‹ La renaissance; scènes historiquesChapitre 123 sur 210 · X.A DAMB · texte numérisé non relu

X.A DAMB

Comme un ruisseau en courant sur les cailloux jette aux échos les perles de son rire. Qui voudrait t'en blâmer? Est-ce moi, mon enfant chéri?

RAPHAËL

Mais je sais aussi quelle différence sépare le plaisir du bonheur, et quand l'ange du pur dévouement vient s'asseoir, dans sa robe blanche, sur la pierre rompue du tombeau d'où il a fait jaillir la vie, je ne lui demande pas : Qui es-tu? car je sens en moi la puissance de ce qu'il a fait. Les imaginations vulgaires, les raisons plates croient peut-être quand il ne faut pas croire; elles doutent lorsqu'il ne faudrait pas douter. Elles prennent le petit pour le grand et le grand pour le difforme et... Toi! ne suppose jamais que je te méconnaisse ! Ne va pas t'imaginer que la noblesse de ta nature est une splendeur invisible à mes yeux aveu-

gles. Je connais ce que tu es, je sens ce que tu vaux, je touche ce que tu me donnes et dont je- pèse à juste poids tout le bien qui m'en arrive... C'est ton amant, c'est bien ton amant qui te parle... mais c'est aussi ton ami! Oh! ma chérie! C'est ton compagnon, que puis-je te 3ire? C'est ton égal! Il écoute parler son égale et recueille ses conseils comme ils méritent de l'être.

LA DAME

Mes yeux sont remplis de larmes... mais si douces! Et je ne sais comment vous en remercier ! Qu'ai-je donc fait de si bien que le ciel m'ait donnée à vous? Qu'ai-je mérité? En vérité, je ne le sais pas.

Moi non plus, je ne sais par quelles bonnes œuvres j'ai pu t'acheter, mon trésor; mais pourquoi chercher les causes? Est-on moins heureux sans les savoir?

LA DAME

Tu l'as dit tout à l'heure. Je suis une fille de Platon, et je cherche volontiers l'origine des choses célestes.

RAPHAËL

Les fleurs valent mieux que les germes, et les fruits mieux que les fleurs.

LA DAME

Vous êtes l'homme de ce qui est éclos, de ce qui est mûr, de ce qui se voit, se goûte et qu'on savoure. Vous ne vous attachez pas à démonter la lyre pour trouver dans ses entrailles sonores l'endroit précis où se forme le son.

C'est vrai. Le ciel ne m'a pas assigné cette tâche. Pourtant, ne m'accusez pas non plus de mépriser le pâr-dessous des choses. Quand cette science contribue à développer la vie elle-même, j'en fais le cas que je dois. Mais je ne suis pourtant pas très enclin à ces études obscures destinées à poursuivre des secrets dont la compréhension finale n'est pas toujours bien utile. En réalité, j'aime ce qu'atteint et baigne la lumière du soleil; le reste ne m'importe que secondairement.

LA DAME

Oui, dans cette tête adorée règne la lumière, partout et à flots. La vérité s'y voit sans peine, et l'erreur n'y a pas de place pour ses obscurités.

Tu te trompes. Je n'ai jamais spontanément, par moi seul, reconnu ce qu'il fallait trouver. Quelqu'un m'a toujours montré ma route, et c'est uniquement lorsqu'une main étrangère a débarrassé les images que je dois contempler des vêtements qui me les cachent que moi, alors, je les aperçois, et, dès ce moment sans doute, je les vois bien.

LA DAMB.

Que voulez- vous dire?

RAPHAËL

Si je n'étais sorti un jour, pour n'y plus rentrer, de l'atelier du Pérugin, de ma vie je n'aurais compris que ce qu'il me montrait. Quand je fus à Florence, la vue du Masaccio me révéla ce que je n'aurais jamais de-

viné sans ce maître; ce n'était rien encore. Je n" abandonnai réellement les langes de l'enfance que lorsque je me trouvai dans l'atelier de Baccio d'Agnolo, vivant tout le jour avec de grands artistes, André Sansovino, Philippino, Lippi, Benedetto de Majano, le Cronaca, François Granacci, écoutant de chacun ce qu'il savait, ce qu'il découvrait pour ainsi dire à chaque heure, dans le monde de ses rêves, soit qu'il fût sculpteur, peintre ou architecte, et, ainsi préparé, quand les ligatures du premier âge, je les eus détachées, secouées, et que mes membres se trouvèrent libres, alors je pus comprendre, mon amie, mais seulement alors, je pus comprendre les leçons offertes par le grand Léonard à moi, à chacun de nous, à tous les siècles futurs. Tu le vois : je ne suis pas sorti de moimême, né de moi-même, et, sans compter les exemples de l'antiquité, bien d'autres ont servi de règle, de guide, de source à ce que tu apelles mon génie.

LA DAME

Eh bien! soit! Tu n'es pas comme la Pallas d'Athènes, issue tout armée du cerveau d'un dieu. A peine es-tu maintenant un jeune homme; la beauté de ton visage conserve encore beaucoup de ces contours presque féminins, fleurs de l'adolescence. On ne saurait s'étonner si tu as dû écouter d'abord les avis de tes précédesseurs et voir et juger leurs découvertes. Mais maintenant, tu sais tout Achille n'a nul besoin des leçons du Centaure, ni mon Alexandre des admotiestations du Philosophe. Ce qu'on t'a remis entre les mains y a fructifié; tu sais plus que le Pérugin, plus que le Massaccio, plus que Léonard, plus que tous les

autres ensemble, et tu commences la vie. L'univers apprendra de toi, et tu n'apprendras plus rien de personne.

RAPHAËL

Tu te trompes encore. J'apprendrai toujours, et de tout le monde. Veux-tu que je te confesse en quoi je me considère peut-être comme plus heureux que mes devanciers? C'est en ceci .- chacun d'eux restait enfermé dans un cercle. Il connaissait les artistes de sa ville, et n'en fréquentait pas d'autres. Il croyait, comme toi, que le talent naturel n'a pas de limites et suffit à atteindre à tous les résultats. Rien n'est plus faux. Je serai grand, moi qui suis ton Raphaël, parce que j'apprends partout et de tous; je ne m'arrête jamais dans ma recherche. Il m'importe médiocrement de fouiller sous les racines de l'arbre à fruit que chacun possède, mais je veux l'arbre et je veux les fruits, et voilà pourquoi, ma bien-aimée, je suis moi...

LA DAME

Tu es la grâce, tu es le charme, tu es tout...

Non ! je te le répète, je ne suis pas tout. Je suis la raison, peut-être, je suis la modération, je suis le bon jugement, je suis, si tu veux, la sagesse et le goût éclairé; mais je ne suis pas la profondeur, et surtout je ne suis pas le sublime.

LA DAME

Qui est donc l'un et l'autre ?

RAPHAËL

Michel- An g-e.

LA DAME

Michel-Ange? Cette âme sombre, triste, étroite, obscure, tourmentée?... Vous n'y pensez pas, Raphaël ! Un tel homme vous être comparé! Il ressemble au démon des ténèbres, tandis que vous êtes l'image de l'archange dont vous portez le nom. Quelle fantaisie de modestie vous prend à cette heure?

RAPHAËL

Si je descendais dans cette âme mélancolique, j'y trouverais bien des secrets enfumés dont il sait faire un or étincelant Vulcain aussi était un dieu difforme, couvert de suie, vivant dans les scories rougeâtres de ses forges de Lemnos. Mais aucun des dieux promenés à travers l'azur, ni le Phœbus du soleil, ni Mercure le joueur de flûte, ne devinrent jamais d'aussi grands artistes que lui !

LA DAIME.

Non ! vous vous trompez ! Rien n'est commun entre cet excès de vie qui de toute votre nature déborde dans vos œuvres, force aimable, inspiratrice, et la brutalité sauvage de celui que vous semblez envier.

Si je n'avais copié comme son élève, comme le plus attentif et le plus humble des élèves, l'inimitable carton de Pise; si mon oncle Bramante, en me faisant pénétrer secrètement dans la Sixtine, ne m'eût donné ce bonheur inappréciable de contempler les créations de cet homme tout-puissant, je ne serais pas ce que je suis, je ne pourrais seulement rêver ce que je saurai faire. Pourquoi baisses-tu la tête? J'exécuterai de plus

grandes, de plus nobles choses que lui, bien qu':l soit un plus grand inventeur que moi. Il trouve, il sait trouver; mais il ne lui est pas donné de séparer l'argent du plomb, ni mille souillures fuligineuses de la pureté de sa pensée. Pour moi, mon amie, je ne suis peut-être pas autant que lui, le Jéhovah d'un monde, j'ai pris de toutes parts et de toutes mains; ce qui est à moi a été à d'autres. Mais quoi! j'ai tout élargi, tout élevé, tout éclairé! Je suis un ordonnateur! Je ne me suis pas amusé copiant l'un, volant l'autre, à ajuster mesquinement des lambeaux secrètement empruntés à chacun et que chacun eût eu le droit de réclamer plus tard. Non ! j'ai tout fondu ensemble, et de ces éléments disparates, je me suis créé une force d'un seul jet C'est d'une matière compacte et devenue mienne, bien mienne, que je m'apprête, désormais, à composer mes œuvres, y ajoutant toujours; cette matière est mélangée comme je l'entends, colorée comme il me convient, dure au point précis qui me plaît, et c'est ainsi que j'élèverai ces monuments sur lesquels j'imprimerai mon sceau et que nul ne me disputera ! Tu vois, je me loue moi-même pour te rassurer et pour te plaire. Mais je te montre mon esprit tel que le ciel l'a fait, et non tel qu'une affection extrême l'imagine à tort. Je ne m'exalte pas, mais je ne me fais pas plus petit, et j'ai, par-dessus Michel-Ange et bien d'autres, une prérogative dont tu ne me parles pas et qui vaut mieux, à elle seule, que tout ce qu'ils possèdent .

LA DAME

Je la connais, je la vois, je la respire!

too LA RENAISSANCE

Et laquelle, donc, je te prie? Est-elle si apparente?

LA DAMK.

Oh ! comme elle l'est ! Comme elle éclate dans tes regards, comme on la reconnaît dans ta contenance, dans cette grâce divine qui mesure ton moindre mouvement! Ta prérogative, mon Raphaël, c'est d'être heureux! Tu es heureux! Le bonheur a étendu son voile rose au-dessus de la couche maternelle au moment de ta naissance. Depuis ton premier pas, depuis ton premier sourire, on t'a aimé. Il semblerait que les années qui, s* enchaînant l'une à l'autre, forment ton âge, n'ont eu que des printemps. Tu as pensé, tu as médité, tu as travaillé, tu travailles toujours; mais, toujours, ce qui est peine pour les autres se transforme pour toi en plaisir facile. Tu ne connais pas de labeurs ingrats. On t'a aimé, disais-je? On t'aime! Les grands, les princes, les papes, les dames les plus honorées adorent Raphaël; âgées, elles le chérissent comme le fils le plus désiré et sont-elles dans la fraîcheur de leurs années elles font ce que je fais... elles l'idolâtrent! Je ne m'étonne pas de te voir exprimer si bien la candeur, la vertu, l'innocence, le charme... Il a été défendu au mal de t'approcher, et n'ayant jamais rien vu ni rien connu que l'affection, comment seraistu différent de ce que tu es? Adieu... Adieu, mon ami; adieu, mon amant... Adieu, mon idole!

RAPHAËL-

Tu pars déjà?

JULES n 301

LA DAME

Déjà?... Oui, c'est déjà... c'est trop tôt!... Cependant, je suis ici depuis ce matin, et le soleil baisse, et l'or de ses rayons semble se noyer dans la pourpre étincelante de ses derniers feux. D'ailleurs, j'entends des voix au bout du jardin. Tes amis viennent te chercher. Je ne veux pas qu'ils me rencontrent

Raste un instant, mon amour adoré; je vais leur dire de m'attendre dans la maison. Ne pars pas encore, je t'en conjure!... Tu m'as fait parler de toutes choses, mais qu'avons-nous dit de nous-mêmes?

LA DAME

Oh! pour cela, nous le savons assez. Adieu... T'aperçois la Bianchinaî Elle me fait signe. Ma litière est depuis longtemps dans la ruelle. Que nous sommes imprudents 1

RAPHAËL

Que vous êtes peu tendre!

LA DAME

Ingrat !

RAfHAEL.

A dem-ain donc, n'est-ce pas? Ici?... chez toi?... au pont du Tibre?... Où?

LA DAME

Non!... Demain... Comment faire?... Eh bien! risquons quelque chose! Viens à dix heures le matin.

30a LA RENAISSANCE

aux Saints- Apôtres ; j'irai y entendre la messe, et serai seule dans l'église avec la Bianchina. Adieu I

RAPHABL.

Adieu! je t'idolâtre f

Dâatrice soEt.

FRANCESCO PENNI (iL PATTORE).

Maître, voici le Bramante! Il vient vous parler en grande hâte.

RAPHAËL

Apporte-moi im carton et des fusains. Où sont mes élèves?

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