiré, il revint à ses ballots, à ses vers; il publiait en 1853 un nouveau recueil de
vers; l’année suivante, il mourut, ayant à peine dépassé la tren-
taine. Un soir, tout suant de son travail, il s'était jeté dans le Vieux Port pour sauver un enfant qui se noyait, et depuis, miné par on ne sait quelle tuberculose, lui, le solide garçon, le beau portefaix poète, il avait lentement dépéri; cette vie d’apôtre se terminait par une mort de héros.
Si médiocres que paraissent ses vers à nos yeux que la discij line du Parnasse et le raffinement des poètes modernes ont rendu exigeants, une telle vie, une telle âme commandent le respect. Dans cette gloire d’un jour il n’y a point de vaine gloire. Ce ne fut point l’orgueil qui fit chanter ce portefaix de quarantehuit, il n’envia point les lauriers officiels ni le pouvoir ni l'argent. S'il ne fallait que de la grandeur d'âme au poète de génie, celui-ci serait sans doute le plus grand de nos poètes, mais, hélas! il lui faut aussi la forme, la puissance du verbe, la beauté de l'expression, surtout son originalité, et parmi tant d’autres, après tant d’autres, celui-ci nous apparaît comme un faible disciple de Lamartine. Ecoutons ceci :
Sur l’aride sommet de ce mont solitaire,
Loin du monde et du bruit souvent je viens m'asseoir Quand le flambeau du jour n’éclaire plus la terre Rien ne trouble en ces lieux le silence du soir...
De leurs molles clartés sur les cimes chenues
Les derniers feux du jour jettent un doux rayon, Comme un globe de feu s’élançant sur les nues,
La reine de la nuit argente l’horizon.….
L’airain religieux commence la prière...
Ah! plutôt que n’a-t-il chanté l’ardent tumulte des quais ensoleillés où il gagnait rudement sa vie! Mais à part ces vagues paysages, qui n'ont rien de la nature provençale, et qui ne sont à
vrai dire de nulle part, si ce n’est du pays idéal des Lamartiniens, Astouin ne jette vraiment quelques accents plus vibrants qu'à prononcer les grands mots, qui vont soulever le peuple de Février L'Union tend les bras aux pauvres prolétaires; L'Union, c’est l'amour, c’est la foi de nos pères, C'est le désir de Dieu!
Allons, peuples, debout! Que l’égoïsme tombe! Que son orgueil n’ait plus pour trône que la tombe Union! Liberté! | Votre arme ce n’est pas l’émeute, l'incendie, C'est la vertu, l’honneur, la raison, l’harmonie, C’est la Fraternité!
Sans doute Louis Astouin qui faisait partie de l’Athénée ouvrier,
était-il parmi les admirateurs de Lamartine, pendant cette soirée de 1847, que nous avons racontée; les grandes paroles qui tombaient de la bouche du poète durent retentir singulièrement dans l'âme d’un ouvrier qui écrivait l’année précédente de semblables strophes. Et de fait Astouin composa deux odés en son hôñneur, l'une à propos de Jocelyn, l'autre pour célébrer l'Histoire des Girondins.
Moins que les autres poètes-ouvriers Astouin semble avoir été déçu par les événements de la Révolution; retourné à Marseille il y continue à chanter dans le même esprit, il ÿ évoque comme avant les noms de Moreau, de Reboul, de Poney, surtout « le cygne de Mâcon® ». Dans ses poésies posthumes“ on trouve encore des vers adressés à H. Moreau et à Burns, grand exemple de poésie populaire qui semble cependant avoir été peu connu des poètes-ouvriers, enfin une affirmation toujours pleine de foi que la poésie est descendue dans le peuple :
Maintenant, qu'elle se hasarde “A visiter nos champs, nos quais, nos ateliers, Elle chante dans la mansarde Par la sublime voix des bardes ouvriers.
39. L. Astouin : Gerbes d’épis, poésies; Paris, 1853. ho. L. Astouin : Perles de Rosée, poésies posthumes, 1855.
Mais égaré par l'initiation de Lamartine, trahi par la langue française, Astouin malgré son grand cœur, n’a pas plus que ses camarades laissé quelques vers, qui mériteraient de survivre.
Alphonse Maillet#t, pas davantage. C’est un tailleur de la Tour d’Aigues, mais un tailleur poitrinaire, crachant le sang et ne pouvant continuer son travail, il vient à Aix, il est maître d'études à l'Ecole Normale. C’est-un « Petit Chose », mais un Petit Chose de 1848, c’est-à-dire confiant, résigné, fier de sa tâche, tout empli d'inspiration chrétienne et sociale
Qu'il m'est doux de veiller aux travaux de l'enfance, De voir autour de moi croître la jeune France
De penser que vos fils, objets de votre amour, Pourront à l'avenir s’illustrer à leur tour.
Car le jour n’est pas loin, où la classe ouvrière Qui compte Carpentier, la pauvre couturière, Jasmin, le perruquier, Magu, le tisserand,
De la littérature aura le premier rang...
Mais pour qu'il luise il faut qu’elle s’épure encore, Il faut pour étendard qu’elle arbore la Croix
Et saluant Jésus qu’elle dise : « Je crois... »
C'est donc un traditionnaliste à La façon de Reboul, mais c’est un républicain comme Pélabon; le christianisme est pour lui avant tout la doctrine populaire : Jésus fut charpentier, tel est le cri des poètes-ouvriers de 1848; le Christ et la liberté sont synonymes“ et le peuple, libéré au nom du Christ, aura accès lui aussi aux jouissances intellectuelles, sera capable de créer de la beauté, une beauté qui sera sa consolation et sa gloire :
Qu'il est beau d’être peuple et de pouvoir se dire : Ma main de mercenaire a fait vibrer la lyre;
hr. Alphonse Maillet, de la Tour d’Aigues : Poésies françaises et provençales dédiées aux ouvriers; Aix, 1848. S 42. Il est de mauvais cœur, mais pas un vil métier; Abraham fut pasteur, ét, quand le Fils du Juste À sous des traits humains voilé sa face auguste, Il choisit pour abri le toit d’un charpentier. Réunissons-nous tous contre la tyrannie Chantons : Vive le Christ! Vive la Liberté!
Dans mes nuits sans sommeil un Dieu m'a visité, En vers harmonieux ma pensée est! féconde,
Et mon front d’ouvrier que la sueur inonde,
Se revêt du bandeau de l’immortalité!
On conçoit bien qu'avec de telles idées et un style tel le ptète ne pouvait manquer d'adresser son Hymne à Lamartine. Il n’y à pas manqué.
Ainsi la sagesse divine À voulu dans ce siècle impur
Donner au monde Lamartine Comme une étoile au ciel obscur.
Alphonse Maillet est donc, comme la plupart des poètesouvriers, un lamartinien : il semble un peu plus original, quand il ajoute à ses strophes françaises quelques poésies provençales, dédiées à Désanat, Bellot et d’Astros. Mais il ne s’y montre pas beaucoup plus poète qu'en français. Tout au plus son exemple, parmi tant d’autres, servait-il aux libéraux et permettait-l” de dire, comme le faisait un nommé F. Barbe qui donnait une préface à son recueil : « Depuis quelque temps les ouvriers-poètes abondent en France; Marseille surtout en possède un grand nombre, doués d’un talent poétique. Cette irruption des hommes de l’atelier dans le domaine de la poésie étonnait quelques esprits.’ C'était pour eux une énigme, dont ils cherchaient en vain le mot. La Révolution de Février l’a donné. L’ouvrier semblait dire au pouvoir déchu : Tu me refuses les droits politiques, tu me crois incapable délire un député, d’avoir une opinion, une conviction sur ce qui peut être utile au pays? Eh! bien, lis, vois si je n'ai pas une âme faite comme celle des autres hommes, si je ne comprends pas mieux que toi peut-être ce qui est vrai, juste et simple. La République a remis les choses à leur place; l’ouvrier a reconquis des droits qu'il n'aurait jamais dû perdre. »
On voit assez par ces simples lignes comment la question poétique se mêlait dans la plupart des esprits à la question politique, celle du suffrage universel, la grande affaire de l’époque.
Plus touchante encore est la figure de Reine Garde.
Cette Reine Garde, ce n’est pas, comme Poncy une prolétaire, qui invoque les temps à venir; elle est de la lignée de Reboul c'est le peuple catholique. Fille naturelle d’une ouvrière séduite, qui meurt à l'hôpital, élevée aux Enfants trouvés, mise toute jeune au travail, elle compare plus tard sa destinée à celle d'Hégésippe Moreau, auquel elle adresse des vers émus#.
Couturière et enfant trouvée, elle intéresse doublement un public qui a lu Reboul et Moreau.
Aussi rencontre-t-elle dans Aix même de vives approbations. On ne se moque point d’elle, comme il eût pu arriver à d’autres époques. Sitôt qu’elle a manifesté ses premiers goûts poétiques, on lui prête des livres, et « les hauts personnages de la ville », se font un plaisir « d’entrer dans sa modeste boutique et de causer familièrement avec elle“ ».
Elle avait dès lors une petite réputation aixoise; elle eût pu, disons même que, si l’on considère la seule valeur poétique de ses œuvres, elle eût dû en rester là, si Lamartine encore une fois ne s'était mêlé de faire sa popularité. Il ne vint pas au-devant d'elle, comme il l'avait fait pour Reboul; ce fut elle qui cette fois fit les premiers pas. Dès qu’elle avait connu ses œuvres, elle l'avait éperdûment admiré; c'était Lamartine qui lui avait révélé la poésie. À cet instant de sa vie elle était encore en service dans une noble famille, qui habitait un château aux environs d'Aix; elle taillait, cousait et brodait pour toute la maison, mais, comme il arrivait souvent en ce pays où la noblesse est volontiers familière avec le peuple, les jeunes filles de la maison la traitaient un. peu comme une compagne; elles lui prêtaient des livres, qu’elle feuilletait au coin du feu, dans les longues nuits de janvier en attendant le retour de ses jeunes maîtresses qui étaient parties pour. le bal. Or un soir elles laissèrent ouvert sur la table un volume de M. de Lamartine; c'était Jocelyn « Reine Garde le prit, en lut quelques pages avec intérêt d’abord, puis le livre tout
43. V. Essais poétiques, par Reine Garde d’Aix (847), 2® éd.; Paris-Garnier, 18D1. j 4h. Essais poétiques, préface.
entier avec entraînement, avec transport, avec larmes! Elle but à longs traits les flots d'harmonie et de sensibilité“. »
Scène touchante et qu'on dirait d'un conte; une nuit d'hiver dans un beau château de la campagne aixoïse, un Jocelyn, entr'ouvert par des mains de jeunes filles révèlent toute la poésie à une petite ouvrière, enfant d’un amour romanesque, qui porte en elle on ne sait quelle hérédité de bourgeoisie ou d'aristocratie. Parmi toutes les larmes que fit couler Lamartine, il n'en est peut-être point de plus émouvantes que celles-ci.
Il en eut la sensation, quand il reçut avec tant d'émotion, en 1847, Reine Garde, échappée d’Aix un jour, pour venir à Marseille saluer le grand poète. Nous avons raconté cette scène; nous avons dit comment, après le dîner, auquel il l'invita, Lamartine se préoccupe de définir avec l'humble couturière les conditions de la poésie populaire. Ce jour-là elle fut vraiment, la déléguée du peuple de Provence vers le poète qui devait ui révéler Mirèio.
Au reste, comme tous ces ouvriers-poètes, elle est importante plutôt par la renommée qu'elle eut un instant que par son œuvre elle-même. Cette renommée fut assez grande, sans égaler .çelle d’un Reboul ou d’un Poncy. Si Lamartine ne put s’occuper d’elle tout de suite, emporté dans le tourbillon de 48, dès qu'il fut revenu au calme de la retraite, il retrouva le souvenir de sa pieuse admiratrice. Il écrivit le récit de sa visite et son admirable défense de la poésie populaire, qu’il devait donner comme préface à Geneviève et qu’il fit d’abord paraître dans le Constitutionnel et le Conseiller du Peuple‘$. Il montre la jeune femme arrivant chez lui « vêtue en journalière de peu d’aisance ou de peu de Juxe; une robe d’indienne rayée, déteinte et fanée, un fichu de coton-blanc sur le cou; des cheveux noïrs proprement lissés, mais un peu poudrée, comme ses souliers, de la poudre de la route en été ». Il parle de ses vers, qu’il avait lus de ses yeux d’idéaliste avec leur magique pouvoir d'agrandir et d’embellir tout ce qu'ils voyaient :
. C'était naïf, c'était gracieux, c'était senti... c’était l'air monotone et plaintif qu’une pauvre ouvrière se chante à demi-voix à
A5. Essais- poétiques, préface.
46. V. Le Conslitulionnel, 11 et 13 juin 1850 et Le Conseiller du Te août 1850.
elle-même, en travaillant des doïgts, auprès de sa fenêtre, pour
s'encourager à l'aiguille et au fil, Il y avait des notes qui pinçaient le cœur et d’autres qui ne disaient que des airs vagues et inarticulés. L’haleine s’arrêtait à la moitié de l'aspiration, mais l'aspiration était forte, juste, pénétrante. On était plus ému encore qu'étonné. C'était la poésie à l’état de premier instinct, la poésie populaire, telle qu’elle est partout où elle commence dans le peuple, même quand on ne lui prête pas encore la voix de l’art. Une monotonie triste, une romance à trois notes, sept ou huit images pour exprimer l'infini. »
On ne saurait parler en termes plus nobles de vers pleins de bons sentiments et dont la faiblesse technique apparaît irrémédiable. Quoi qu'il en soit, un pareil jugement de Lamartine valait presque une popularité; en 18br l'éditeur Garnier publia Les Essais poétiques de Reine Garde « couturière à Aix en Provence », disait le titre, selon la mode du temps, qui voulait que les poètes populaires, bien loin de se cacher, se fissent de leur condition un motif de succès tout particulier. Cuvillier-Fleury attaqua dans les Débats la pauvre Reine et Gustave Planche en fit autant dans la Revue des Deux-mondes.
Le livre était dédié à M°° de Lamartine, il était assez mince; quelques poésies religieuses, quelques élégies sur des enfants ou des oiseaux, quelques pièces de circonstance pour célébrer les joies d'un mariage ou les tristesses d’une mort, une description de l’église Saint-Sauveur, deux poèmes sur la mort de Mer Affre et de Châteaubriand, un autre célébrant saint Vincent de Paul, des stances à Lamartine, la traduction en vers d’un récit qu'avait fait Lamartine dans le Conseiller du Peuple d'une visite à Saint- Point, ce serait là un bagage poétique tout à fait banal, s’il ne s’y ajoutait quelques compositions d’un accent plus personnel, où parfois l’on sent se débattre une âme populaire. C’est un salut de triste fraternité adressé à Hégésippe Moreau, c'est une courte poésie sur la mort de sa mère, où elle rappelle sa triste vie de fille séduite
Contrainte de cacher ton amour maternel, À l'écart seulement tu me disais : Ma fille...
C'est un poème populaire, assez poignant où Reine Garde eût
pu vraiment montrer une certaine personnalité, si d’ailleurs elle avait su développer dans une langue plus originale la triste histoire d’une ouvrière phtisique, qui s’en va mourir à l'hôpital; enfin c’est uñe épître à Césarie Bontoux, ouvrière en modes à Marseille, qui avait publié une pièce de vers intitulée l'Ouvrière dans le recueil de cet Athénée ouvrier dont nous parlerons tout \ l'heure. à La pauvre Césarie s’y plaignait amèrement de la misère de son état; Reine Garde lui apporte les consolations de la religion et de la poésie, qui n’est pas d’ailleurs, à ses yeux modestes, la célébrité"7 2 :
.. Repoussons l’encens doux et trompeur Que nous offre parfois un monde adulateur.
E’Obscurité, voilà notre première gloire!
: Ecartons loin de nous la coupe où viennent boire Malfilâtre, Gilbert, Hégésippe Moreau, Mercœur.., d’autres encor descendus au tombeau; Leurs Fe sont entourés de quelque renommée... Mais n’ont-ils pas trop cher payé cette fumée?… e Eten face de ces poètes aigris, affamés de succès, et tombant . vaincus dans l’affreuse lutte, Reine Garde dresse l'idéal qui était dès Reboul celui des meilleurs de ces poètes-ouvriers, si méritants pour la plupart, si touchants, si dénués de vanité : vivre de leur travail, si fatigant soit-il, exercé avec soin pendant la journée entière, et le soir, sous la lampe, cheréher une consolation dans l'étude, en écrivant quelques vers tout inspirés de douceur, de pitié, de fraternité évangéliques. | Ecrivant en provençal, Reine Garde, avec sa triste enfance, son large sentiment chrétien, son bel enthousiasme, son grand cœur d'ouvrière évangélique aurait pu peut-être donner quelques accents intéressants. | Mais elle n’écrivit en RE je pense, que la pièce adressée au Roumavägi de 1853 et qui n’a aucune valeur poétique“. Telle quelle, elle joua son petit rôle, si l’on y songe, dans le
47. R. Garde a aussi publié : Marie-Rose, roman; Paris, 1858. Hélène, roman; Paris, 1869.
mouvement provençal, non par son œuvre, qui ne mérite pas de retenir plus longtemps l'attention, mais par son ambassade auprès de Lamartine; elle le prépare à comprendre ce que doit être la vraie poésie populaire; elle est, si l’on veut, une tante de Mireille, une de ces tantes du vieux temps, au grand cœur de mère; dès 1847 elle annonce au grand poète qui fera sa gloire la venue de la jeune martyre d'amour, la fleur même de toute cette poésie populaire, qui depuis trente ans, au milieu des souffrances et des essais malheureux, prépare son éclosion.
L'Athénée ouvrier de Marseille.
« Marseille surtout en possède un grand nombre », disait F. Barbe, en parlant des poètes-ouvriers. Si Louis Astouin, en effet, se détache tout particulièrement, tant par sa vie et par son rôle politique, que par l'abondance de son œuvre, ce n’est point à Marseille une exception. Ces poètes-ouvriers furent même si nombreux avant 1848, qu'ils éprouvèrent le besoin de se grouper et créèrent, en 1845, cet Athénée ouvrier, qui deux ans après reçut Lamartine d’une façon enthousiaste.
. Somme toute c'est là un premier essai d'université populaire; mais alors que l’idée de fonder des universités populaires a été mise en pratique le plus souvent, de nos jours, par des bourgeois, des intellectuels, des universitaires principalement, cet Athénée est une création spontanée du peuple; alors que les universités populaires ont prétendu se donner dès le premier instant une couleur scientifique, et parfois même politique, cet Athénée est simplement l'union la plus libérale, sans arrière-pensée, de toutes les bonnes volontés ouvrières en quête de jouissances intelleetuelles.
, Ils sont quelques « honnêtes artisans, en qui s’est éveillée la passion de l’art#8 », qui se rencontrent et qui décident de cons-
48. Autran, préface du recueil de l’Athénée ouvrier; Marseille, 1846.
LA
tituer une société littéraire. Ils louent à frais communs, dans une maison des vieux quartiers, une salle, où chaque semaine on se réunit après le travail, pour assister à des lectures ou à des concerts; l’un apporte un poème, l’autre quelques pages de prose, un autre joue sur un vieux piano des airs de sa composition, un autre présente une toile peinte entre deux coups de marteau ou de tiers-point.
Peu à peu la société se développe, elle ose se manifester, elle donne des séances publiques, dont la presse locale fait des comptes rendus, enfin elle publie en 1846 le premier recueil des ouvrages littéraires dus à ses sociétaires, et Joseph Autran en fait la préface :
« Il faut le reconnaître, dit-il, quelque chose de grand s’accomplit, à cette heure, dans le monde. Le domaine de l’art dilate ses frontières. Notre époque aura vu s’opérer la complète et solennelle introduction du peuple dans le royaume de la poésie. » Sans doute, ajoute-t-il, en substance, de tout temps il est sorti du. peuple des hommes de génie, — Homère, Shakespeare, Molière et Rousseau, — mais ce qui est tout spécial à l’époque,e’est que ces ouvriers-poètes veulent rester ouvriers, non pas devenir hommes de lettres, et à l'appui de ce qu'il avance, Autran cite les noms dont nous connaissons déjà un certain nombre : Jasmin, Reboul, Vinçard, Durand, Magu, Marie Carpentier, Poncy ct encore Lebreton, Beuzeville, Voitelin et Ferton, de Lyon, dont la notoriété fut moindre. :
Toutefois ces efforts restaient isolés; voici maintenant, dit-il, une Académie prolétaire.
Cette Académie, dès le premier jour, se tourna naturellement vers Lamartine. C’est par un hommage au grand poète, écrit Cans le style lamartinien le plus pur, que s'ouvre le premier recueil de l’Athénée. Ces ouvriers enthousiastes ne devaient pas être longtemps sans voir leur grand homme. En 1843 ils lui offrent la fameuse séance dont nous avons parlé, et comme ils n'ont pas vu le geste de dégoût qui l’a suivie, ils n’en sont que plus ardemment lamartiniens. nr j
D'ailleurs les conseils du maître étaient profitables. Dans tous les discours que nous avons de ces ouvriers, dans toutes leurs poésies, si le mérite littéraire. est mince, du moins l'esprit social
est excellent. Il s’agit, non pas de pousser en avant un homme d'élite, qui laissant le peuple, passera à la bourgeoisie, dont il aura la richesse, les honneurs, les distinctions, mais d’instruire et de moraliser le peuple, « de déraciner les vieilles habitudes de débauche forcément contractées par le manque d’aliment à l'esprit et de les remplacer par les travaux de la pensée, qui proturent la sérénité de l'âme, l’ornement de l'esprit et la bonté du cœur », et, sans se soucier de la politique qui divise, laissant de côté toute haine et toute amertume, ces ouvriers qui invoquent l'Evangile“, Châteaubriand et Lamartine ne prétendent qu'à « diminuer le poids de leurs douleurs par de douces et d’intimes relations de famille, par de fraternels liens de société, et surtout par l'étude et le culte des beaux arts ». C’est le plus noble drapeau de la République idéaliste qu’agitent ces braves gens dont la devise est celle-ci : Paix, gloire, intelligence et liberté pour tous.
Donc ici, l'aspiration populaire, parce que l'on est sur une terre catholique, attachée aux vieilles traditions, n’a pas pris une forme violente, ne se mêle pas à des revendications socialistes; elle reste pacifique, libérale, uniquement intellectuelle.
Par malheur l'inspiration n’est pas franchement populaire, et les thèmes que traitent ces ouvriers n’ont trop souvent rien de commun avec leur rude existence. Voici par exemple, à titre d'indication, le programme de leur première séance artistique