LV. COMTE
Comment ferait-il autrement?... Quand vous l'aurez, qu'en ferez- vous?
LE GRAND MAITRE
Une bonne prison! Croyez-vous que cela manque? et, plus tard, déposé comme il l'a mérité amplement!
LR COMTE.
Vous êtes dur. Le Pape en prison ? Que dira, que fera la chrétienté? Et vous-même, monseigneur, le héros de ce beau scandale, vous chargerez-vous de donner à madame la Reine, dont la piété est si connue, les absolutions que le moindre prêtre lui refusera?
LE GRAND MAÎTRE
Au diable! Croyez-vous me faire peur?
LE COMTE
Je voudrais vous ouvrir les yeux. Que diriez-vous si, au lieu d'un Pape prisonnier gênant, je vous amenais un Pape ami dévoué?
LE GRAND MAÎTRE
Vous me prenez pour une bête. Votre ami dévoué qui a volé la tiare à mon frère; pensez- vous qu'un pareil trait soit de ceux qu'on pardonne?
LE COMTE
•Sans doute; mais je prétendais seulement vous rendre attentif à cette vérité : quand on veut trop bien servir, et son maître et soi-même, presque toujours on s'égare. Je vous offre de nous entendre, je vous affirme que nous le pouvons à votre plus grand avantage. Vous me refusez, c'est bien; mais remarquez que vous me refusez.
LE GRAND MAÎTRE
Je ne refuse rien. Je dis seulement, et je tépète, que
JULES ir 3«»
l'on ne peut mettre en vous la moindre confiance... Ah! si vous étiez d'autres gens!... Alors...
LE COMTE
Voici, par exemple, ce que je vous proposerais... Retrait de l'excommunication contre vous et vos alliés... Alphonse d'Esté reconnu de nouveau comme duc de Ferrare, et rétabli dans sa charge de gonfalonier de la sainte Eglise... Ne serait-ce pas là une belle entrée en matière? Nous abandonnerions les Vénitiens... On vous donnerait à vous-même deux cent mille écus d'or... Est-ce que sur des bases pareilles il n'y a pas d'entente possible?,
LE GRAND MAÎTEE.
Il y a que vous êtes des fourbes avérés... sans quoi pensez-vous que pour le mince plaisir de me donner tant d'embarras, j'irais...
LE COMTE
Je vous fais la proposition formelle au nom du Saint-Père!...
LE GRAND MAÎTRE
Avez- vous des pleins pouvoirs?
LE COMTE
Les voici!
Cela ne me suffirait pourtant pas?
LE COMTE
Corps de Bacchus ! vous êtes difficile !
3ii LA RENAISSANCE
LE GRAND MAÎTRB.
Je voudrais encore le rétablissement du seigneur Annibal Bentivoglio dans sa ville de Bologne, et que le Pape renonçât à la Romagne.
LE COMTE
Je vous avoue franchement que, sur ces points-là, je n'ai pas d'instructions, et il est vraisemblable que le Saint-Père n'en voudra pas entendre parler.
LE GRAND MAÎTRE
Vous plaisantez! S'il refuse, je serre les doigts. N'est-il pas pris? Est-ce qu'il a la liberté de vouloir ou de ne pas vouloir?
LE COMfB.
Nous souffrirons tout peut-être; maiâ je ne crois pas que Sa Sainteté renonce à Bologne ni à la Romagne.
'le grand maître.
Alors, demain matin à l'aube, j'enfonce vos portes et je mets la main sur votre homme.
LÉ COMTE
Vous êtes bien décidé?
Si vous me connaissiez mieux, vous vous dispenseriez de cette question.
LE COMTE
En ce cas et devant là force, je cèdft.
LB GRAND MAÎTRE, riant.
Vous faites bien... Groyez-moi, et maintenant que nous sommes amis, votre maître va m'ouvrit les portes tout de suite. J'ai hâte de l'embrasser.
LE COMTE
Mais, en ce cas, il serait votre prisonniet sous un autre nom !
LE GRAND MAÎTRE, riant.
Vous le prendrez comme vous voudrez; je ne me départirai pas de cette condition,
LE COMTE
Notre position est horrible. Je vais aller rapporter l^os paroles au Saint-Père. Il décidera...
LE ORAND MAÎTRE.
Présentez-lui mes respects de fils soumis de l'Eglise.
LE COMTE
Voyons, monseigneur dé Chaumotit, ne pourriezvous être moins dur?
Je ne suis que précautionneur. Votre maître reconnaîtra mes intentions pour meilleures qu'il ne les croit. Vous avez dit trois cent mille écus d'or ?
LE COMTE
J'avais dit deux cents.
LE GRAND MAÎTRB.
Ce sera trois cents, s'il vous plaît. Quand serez-vous de retour?
LE COMTE
Je vous demande jusqu'à midL
LE GRAND MAÎTRE
Cest impossible. Vous aurez deux heures! pas une minute avec. Nous avons déjà perdu beaucoup de t«nps à bavarder.
LE COMTE
Monseignetir ! monseigneur! je vous en conjure!... nous donnerons les trois cent mille écus! mais ne portez pas dans cette affaire des souvenirs d'animosité personnelle!
LE GRAND MAÎTRE
Vous m'avez sourdement menacé de la Reine, tout à l'heure... Vous voyez si je suis intimidé!... Allons, seigneur comte, reprenez courage! Je vous concède tout le temps que vous demandez, et deux heures encore, par-dessus le marché. Suis-je si diable?
LE COMTE
Merci Le Saint-Père appréciera ce qu'il vous doit Nous n'en sommes pas moins dans une horrible position.
LE GRAND MAÎTRE
Allons, allons, ne vous attristez pas. Notre alliance vaut bien celle de Venise. Vous y perdez la Romagne; mais qui sait si vous ne gagnerez pas autre chose? Il ne faut pas secouer la tête de cet air désespéré. Adieu ; rappelez-vous d'être de bonne foi.
LE COMTE
Adieu, monseigneur. Je serai fidèle au rendez-vous.
il sort, LE GRAND MATÎRE, seul.
Au fond, il n'avait pas tout à fait tort Madame Anne n'est pas tendre en fait de dévotion et, surtout, depuis la mort de mon frère, je ne suis pas tellement solide... Il est vrai que le Roi est furieux contre le Pape et veut le détruire à tout prix... Trois cent mille écus d'or sont bons à recevoir, surtout quand le résultat est de nature à satisfaire le Roi, à ne pas choquer la Reine... Jules cherchera à me tromper... mais... il n'est pas dit que je me laisserai attraper par ces menteurs d'Italiens... Je les connais. Dieu merci, et...
YVES d'alègre.
Vous aviez l'intention de visiter les poste^ monseigneur.
LF GRAND MAITRE.
J'allais vous envoyer chercher. Allonsl
Près d'un feu de birac. — Le capitaine Bayait, le bâtard du Fay, guidon de sa compagnie d'ordonnance : le capitaine Molard, le capitaine Sucker, chefs d'aventuriers français et allemands ; le capitaine Jacob Zemberg, commandant les Suisses. Une table grossière est dressée auprès du feu et chargée de jambons, de saucissons, de poulets, de bouteilles et de tSLSses en fer-blanc, en étain, en corne ou en bois. Les convives sont assis sur des bancs et des escabeaui qu'on a enlevés dans des chaumières. Autour de la table, un paravent construit par les soldats au moyen de manteaux jetés SUT des gaules. Des torches de résine brûlent au bout de longs piquets plantés en terre. Les gentilshommes soupent j des pages et des laquais les servent.
LE CAPITAINE SUCKER.
En guerrre, je ne fais cas que dç la bravoure. Le reste, je m'en soucie peu.
LE CAPITAINE BAYART.
Ce en, quoi, mon compagnon, vous ne vous montrez pas homme très sage. Je fais cas de la bravoure, mais tout autant de la raison, parce qu'avec la raison on a la discipline, dont on a trop peu parlé jusqu'à ce jour dans nos armées.
LE CAPITAINE MOLARD
Quand un de mes hommes fait le diable, moi, je fais le Satan, et il n'y revient pas. Abandonnons, croyez-moi, monseigneur de Sucker, les vieilles façons sauvages de piller, d'incendier, d'éventrer. Ce sont folies qui ruinent ceux qui les font. Je suis de l'avis de Mgr de Bayart
BAYART.
Voici un rôti de bonne mine, et il vient fort à pro-
pos à la suite d'i^pe chevauchée aussi lon^e que celle d'au'jourd'hui. Puisque Mgr de Molard veut bien approuver ma petite sagesse, je vous difai que depuis mors arrivée aux guerres d'Italie, et cela date de l'an 1494, c'est-à-dire depuis quelque chose cornme dix-sept ans, j'ai vu bien des changements notables s'effectuer en toutes choses chez les Italiens comme chez nous.
LE BATARD DU FAy.
Je ne porte pas votre guidon depuis longtemps, monseigneur, et pourtant, moi aussi, j'ai vu des changements.
BAYART.
Quand nous sommes venus avec le roi Charles, de victorieuse mémoire, nous étions comme de bons paysans, sortant de leurs villages, balourds, mal façonnés, et les Italiens se raillaient de nous, comipe nous-mêmes nous rions aujourd'hui de nos lansquenets qui nous paraissent rustiques, soit dit sans vous offenser, monseigneur de Sucker.
LE CAPITAINE SUCKER.
Nous avons en Allemagne de plus grands savants que les vôtres ! Les Italiens, qui font tant les renchéris, ne sont pas fâchés de s'adresser à nous pour obtenir des architectes. Nous leur bâtissons leur Dôme de Milan, et nos peintres, comme Albert Diiyer, leur donnent des leçons.
BAYART.
Voyez-vous comme j'ai raison de dire qu'il y a biept des nouveautés depuis quelques années! Aujf alen-
tours de la bataille de Fornoue, vous n'auriez jamais entendu, à un bivac, un capitaine de lansquenets se vanter d'architectes et de peintres! On ne pensait alors qu'au vin, aux filles, à la maraude, et tableaux et statues n'étaient bons qu'à mettre en pièces.