‹ La renaissance; scènes historiquesChapitre 122 sur 210 · LE SBIRE · texte numérisé non relu

LE SBIRE

11 a déjà décidé que tu seras fouetté si tu restes ainsi à faire le fainéant au lieu d'aider la patrie. Allons ! mes enfants ! assez de bavardage ! Partez !

LE PEUPLE

Vive saint Marc!

Une barque arrivo, faisant force de rames, et te range contre les degrés du débarcadère. Le provéditeur André Gritti et plusieur» hommes d'armes en descendent. On sort, en ce moment, du sénat .

JEAN CONTARINI

Quoi! VOUS, André? Comment avez- vous pu traverser les lignes françaises?

ANDRÉ GRITTI

Il fallait passer.

JULES II a8l

PIERRE BEllBO.

Qiielles nouvelles?

ANDRÉ ORITTI.

Excellentes ! Vous construisez des moulins, je vois creuser des citernes; le blé abonde; les balises des canaux sont enlevées. Si le péril est extrême, la résolution n'est pas moindre; Dieu est avec la patrie!

FRANÇOIS NANI

Le Sénat va féliciter votre général qui n'a pas désespéré de la fortune.

ANDRÉ GRITTI

C'est une mesure juste et sage. Le comte de Petigliano a fait ce qu'on pouvait à Agnadel, et ses trcwjpes battues sont déjà ralliées. Nous tiendrons autant qu'on pourra tenir.

JEAN CONTARINI

Les Dix sont en séance. Ils viennent d'envoyer des ambassadeurs auprès du Pape pour le supplier d'abandonner la ligue. Que font les Français à Fu-

sine?

ANDRÉ GRITTI

Des pantalonnades. Ils s'amusent à tirer contre le Campanile, sachant que leurs boulets n'arrivent pas à moitié route. Ils appellent cela nous insulter.

JEAN CONTARINI

Allons! allons! La patrie ne mourra pas! Brave Gritti, vous voir debout vivant» et vous serrer la main

sSi LA RENAISSANCE

après les périls qui vous ont épargné dans ces derniers temps, c'est bien la marque de la protection divine.

ANDRÉ GRITTI, les larmes aux yeux.

Vive saint Marc!

U eutxe daac le calais av«c sa suit*. Les sénateurs s'ëlolffnonb

JULES ÎI àH

BOLOGNE

La chambre du Saint-Père. — Jules II, cardinaux, évêques, camériers, officiers des gardes suisses et italiennes.

H ect assit dans ua fanteoil «t tient à la naia on b&ton dont il frappe la terre, cba(;^e fois qu'il s'échauffe en parlant.

Ah ! je me sens à l'aise ici ! Voilà MM. les Bolonais réduits à la raison! Qu'ils essayent encore de regimber, et l'aiguillon leur entrera dans la chair un peu plus à fond ! Désormais, ils appartiennent à l'Eglise. Qu'ils tâchent de ne pas l'oublier. Vous leur rapporterez mes paroles... Maintenant, faites entrer Michel- Ange Buonarotti... Ah! te voilà!... Enfin!... C'est heureux!... Si je n'avais pas menacé d'aller te chercher moi-même à Florence, tu ne serais pas revenu!

MICHBL-ANGE.

Très Saint-Père, je supposais que vous n'aviez pas besoin de moi

Ah! tu supposais cela?... Je ne serais pas fâché de Savoir ce qui te le faisait supposer. Explique-toi librement, sans crainte aucune! J'imagine que toi, tu n'as pas peur de moi !

MICHEL-ANGE

J'ai peur de vous^ Très Saint-Père, mais la vérité est la vérité.

JULBS II.

Ah ! tu as peur de moi ? Eh bien ? fais comme s'il n'en était rien. Comment as-tu pu concevoir l'idée, seulement l'idée, de t'enfuir de Rome, quand tu savais fort bien que je voulais t'y voir rester?

MICHEL-ANGB.

Très Saint-Père, tandis que je travaillais à la fois aux peintures de la Sixtine et à vos statues, et que je venais de terminer le Moïse que la Sainteté de Monseigneur a paru approuver...

JULBS II.

Ah! je t'ai paru approuver ton Moïse?... Je t'ai paru... Ah! je t'ai paru!,.. Mais, continue... va!

MICHEL-ANGE

J'avais demandé des marbres; ils me sont arrivés. Il fallait payer les mariniers, et, pendant que ces gens débarquaient les blocs à Ripa, je suis venu demander à Votre Sainteté l'argent nécessaire.

J'étais occupé à mes affaires de Romagne! Elles sont arrangées, et je ne lâcherai pas ce que je tiens. Il faut que tout le monde le sache; c'était bien le moins que les intérêts de l'Eglise passassent avant... Mais, non! va, va toujours! Explique-toi!

MICHEL-ANGE

Très Saint-Pèr^ vous êtes mécontent; j'aime mieux ne rien dire.

JULBS II.

Il est un peu fort que quand je t'ordonne de parler, tu me fasses répéter deux fois!

JULES II aSs

MICHKL-ANGE.

Alors, donc, puisque j'y suis obligé, je dirai que yous ne m'avez pas reçu. J'ai payé vos msirbres de mes propres deniers, et je n'en avais guère.

Suis-je responsable de vos folles dépenses, messire?

MICHEL-ANGE

Je bois de l'eau et mange du pairt Mes habits ne valent pas dix écus. Vous me prenez pour votre Raphaël.

Je te prends pour... N'importe! n'importe!... Continue !

MICHEL-ANGE

Je suis revenu jusqu'à trois fois! A la troisième fois, un valet m'a dit insolemment que je pouvais prendre patience, attendu qu'il avait l'ordre de ne pas me laisser entrer jamais, et comme on lui demanda s'il savait à qui il parlait, il répondit : Je le sais très bien; mais j'obéis à la Sainteté de monseigneur.

Et alors, toi, qu'est-ce que tu lui as répliqué? Voyons un peu ! Il t'est bien venu quelque riposte sur la langue! Tu n'es pas tellement patient que quelquefois même... Mais... non! Enfin, qu'est-ce que tu lui as répliqué?

MICHEL-ANGE

Eh bien! j'ai répondu que...

JtJLKS II.

Tu as répondu : Quand le Pape aura besoin de moi, il saura que je suis allé ailleurs!

MICHEL-ANGB.

C'est vrai

Ah ! c'est vrai ? Continue.

MICHEL-ANGB.

Je n'ai rien à continuer. Vous savez les choses aussi bien que moi. J'ai vendu tout de suite mes meubles aux Juifs, et suis parti pour Florence.

Et alors, qu'est-ce que j'ai fait, moi? Car je n'ai pas trop l'habitude de subir les manques de respect, que je sache ! J'ai dû faire quelque chose,

MICHEL-ANGE

Je ne conçois pas quel plaisir Votre Sainteté se donne en me tourmentant de la sorte. Elle sait mieux que moi ce qu'elle a fait

En finiras-tu?

MICHEL-ANGE

Puisque vous me poussez à bout, voilà ce que vous avez fait! Vous m'avez envoyé coup sur coup cinq courriers, m'ordonnant de revenir sans délai sous peine de disgrâce; mais je ne suis pas d'avis d'être traité comme un homme de si peu. Je vous ai fait prier de chercher un autre sculpteur

IULES II 287

C'est pourtant vrai qu'il a poussé l'audace jusqu'à m'envoyer ce message en propres termes!... Mais va, va toujours!

MICHEL-ANGE

Messire Pier Soderini m'a signifié que la Seigneurie avait reçu trois brefs ordonnant de me renvoyer à Rome, sous peine d'excommunication. Il m'a donc fallu partir. Je suis parti, et me voilà.

De sorte que tu n'es pas revenu de ton plein gré? Et, par-dessus le marché, des insolents vont racontant partout que tu as voulu me tuer en me jetant des poutres sur la tête du haut de ton échafaudage de la Sixtine où j'étais entré malgré toi! Je te demande maintenant de me dire à quel prince si mou, si débonnaire, si niais, on fera accepter de pareils outrages, et il ne s'en vengera pas ?

Moment do sileuce.

UN ÉVÊaUE.

Très Saint-Père, Votre Sainteté daignera prendre pitié de ce pauvre homme. Il ne se rend pas compta de ce qu'il fait. De telles gens ont peu d'inteîligenca

et ne comprennent que leur métier.

JULES II, se levant en foreiir et tombant à coups de bâton sur l'évfiqne.

Impertinent! cuistre! idiot! Pourquoi te permets-tu d'insulter mon artiste? Est-ce que je lui ai dit quelque injure, moi? Allons! Qu'on me jette à la porte ce misérable, cet âne! ce pleutre! Et toi, Michel-Ange,

viens ici, approche! approche donc!... A genoux!... Voici ma bénédiction ! Baise l'anneau du pêcheur ! Ne te fâche plus, mon âls; va travailler! Je te donnerai tout l'argent que je pourrai. Fais-moi beaucoup de belles choses! Tu es un dieu créateur, toi! Va, mon fils! ne songe plus jamais à me quitter! Tu fais la gloire du Pape, et la gloire de l'Italie !

Michel-Ange se relève, fait le sig^e de la croix, salue et sort. UN CAMÉRIER.

Les ambassadeurs de Venise sont revenus pour la troisième fois depuis ce matin. Ils supplient Votre Sainteté de les recevoir.

Ils sont hardis! Ne savent-ils pas que j'ai refusé?

LK CAMÉRIER

On le leur a expressément dit, Très Saint-Père!

Ces Vénitiens! Italiens sans l'être, chrétiens sans le vouloir ! Ils ont prétendu me disputer la Romagne et m'ont forcé malgré moi à m'unir aux Français ! Les voilà réduits à toute extrémité; qu'est-ce qu'ils veulent maintenant ?

UN CARDINAL VÉNITIEN, bas à l'oreille du Pape.

Très Saint-Père, les ambassadeurs sont chargés de toutes les soumissions possibles. Voici les points que vous avez exigés et qu'ils accordent : pénitence publique pour vous avoir offensé, abandon des bénéfices dépendant de l'Etat... Nous vous cédons Fer-

rare et le droit de naviguer dans l'Adriatique sans plus subir de péage .

JULES II, de même.

Voilà de bonnes dispositions. Amenez-moi vos députés. Si nous pouvons nous entendre, non seulement je quitterai l'alliance des Français, mais vous m'aiderez à en débarrasser l'Italie.

LE CARDINAL

Oui, Très Saint-Père.

Que les ambassadeurs viennent me trouver cette nuit. Je refuse de les recevoir en public II n'est pas temps encore.

ROME

Un jardin, des cyprès, des massifs de rosiers; un banc de marbre au milieu des herbes et des fleurs ; derrière le banc, une statue antique de Vénus. — Raphaël, une dame.

LA DAME

Je vous aime plus et autrement que vous ne le croyez.

RAPHAËL

Je crois que vous m'aimez bien. Si je vous le rends, ou plutôt si je vous le donne et si votre cœur ne fait que me renvoyer en éclats charmants, comme un miroir fidèle, la tendresse que je répands sur vous, n'est-ce pas juste?

LA DAME

Raphaël, vous ne me comprenez pas. Je vous aime de moi-même, par moi-même et si complètement que je ne m'étonne pas du peu d'entente que vous en avez.

RAPHAËL

Mon cher amour, pourquoi parlez-vous ainsi?

LA DAME

Il me peine de voir une âme comme la vôtre ne pas apercevoir ce qu'on lui prodigue de réellement précieux et s'attarder à ce qui est le moins digne d elle et de moi. Pourquoi ne me permettriez-vous pas

JULES î? âQi

cet orgueil de croire que mon affection vaut mieux que ma beauté?

RAPHAËL

Je le pense autant que vous pouvez le souhaiter. Suis-je d'un cœur si bas que je n'aperçoive en vous que la grandeur et le feu de vos yeux splendides, la douce rondeur et l'éclat de vos joues, la grenade entr'ouverte de vos lèvres et la souplesse de cette taille qui ne se peut comparer ? N'en croyez rien ! Je comprends de même sorte et pour le moins aussi bien à quel point votre cœur est grand, généreux, et où monte l'élévation de cette intelligence comparée avec tant de raison par plus d'un poète au vol hardi de l'oiseau qui emporte Jupiter au sein de l'Empyrée. Si j'avais à peindre une noble Sibylle, c'est vous que je choisirais; le laurier divin contourné autour de vos tempes n'aurait jamais serré un front plus digne! Qui ne reconnaît en vous l'élève brillante de la plus sublime philosophie, oui , la fille de Platon? Ne vous a-t-on pas contemplée, devant une assemblée de sages transportés d'admiration et de plaisir, en ce jour où vous commentiez le Pkédon avec une éloquence digne des orateurs d^ Athènes et de Rome! O la plus belle, la plus savante, la plus inspirée en même temps que la plus séduisante des femmes, pourquoi pensezvous que je vous méconnais?

LÀ DAME

Je ne suis pas ce que vous dites; je suis celle qui aime Raphaël et qui, peut-être, en est aimée.

RAPHAËL

Peut-être?

«9» »'A RHNAISSANCE

LA DAME

Nulle gloire n'est au-dessus de celle-là. N'est-cs pas naturel si parfois je crains que ce Raphaël que voilà, en ce moment, en ce moment égal à toute une éternité de bonheur, assis à mes pieds sur ce gazon brillant comme l'émeraude, son bras sur mes genoux, ses beaux cheveux, sa tête charmante si tendrement pressés entre mes mains que... tu sens, n'est-ce pas? trembler d'émotion et de la plus profonde félicité!... Oui, oui, je crois parfois que ce Raphaël, apercevant et estimant trop en moi seulement ce qui doit ûnir, ne songe pas assez à mon affection immortelle!... Regardez-moi... Regardez-moi bien... oui... regardezmoi ainsi... Que trouvez- vous, que prenez-vous dans la sincérité de mes yeux, sinon l'expression incessante de ma passion pour vos triomphes, votre gloire, l'agrandissement de votre génie?

RAPHAËL'

A Dieu ne plaise que je ne le comprenne pas! Les attachements frivoles, mon amie, les désirs inconsistants, les caprices passagers sont des rayons d'un soleil oblique. Ils n'échauffent pas beaucoup, ils n'éclairent pas beaucoup; ils égayent gentiment les points perdus sur la trame de l'existence. Celui qui s'en réjouit n'a pas tort. Ce sont des fruits aussi, des grappes de raisin, des bouquets de cerises, des figues vertes et savoureuses, pendant au bout d'une branche sous le feuillage frétillant. Le passant joyeux aurait tort de n'y pas goûter s'il peut les prendre et de ne pas les saluer du désir, s'il ne saurait y atteir.dre. N'imaginez

pas, cependant, que je me donne à rechercher bien fort ces dons innombrables étalés partout devant le fugitif appétit des oiseaux du ciel ! ma folie serait trop grande ou plutôt ma faiblesse de cœur.

LA DAME

Voilà bien penser, Raphaël. Je craignais que ce ne fût pas votre avis.

Vous me connaissez mal, si vous m'avez soupçonné d'une pareille étroitesse d'imagination et de cœur. Souffrez que je puisse être un enfant qui rit et qui rit...

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