LE PALAIS
J«le9 II, dans son fauteuil, son bâton sous la main ; le cardinal de Pavie, le cardinal Regino, l'évêque de Gurck. Michel- Ange, le comte Jeaji-François Pico.
Cette sédition continue? Toujours des cris? Es-tu fou, Regino? N'ai-je pas déjà donné des ordres?
LE CARDINAL REGINO
Très Saint-Père, les Suisses ont chargé deux fois et ont été repoussés.
De la cavalerie et deux bombardes! Courez! Si le tapage dure, j'irai moi-même,
Lb cardinal Regino sort.
Il est un peu mou, le pauvre homme. Comte Pico, bien qu'il ne soit pas encore l'heure de donner réponse à M. de Chaumont, tu vas retourner près de lui.
LE COMTK.
Oui, Très Saint-Père.
Tu lui diras que je consens à tout, n^étant pas en situation de rien discuter, et que, pour preuve de ma bonne foi, je le prie de m'envoyer le traité conçu et rédigé comme il l'entendra. Tu auras soin de te récrier sur chaque article et de traîner les choses en longueur. Ensuite, tu m'apporteras le traité poiu: que
je le signe. De cette façon, nous avons devant nous jusqu'à ce soir, et même jusqu'à demain matin, si nous voulons.
LB COMTE, à voix basse.
Votre Sainteté sait-elle oh sont les Espagnols... les Vénitiens?
Ils arriveront, les uns et les autres, vers une heure après midi. Caresse ton Grand Maître, retiens-le; tâche qu'il ne parte pas. J'aurai le plaisir de le surprendre à mon totir, de l'envelopper, de le serrer, et l'on verra ce que je ferai de ce scélérat ultramontain qui prétend mettre sa main ignoble sur l'épaule du vicaire du Christ!... Va, mon enfant!
Le comte Pico s'agenouille ; le Pape le bénit brusquement.
Allons, va donc! Michel-Ange, mon fils, où sont tes dessins de forteresses?
MICHEL-ANGE
Très Saint-Père, les voici.
LE PAPE
Va sur le terrain, trace-moi immédiatement les fondations et commence les travaux. Il me faut aussi des mines, et tu t'occuperas dès aujourd'hui de m'installer la fonderie de canons dont tu m'as montré le plan.
MICHEL-ANGE
Si je fais l'ingénieur et le fondeur, je ne peux pas faire le sculpteur et le peintre. Vous allez vous plain-
i34 LA RENÂtSiSANCE
d'rë, ail Crémier joiirj (JUê les travaux dé la Sixtine et les statues de votre tombeau n'aVahcent pas.
JULES II, frappant de son bâton par terre.
Certes, je me plaindrai, et je n'ai que trop sujet de me plaindre! t'ainéants que vous êtes tous! Au lieu de m'ennuyer de tes observations tu aurais déjà dû finir la besogne ! Va-t'en !
Michel-Ange sort.
Cardinal de Pavie, est-ce que tu ne viens pas de me dire que l'Empereur prétendait être Pape à ma place, et prenait le titre de Fontifex Maximus?
LE fcARDINAL DE PAVIE.
Oui, Très Saint-Père; Louis XII lui a mis cette sottise en tête.
JtTLES II.
C'^t Uiie itisoience. J'ordoniie atix secrétaires des brefs de m'intituler désormais «César». Aussi bien je suis de droit l'Empereur universel comme représentant Dieu sur la terre.
On entend nn« décharge d'artillerie.
Éoh I voilà les Bolonais qui reçoivent iiiâ niitraille à travers les jambes!
Plusieurs prélats et des évêques s'approchent et saluent profondément.
Qu'est-ce que vous voulez?
UN ÉVÊaUE.
La personne de Votre Sainteté est dans un dang-er cruel. Les Français, le peuple, tout vous menace. Ne
Iules ii 33s
serait-il pas temps d'user de prudence et de modération? Je suis incité à vous tenir un tel langage, Très Saint-Père, par nos vénérables frères ici présents... Considérez que votre santé est gravement altérée, et, en outre, nous sommes des vieillards sans défense, et s'il nous faut subinles violences de la soldatesque ou celles d'une populace mutmée...
Que veut cet imbécile?... Qu'est-ce que tout ce verbiage?... Appelez mes porteurs, je veux qu'on me hisse au sommet de la cathédrale, afin de voir ce qui se passe dans la campagne. Mais, non... attendez*.. Cardinal de Pavie, donne-moi le bras... Toi, ici, capitaine, approche... Ton bras!... Ma foi! je peux aller!... Allons donc!
ROME
Chez Janus Corycius de Luxemlwurg. — Une grande saîlo avec un plafond peint d'un sujet mythologique ; fresques SUT les murailles; pavés de mosaïque; de grands vases pleins de fleurs, les fenêtres sont ouvertes sur un jardin, et, dans le fond, on voit les maisons d'un quartier de la ville mêlées d'arbres. — Agostino Chigi et son frère Sigismond Chigi, prêtre ; le Bramante ; Bernard de Bibbiena ; l'Imperia; Raphaël; le dataire Bartolommeo Turini dà Pescia; Giacomo Sansecondo, le musicien ; autres invités. — Toute la société est répandue par groupes dans la vaste salle, les uns causant et riant debout, les autres assis sur des fauteuàls, des pliants ou des couisiiis.
LE BRAMANTS, à Raphaël.
Quitte un moment madame Imperia, et écoute ce que j'ai à te dire. Michel- Ange...
RAPHAËL
Laissez-moi m'amuser un instant. Je suis mort de fatigue et hébété de travail. Si Michel-Ange intrigue contre moi, vous faites le diable contre lui, partant, quittes.
LE BRAMANTE
Je crois que ta légèreté d'esprit est au moins l'égale de ton talent. Michel Ange dit partout que ce que tu sais, tu l'as appris de, lui.
RAPHAËL
Il m'a appris queloue chose, c'est vrai; mais le ne
crois pas qu'il arance la sottise que vous lui prêtez. C'est un homme d'humeur malencontreuse, mais non un coquin. Après tout, il est à Bologne avec le Pape; laissons-le tranquille. Il a fait des insolences incroyables à maître Francia, mon ami, qui ne peut les lui pardonner.
LE BRAMANTE
Malheureusement, le Buonarotti est tout-puissant auprès du Saint-Père, et comme il ne manque pas une seule occasion de te nuir^ il arrivera un jour où...
RAPHAËL, avec impatience.
Il arrivera un jour oij, à force de nous exciter l'un contre l'autre, nos meilleurs amis à chacun de nous nous auront transformés! en ennemis mortels, ce qui sera une honte, et j'y résisterai de tout mon pouvoir.
LE BRAMANTE
J'aurais voulu qu'on te donnât au moins à faire la moitié du plafond de la Sixtine. Mais Michel-Ange accapare tout!
RAPHAËL
N'avez- vous rien de plus à me dire?
LE BRAMANTE
Va t'amuser, puisque tu n'as pas de sang dans les veines.
RAPHAËL
Il m'est impossible de m'exaspérer contre personne, et surtout contre un homme que j'admire. N'ai- je pas des travaux plus que mes forces n'y suffisent ?
JANUS CORYCIUS.
Maître Raphaël, avez- vous vu le groupe de la Très Sainte Vierge et de sainte Anne exécuté pour moi par maître André Sansovino, dans l'église de Saint- Augustin ?
RAFHAEL.
Je l'ai admiré aujourd'hui même, et c'est une des plus belles œuvres de ce temps. Je n'oublie pas que vous désirez de moi une figure dans cette même église.
JANUS CORYCIUS.
jfe vous en conjure, maître Raphaël, réalisez vos bonnes promesses; quand allez- vous commencer?
RAFHAEL.
Ecoutez! je vous ferai une sibylle avec un laurier autour de la tête. Cela vous plaît-il?,
JANUS CORYCIUS.
Oui, mais sera-ce une sibylle jeune ou une vieille sibylle?
BIBBIENA
Fais attention, cher Raphaël, que le seigneur Corycius a la passion de la beauté.
RAPHAËL
Ma sibylle, c'est tout ce que la nature a créé, tout ce que l'esprit peut concevoir de plus aimable et... Mais voici le révérendissime cardinal Jean de Médicis.
Estre le cardinal. Il erobrv$s« Raph»Sl,
LE CARDINAL
Toi, je t'aime comme si tu étais Tenfant de mes entrailles, et si bien que je suis presque jaloux de ton amitié pour le seigneur de Bibbiena.
BIBBIËNA.
Monseigneur, Raphaël aime tant de choses, aimetant de monde et a le cœur si bien meublé de tous sentiments propres à l'affection, qu'il n'est pas besoin de se disputer son amitié.
SIGISMOND CHIOI.
Pour moi, je lui demande en ce moment de le remercier pour avoir placé dans son tableau de la Théologie la figure du grand, du saint, du vénérable martyr Frère Jérôme Savonarole. Un jour viendra où tout le monde rendra justice à ce grand homme, et je bénis maître Raphaël d'avoir été un des premiers à préparer son triomphe.
RAPBAEL.
Ce mérite ne m'appartient pas. Il revient tout entier au seigneur comte Balthazar Castiglione et à mon autre guide Louis Arioste; tous deux m'ont donné des avis sur les saints et les sages docteurs à introduire dans ma composition.
IMPERIA
Révérendissime seigneur cêirdinal, n'avez-vous donc des yeux aujourd'hui que pour maître Raphaël?