‹ La renaissance; scènes historiquesChapitre 161 sur 210 · BEMBO · texte numérisé non relu

BEMBO

L'âme?,.,

MADAME LUCRÈCE, sonnaat.

L'âme, peut-être, un peu distraite et s*en allant de votre côté... En somme, n'est-ce pas là l'Italie? De la poésie, de la crainte, des intérêts... et de l'amour?

EEMBO.

C'est bien parler, et comme vous restez maîtresse de la crainte, des intérêts et de l'amour! Quant à la poésie, je ne vous ai pas dit assez combien votre chanson d'hier au soir est admirable! J'ai passé la nuit à la lire, à la relire, à la couvrir de baisers comme eût îiÀt un écolier de vingt ans... Mais pourquoi avezvous écrit en espagnol ?

MADAME LUCRÈCK.

L'espagnol est ma langue naturelle, et le sentiment que je voulais exprimer est fort comme la passion espagnole. Qu'avez-vous fait des cheveux dont s'accompagnait la chanson?

LE BEMBO

Ils sont dans une enveloppe de vélin avec des nœuds de rubans. Je ne crois pas que jamais berger de Théocrite, jamais amant d'Amaryllis ait été plus heureux que moi !

MADAME LUCRÈCE

Savez-vous que les Florentins ont fait bien des sottises? Le gonfalonier Soderini n'a su ni traiter ni se défendre. On l'a expulsé. Les Médicis sont rentrés, et on les traite comme des citoyens ordinaires.

LE BEMBO

Compromis chimérique! Il en résultera une nouvelle expulsion ou la toute-puissance !

Le Pape tient à prendre la Toscane pour lui-même.

LE BEMBO

Assurément Si les Français avaient su se maintenir à Milan! Mais tout gagner en un jour et tout perdre en une heure^ ils n'ont jamais rien fait d'autre!

MADAME LUCRÈCE

Ce sont nos alliés et nos soutiens. En ce moment, leur malheur est le nôtre; mais^ en somme, je vous le dis en confidence : je souhaiterais que Louis XII ne revînt jamais; alors, nos compatriotes, les Vénitiens seraient obligés de prendre garde aux empiétements du Saint-Père. Ils rompraient avec lui et s'uniraient à don Alphonse pour garantir la liberté commune. C'est ce que je voudrais arranger, et les Médicis ne seraient pas éloignés d'entrer dans cette combinaisoiL

LE BEMBO

Elle me paraît, en effet, pleine de sagesse et digne de la tête de Pallas, d'oti çlle est sortie. Laissez-moi y réfléchir, et lorsque j'en aurai apprécié les côtés forts, si cda vous agrée, je pourrai en écrire à Venise.

MADAME LUCRÈCE

Pourquoi perdre le temps? Mettez- vous à cette table. Je vous expliquerai par le menu mes idées, ce qui m'est connu des intérêts secrets et des velléités des princes... ce que j'en devine... Nous allons en raisonner, et, de votre beau style cicéronien, vous rédigerez tout de suite un mémoire que nous enverrons à la seigneurie de Venise et au cardinal Jean de Médicis ! Le voulez- vous ?

BBMBO. (Il va à une Uble.)

Travailler pour l'arbitre de ma vie, que puis-je souhaiter de meilleur?

MADAME LUCRÈCE

Connaissez-vous quelque chose de plus aimable que ces vers du Rolaid? Lisez vous-même

BEMBO, lisant.

La prima inscrittion ch'a gli occhi opcorrc^ Con lungo onor Lucretia Borga noma :

La cui bellezza et onesta preporre Deva a l'antica la sua patria Roma. . .

Ce n'est que la vérité, mais elle est bien dite. Pourquoi Mgr le cardinal Hippolyte affecte-t-il de traiter TArioste conmie un petit compagnon ?

MADAME LUCRÈCB.

Parce que mon beau- frère est un sot Mettons-nous à l'ouvrage, et comprenez-moi bien.

LE BEMBO

Un mot encore... Vous n'avez pas l'air de vous

5j6 LA RENAISSANCE

apercevoir que votre pensée va à l'encontre des maximes répétées depuis vingt ans? Savonarole voulait l'unité de l'Italie; votre frère, M. de Valentinois, ne prêchait pas un autre thème, et le Pape Jules II est peut-être, dans son genre, plus formel encore sur ce chapitre. Vous, au contraire, vous avouez ne prétendre qu'à la continuation du morcellement.

MADAME LUCRÈCE

Il n'est utile ni aux Vénitiens, ni aux Florentins, ni aux Napolitains, ni à nous, que l'Italie soit jamais réunie sous une seule main, car cette main ne pourrait être la nôtre. Tant qu'on n'a pas su comment le hasard disposerait des choses, vous autres, avec vos entreprises d'agrandissements sur la terre ferme, les Sforza, mon frère et le magnifique Laurent, ont tour à tour répété le même langage et voulu, à leur profit, concentrer la Péninsule en un grand Etat. Savonarole lui-même y songeait au profit de son idée. Maintenant, nous savons à quoi nous en tenir; nous avons tous échoué. Devenir des mendiants prosternés aux pieds du Saint-Père, ce n'est pas désirable. Désormais, on ne parlera plus, croyez-moi, de la grandeur de l'ensemble, mais uniquement de l'indépendance des partis. Comme phrase, c'est tout auasi sonore. Ecrivez, cher Louis, je vous prie.

LS t»EMBO.

Votre système m'est nouvçau, je l'avoue; il ne m'agrée pas trop... Toute ma vie, j'ai professé le contraire.

MADAME LDCRÈCE, avec un sourire.

Et même très éloquemmcnt. Qu'en concluez-vous?

LE BEMBO

Mais, pensez-y donc! Si les forces de l'Italie doivent rester éparpillées, il ne pourra même être cjuescion de chasser les barbares.

MADAME LUCRÈCE

Espériez- VOUS sérieusement y réussir jamais?,

I^ BEMBO

n est évident que je croyais...

MACAMB LUCRÈCS.

Depuis dix ans, je ne crois rien de semblable... si, toutefois, je l'ai jamais fait... D'ailleurs, vous parlez à une Espagnole, ne l'oubliez donc pas; les gens de ma maison et de mon rang ne peuvent partager chacune de vos fantaisies. Qu'avez- vous ? Quoi! vou3 semblez tout ému de ma confidence! Je vous croyais quelque goût pour la société des barbares?

LE BEMBQ.

Ne raillez pas trop fort... J'en conviens, vous m'avez comme étourdi... Si nous ne devenons jamais libres, nous autres Italiens; si nous devons toujours subir les caprices, les violences des étrangers, malheureuse race que nous sommes, que dirons-nous au ciel dans nos prières, sinon des reproches cruels et des plaintes trop justifiées?

MADAME LUCRÈCE

Ingrat ! Ces étrangers qui viennent chez vous, est-ce que vous ne les dominez pas? N'êtes-vous pas, dans Tunivars, le foyo: d^ cpoîiaissances, des réâexions»

des philosophies, des grandes pensées, et l'atelier où les Muses se sont assises pour produire leurs magiques créations? N'est-ce pas de vous que se détache l'étincelle de génie parcourant le monde et le vivifiant? Quelle gloire égale la vôtre? quelle puissance lui est supérieure?

LB BEMBO

D'accord; mais quand on est un géant d'une certaine manière, on désire l'être de toutes les façons. Ne souriez pas ainsi, je m'incline devant votre sagesse, et je prends la plume pour vous obéir. Je vais travailler avec vous et pour vous, et comme vous le souhaiterez, et je m'efforcerai de faire réussir vos pleins^ parce que je vous appartiens; mais., pourtant, je l'avoue aussi : je ne veux pas perdre l'espérance de ma jeunesse, l'idéal de ma vie. Je souhaite passionnément une Italie unie, forte, dominatrice dans tous les genres, et fût-ce sous la règle et au bénéfice du Saint-Siège apostolique, je m'en accommode et j'en bénirai le ciel; et après tout, que faut-il pour arriver au succès? Seulement quelques années encore accordées à ce Jules II, fort gênant, je le confesse, mais en bien des choses digne d'admiration ...Vous-même en convenez quelquefois! Et si le bonheur veut que la France et l'Allemagne restent gouvernées par des nrinces incapables, voilà notre rêve réalisé, Laissez- TiOi mes espérances.

MADAME LUCRÈCE

Vous êtes un grand enfant. Je ne dispute pas contre V06 illusions, certaine qu'elles ne vous empêcheront

jamais de me bien servir. Vous m'aimez plus qu'elles!... Réfléchissez pourtant que ce sont des folies dont la réalisation ne vous rendrait pas heureux ni personne avec vous. Il n'existe de grand dans ce monde que l'amour des arts, l'ainour des choses de l'esprit, l'amour de ceux qu'on aime, et quand, en outre la vie, dans son cours, vous a porté sur un de ces plateaux où les fleurs deviennent plus rares et les horizons plus sévères, peut-être trouvera-t-on encore du plaisir à considérer sagement certaines choses éternelles dont on a moins de souci dans la première jeunesse. J'ai plus appris que vous, mon ami; j'ai plus agi, j'ai pius senti, j'ai plus souffert par les autres et par moi-même... Mais c'est assez! occupons-nous de nos affaires^ et maintenant écoutez-moi de tout votre sérieux-

ROME

Au v^atican. — La chambre à coucher du Saint-Pèra. — Jules II, dans soa lit. Bernard de ^ipbieïia; le cardinal de Sionj le dataire Laurent Pucci.

7ULES II.

C'est fini... je meurs... et je n'ai rien achevé de ce que j'ai entrepris.

BERNARD DE BJBBIENA.

Rien n'est fini, Très Saint-Père, Votre Sainteté a beaucoup de force.

Plus assez. Je n'ai pas terminé le Vatican, ni la reconstruction de Rome, ni mon tombeau, ni rien... Mes artiste^ vont se disperser quand je ne serai plus là... Voilà les Médicis de nouveau maîtres dans Florence, et je perds la Toscane... Maximilien Sforza a repris Milan... Le petit désordre recommence... Il faudra ramener les Français, les Allemands, les Suisses, les Espagnols; bref, le grand désordre, pour étouffer celui-là et reprendre toute la reconsti uction sur nouveaux frais... Je souffre horriblement... Je m'étains.

UN MéDJECIN.

Votre Sainteté devrait ne pas tint s'agiter.

J'ai vécu renfermé dans un cercle fatal. Pour effacer le fractionnement, il fallait détruire les tyranneaux... Pour détruire les tyranneaux, il fallait les étrangers... Avec les étrangers, il n'y a pas d'Italie... Sais-tu cela, face noire?

LE MÉDECIN

Le pouls de Sa Sainteté s'affaiblit sensiblement, et la tête se prend.

Me voilà dans mon lit... cloué... Micheî-Ange..* Raphaël... L'un travaille... mais l'autre?... Il est avec quelque femme... Et le Bramante, qu'est-ce qu'il fait?... Alphonse de Ferrare... le traître!... Tout se brouille dans ma tête... Je ne suis pas sûr des Vénitiens...

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