Mirèio, ch. v
Tel le tableau des lutteurs comparable à la course des hommes décrite par Vincent au premier chant de Mirèio, telle enfin l'évocation des âmes des morts (Chant XVIII) qui fait songer à la traversée du Rhône par Ourrias, la nuit de Saint-Médard. où les noyés parcourent en procession les rives du fleuve.
Mais reñmarquons que le poème de Brizeux, bien que Breton, est moins triste que celui de Mistral. Brizeux est optimiste, tout finit bien chez lui. La campagne pour lui, c’est un séjour de paix et d’innocence, où habite le bonheur inconnu des villes; conception de citadin, celle de Virgile, celle de Lamartine, celle de tous les poètes pour qui la nature fut simplement un repos. Mistral, qui a vécu dès l'enfance au milieu du peuple des campagnes, sait bien que dans cette société rustique il y a des riches et des pauvres, qu'il y a toute une hiérarchie, et. que l’amour s'y trouve comme ailleurs contrarié et meurtri.
Mais plus que Marie, plus que les Bretons, plus que les autres œuvres françaises de Brizeux, deux petits recueils qui n'ont point fait sa gloire, le signalent à notre attention. Ce sont deux recueils écrits en langue bretonne, avec une traduction française, Telen Arvor et Furnez Breiz.
Telen Arvor, c'est la Harpe d’Armorique, la harpe d'or, qui se » taisait, les cordes rompues, abandonnée sur les rochers, devant la mer, et que le nouveau barde fait de nouveau chanter avec les fibres de son cœur. Elle chante, la petite harpe d'or, que les Bretons sont toujours la race forte, elle chante la lande, où fleurit toujours la fleur d'amour, elle chante pour les laboureurs et pour les conscrits, pour le bûcheron et pour le cloutier, pour tout le peuple de Bretagne, et parfois aussi elle est malicieuse, quand elle se moque de M. Flammik, le campagnard déguisé en bourgeois, qui a fait couper ses cheveux par le tondeur aux moutons, a revêtu les modes de Paris et parle un langage qui n'est plus du breton et n’est pas encore du français.
Ce recueil parut à Lorient en 18/44. Dans une courte préface, Brizeux protestait contre ceux qui pouvaient s'étonner de le voir écrire en breton; il affirmait les droits de la langue celtique,
&. Mirèio, ch. v.
remis au jour par les travaux du grammairien Le Gonidec « Ne brisons pas, concluait-il, les sentiments particuliers où l’homme a le mieux conscience de lui-même. L'idiome natal est un lien puissant; soyons donc fidèles à notre langue natale, si harmonieuse et si forte au milieu des landes, loin du pays si douce à entendre. » |
Ce petit volume eut du succès; Saint-René Taillandier, l’ami de Brizeux, dans la préface à l’édition définitive de ses œuvres, nous dit : « La plupart de ces chants sont bien connus aujourd’hui de Vannes à Kemper et de Kemper à Tréguier. Les bardes rustiques les débitent aux fêtes patronales avec accompagnement de biniou, les métayers les répètent au coin de l’âtre pendant les soirées d'hiver. » C’est de cet instant que date en Bretagne le mouvement qui a revendiqué pour le celte les droits de langue nationale.
Après avoir composé ces quelques chansons pour le peuple de Bretagne, plus de dix ans après, Brizeux donnait un recueil de proverbes bretons (1853), qu’il intitulait « Furnez Breiz, Sagesse de Bretagne ». Au jour le jour, pendant ses séjours successifs en Bretagne, le poète avait recueilli ces dictons « de la bouche même des marins et des laboureurs ». Il y en avait de mélancoliques et de charmants; il y en avait de malicieux; c'était l'humble trésor de l’expérience populaire que le poète de Marie avait patiemment amassé. |
Sans doute l’œuvre française de Brizeux par son ampleur et l'ambition de son effort dépasse de beaucoup ces deux petits recueils, mais à notre point de vue ces petits volumes sont plus intéressants que tous les vers français de Brizeux. Plus que Marie et que les Bretons qui cependant montraient la possibilité d’une poésie de terroir, c'était cette tentative d'écrire en breton pour des Bretons, qui devait être féconde, non pas seulement pour le pays même de Brizeux, mais pour toutes les provinces de France et spécialement pour celles du Midi. |
Brizeux avait bien compris comment la vieille langue se liait aux vieilles mœurs, et comment le tout formait un ensemble si parfait que laisser s’abolir la langue, c'était porter atteinte à l’âme du pays.
Dans la Fleur d'Or il s’adressait avec véhémence aux prêtres
de Bretagne, qui dans leurs écoles n’employaient plus le vieux parler, et il s’écriait
Niveleurs imprudents, la vieille langue éteinte,- Tous les vices nouveaux chez vous arriveront.
Mais il avait compris aussi, comme devaient le faire les Félibres, que, pour réclamer les droits du breton, il fallait que ce breton fût une langue et non un patois, et c'est pour cela qu'il avait dignement célébré l'œuvre celtique du grammairien Le Gonidec?.
Après avoir raconté avec émotion sa courageuse existence,
Brizeux concluait : « En face de la civilisation nouvelle, Le Gonidec a fait ceci que le breton est écrit au dix-neuvième siècle avec plus de pureté qu'il le fut depuis l'invasion romaine la mort du breton, si Dieu le voulait ainsi, serait donc glorieuse. Ce n’est plus ce style franco-breton qui ne présente à l'esprit qu'un sens confus; c’est un style sincère et original, qui,.lorsque l’ancien mot a été reconnu et saisi, fait briller les yeux du laboureur et va remuer dans son cœur les sources vives du génie celtique... »
- Il concluait : « Une doctrine un peu large devrait aimer en regard même du génie de la France cette variété du génie breton », et de nouveau il -adjurait ses compatriotes de rester fidèles à leur vieille langue. :
Il y avait en de telles déclarations bien des idées neuves et qui devaient être fécondes. Cette façon de réclamer sans colère, avec une douce dignité, les droits d’une langue à l'existence devait être dix ans après celle des meilleurs d’entre les Félibres: cette conception de deux langues, cohabitant sur le même sol, l'une servant aux rapports avec les autres provinces, l’autre expriment plus spécialement le géme de chaque province sit
encore, aujourd'hui le rêve de bien des régionalistes; enfin le.
souci d'établir la langue dans toute sa pureté, de ne point par-
9. Ancien Chouan, absous par l’amnistie de Brumaire, ami de la Tour-. d'Auvergne, membre de l’Académie celtique, auteur d’une grammaire celtobretonne (1807), de deux dictionnaires bretons et d'une ACER de la Bible -
en breton. Et c
ler « patois », nous le retrouvons chez les poètes d'Avignon, qui rejetteront le provençal contaminé et prétendront écrire, en l’épurant de toute infiltration française, une langue vraiment littéraire et vraiment nationale.
Cette influence est d’autant moins douteuse que Brizeux eut
- des rapports avec les gens du Midi. De janvier à mai 1836, Brizeux fait à Marseille un cours de poésie française. Il y avait été appelé par Ampère, qui avait fait l’année précédente des leçons brillantes devant l’Athénée de Marseille; Brizeux accepta avec joie cette proposition flatteuse, que lui procurait sa jeune gloire et ne pouvait manquer de l’affermir. « Le sujet de ce cours, nous dit Saint-René Taillandier, était une théorie générale de la poésie, éclairée par maints exemples de l’école nou- -velle. L'autorité de son nom déjà connu, la protection des vers de Marie, la délicatesse des aperçus littéraires assuraient bientôt à Brizeux un auditoire d'élite. »
Le succès de Brizeux fut très grand; Marseille était alors férue de poésie; Lamartine quelques années avant avait été admirablement accueilli; Brizeux fut l’objet de toutes les attentions. L’Athénée lui offrit un banquet. « C’est une courtoisie, disait Brizeux, dont en vérité dans notre orgueilleux Paris, nous sommes peu capables1, »
Le cours lui-même fut très suivi; nous en avons là preuve
dans les lettres de Brizeuxti et dans les journaux marseillais. Le critique du Sémaphore, Polydore B... se répandait en éloges sur le compte du poète".
* Brizeux devait conserver de son séjour un souvenir délicieux; il ne cesse dans ses lettres de vanter la douceur de l'hiver provençal et l’amabilité des Marseillais; enfin dans une édition postérieure de Marie il insérait un petit poème en l'honneur de Marseille. | :
Jamais il ne devait oublier les terres du Miditë; il écoutait