‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 92 sur 182 · V. Léon Daudet : Alphonse Daudet; Paris, Fasquelle · texte numérisé non relu

V. Léon Daudet : Alphonse Daudet; Paris, Fasquelle

le poème des champs, non pas même celui de l’Armorique, c’est l'élégie du Breton à Paris, le soupir, le rêve de l’exilé, qui voit son pays comme un beau rêve, sans faire aucun effort pour que ce rêve redevienne une réalité. Malgré ses appels au pays, Brizeux n’a pas le courage de retourner chez lui; indépendant au point de vue pécuniaire, sans aucune nécessité qui le retienne dans la grande ville, il reste à Paris, ou plus tard voyage en Italie, mais ne fait en Bretagne que des séjours.

Cette impuissance et cette contradiction détermineront toute la vie et toute l’œuvre de Brizeux; il a été le poète de la Bretagne, mais il en a été le poète français; il a été le poète de la Bretagne catholique, il s’est écrié

| Nous adorons Jésus, le Dieu de nos ancêtres; mais il n’a pas été lui-même un catholique convaincu, pratiquant; il à été le poète de la terre celtique, mais il a subi toute sa vie l'attraction des terres latines, il a été le poète de la’ Bretagné obstinée, mais aussi de la Bretagne expirante, dont il écrit l’élégie…

Malgré tout il a fait beaucoup pour elle, d'abord cette idylle de Marie, devenue tout de suite populaire, ensuite celle de Primel et Nola, la plupart des pages de la Fleur d'Or, les Histoires Poétiques, qui sont, hélas! plus prosaïques trop souvent que ne le promet leur titre, et plus encore sa grande épopée, Les Bretons. DRE :

Ce fut à son premier retour d'Italie que Brizeux entreprit sa grande œuvre. Son esprit s'était müri dans la contemplation des chefs-d'œuvré, et surtout l'exil avait agi sur lui comme il le fait d'ordinaire. Par opposition à ce qu'il avait vu il avait mieux compris son pays; par contraste avec les contrées méditerranéennes sa terre lui apparaissait à demi barbare, belle par sa rudesse même, mère des laboureurs et des pêcheurs. C’est une telle Bretagne qu'il veut chanter; durant quelques années il la parcourt, se mêlant aux paysans, causant avec eux, le soir, à la veillée, leur faisant raconter les légendes du vieux temps. Avec toutes ces légendes, avec les fêtes, les pardons, les processions, les noces, les jeux, les luttes, avec les villes et les villa-

ges, les flots et les îles, il veut bâtir un grand poème, celui de la vieille Bretagne, qui va mourir, et dont il faut, avant qu'elle s’éteigne, fixer le beau visage déjà ridé.

« Cette moisson, disait le poète dans sa /préface, il fallait la recueillir avant qu'elle fût étouffée sous l’impitoyable niveau des idées modernes... »

Nous ne pouvons nous attarder à l'examen de ce poème; il est , intéressant par sa conception plus que par son exécution. C’est le premier poème rustique que l’on ait tenté en France, et Brizeux s’en vantait à juste titres. C’est aussi la première épopée régionale. En ce sens c’est une première ébauche de l’œuvre mistralienne. Mais le style en est d’une mollesse regrettable et parfois d'une faiblesse déconcertante. De longues descriptions plates ne sont relevées que par des apostrophes lyriques, dont quelquesunes sont assez vives, mais qui ont le tort d'introduire à tout instant le poète au milieu de l’action. Quelques beaux vers, mais noyés dans une masse amorphe.

L'intrigue banale, montrant deux amoureux contrariés qui finissent par se marier, n'intéresse nullement, elle n’est que le fil lâche destiné à relier les divers épisodes. Bref cette grande œuvre est manquée,

Toutefois, on peut çà et là relever certains accents qui annon-, cent et préparent certains passages de Mirèio ou de Calendau, telle l’invocation à la Bretagne qui ouvre le poème, comme l'invocation à l'âme provençale se place en tête de Calendau, tels encore ces vers

O peuples de Léon, de Tréguier, de Cornouaille,

Avec tant de ferveur vous pour qui je travaille,

Gens de Vanne, écoutez, comme des fils pieux, Ne je veux aujourd’hui parler de vos aïeux!...6

que rappellent de très près ces deux vers de Mistral :

Desempiei Arle jusqu’à Venço, Escoutas-me, gènt de Prouvenço?.

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