‹ La renaissance; scènes historiquesChapitre 124 sur 210 · LE FATTORE · texte numérisé non relu

LE FATTORE

Plusieurs dans les deux ateliers; le plus grand nombre au Vatican : les uns exécutent ce que vous avez commandé aux fresques de la salle de la Segnatura, les autres avancent les ébauches de rHéliodore. Plusieurs aussi sont partis de bonne heure, et travaillent chez le seigneur Agostino Chigi aux tableaux de la Psyché.

RAPHAËL

Fais-leur dire à tous que je vais arriver tout à l'heure!... J'irai dans mes ateliers, au Vatican et ciiez le seigneur Chigi. Donne-moi les fusains.

Il commence le portrait de Béatrice d'Esté. LE BRAMANTE.

Bonjour, neveu. Le Pape veut te parler. Il trouve

que les travaux n'avancent pas. Tu vas avoir à soutenir un rude assaut, mais n'y prends pas trop garde.

■ Avant tout, je finirai cette esquisse. Je l'ai dans la tête! elle ne m'échappera pas. Asseyez- vous donc, mon oncle... ici, à l'ombre de ces lauriers-roses. Voilà un ombrage fait pour vous. Qu'on apporte une limonade au seigneur Bramante!

LE BRAMANTE

Le fait est que je suis hors de moi de fatigue. Cette vie, à mon âge, n'est pas tolérable.

RAPHAËL

La vie est admirable pour vous comme pour moi. Si elle nous violentait moins, comme tout languirait dans nos âmes!

LE BRAMANTE

Tu as peut-être raison pour certains moments ; mais il y en a d'autres où l'on n'y tient plus ! Jules II est un maître grandiose; son exigence est comme son génie.

RAPHAËL

Il ne nous ménage pas; mais est-il facile pour luimême? Assurément non. C'est de quoi nous tenir en bonne humeur. Voilà une esquisse dont je n aurai pas à rougir, je pense. Elle palpite dans mon âme et se presse vivante sous le crayon!... Quant au Pape, quant à moi, je fais de mon mieux. Qu'a-t-il à réclamer? La salle de la Sacrée Signature est presque achevée; ce qui reste à finir le sera promptement. Le tableau de la Théologie, comme je l'ai composé d'accord avec les idées du comte Castiglione et du sei-

gneur Louis Arioste, est fini. Je laisserai reposer quelque temps celui de la Philosophie parce que j'ai pris un goût pour la messe de Bolsena et cette composition m'importe tellement que je n'aurai de repos qu'après l'avoir menée à bien. Je ne saurais aller plus vite; le Saint-Père a tort de se plaindre; nous lui faisons de belles choses.

LE BRAMANT

C'est précisément ce qui l'irrite, et lorsque je le lui dis il se fâche en jurant que c'est parce qu'il le sait qu'il voudrait tirer de nous ce dont notis sommes capables. Il se plaint de toi, il se plaint de Michel-Ange, du Sansovino, de Sébastien del Piombo, de tous les artistes qu'il fait venir à Rome, de moi, de l'univers entier. Il ne voit dans tous les humains que des tortues; le globe terrestre ne tourne pas assez promptement sur son axe, et partout, et sur tout, et pour chacun, il voudrait doubler et tripler le mouvement. En attendant, prends garde! son goût particulier le porte vers le Buonarotti. Je ne voudrais pas que, sous prétexte de négligence de ta part, il te retirât des travaux pour les donner à ce Caligorant.

RAPHAËL

Oncle, je vous le répète, on fait ce qu'on peut. Mais voici des amis qui daignent nous visiter. Appelez les domestiques! Holà! Des limonades, des fruits, des gâteaux ! Des sièges ! des sièges ! partout !

Des domestiques richement habillés apportent des fauteuils, ées chaises des pliants; d'autres pri^senteot des rafraichissements de toute espèce. Entrent le seigneur de Bibbiena, Agostino et Sigismondo Chigi, les architectes Baccio Pintelli et Baldassare Peruzzi ; Giacomo Sansecondo, le musicien; Tbibaldeo, le poète; Marc-Antoiiio Raimondi, le grjiveur, •t d'antres.

JULES ÎI 0O£

AGOSTINO CHIGI

Eh bien, maître, toujours au travail! Quelle ravissante figure!

Révérendissime seigneur, magnifiques seigneurs, mes nobles amis, soyez les bienvenus! Tous gais, frais, contents! Prenez place, je vous prie! Me permettezvous de continuer ce que j'ai commencé? Il me faut achever aujourd'hui, et je n'ai guère de temps, car Sa Sainteté me demande.

BIBBISNA.

Continuez, maître. Les moments qu'on vous enlèverait seraient un vol odieux fait à la postérité, comme à nos plus nobles plaisirs.

TIBALDFO.

Est-il vrai que Sa Sainteté est tellement ravie de votre tableau d'Héliodore, que, contre toute vraisemblance, elle veut se contempler elle-même au milieu de cette grande justice et de ce puissant tuinulte d'autrefois?

RAPHAËL

Très vrai. J'ai fait le carton cette nuit. Apporte-le, Francesco. Vous allez le voir et m'en direz votre opinion.

AGOSTINO CHIGI

Le potentat qui, réduisant à néant les petits princes, médite de réunir l'Italie soiis la houlette de saint Pierre et de noUS délivrer à jamais des dévastateurs

3o6 LA RENAISSANCE

étrangers, ce potentat, notre Pontife, n'a pas dû se tenir de joie, en effet, quand il a obtenu de votre main, Raphaël, le spectacle des impies chassés du temple par l'épée de feu de l'ange du Seigneur! Il est luimême cet ange!

BIBBIENA

Ah! voici les cartons!

Des domestiqués déposent les cartons sur des chevalets sous ta directior du Fattore.

Page 1