‹ La renaissance; scènes historiquesChapitre 168 sur 210 · L'AUGUSTIN · texte numérisé non relu

L'AUGUSTIN

Dans notre maison de Wittenberg (c'est une grande ville de Germanie où se tient une université assez savante) vit un docteur, un certain dom Martin Luther, professeur en droit canon, un des hommes les plus versés dans les saintes lettres que l'on connaisse à notre époque. Ce grand personnage vient de s'élever publiquement et avec un courage admirable contre la vente des indulgences, et, ce qui est fort sérieux, il a si doctement cité les textes et tellement ému ses auditeurs par la hardiesse de son langage, au sujet des perversités dont nous gémissions tout à l'heure, que

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ses collègues, d'abord, le peuple à leur suite et, ce qui est bien grave, Sa Grâce Electorale le duc de Saxe, se sont mis sous sa conduite. Voilà ce que je voulais vous confier.

PREMIER DOMINICAIN

Est-ce que les Franciscains, collecteurs du produit des indulgences, n'ont pas réclamé ici?

L*Al GUSTIN.

Ils l'ont fait. Nous avons naturellement soutenu notre confrère, et l'on m'assure que le Saint-Père, plein d'estime pour les talents de dcm Martin, n'est pas enclin à lui donner tort. J'en conclus que le ciel parle au cœur du Souverain Pontife, qu'il pourra l'amener à réflexion, et ces espérances me font tressaillir.

PREMIER DOMINICAIN

Puissiez-vous réussir dans vos efforts, chers fils de saint Augustin ! Les liens les plus étroits nous unissent à vous ! Votre glorieux père fut l'inspirateur de notre saint Thomas, et si, après la mort funeste de Savonarole, martyrisé par les gens de saint François, il nous faut voir votre digne Luther en butte aux malices de :es mêmes piersécuteurs, jugez combien nos cœurs souffriront à l'unisson des vôtres!

SECOND DOMINICAIN

Non, mon Père ! ne vous abandonnez pas au découv ragement; même au milieu de la plus horrible tempête, Dieu soutient son Eglise. Espérons que les Augustins procureront le salut de la religion, et consolons-nous de n'y avoir pas réussi nous-mêmes en songeant qu'au moins nous l'avons tenté.

l'augustin.

Le sang de votre martyr aura fécondé la moisson>

PREMIER DOMINICAIN

U Angélus sonne!

Toutes les cloches de Rome se metteut à tinter; les groupe* nombreux réunis sur le Monte Pincio s'arrêtent dans leur entretien; les femmes à genoux, les hommes tête nue, font le signe de la croix et récitent la Salutation angèlique.

l'augustin.

Prions comme cette foule, et avertis de ce qu'il faut demander au ciel, ajoutons cette courte supplique • «Faites, très sainte Mère de Dieu, que la réforme ecclésiastique nous soit donnée, car, sans ce remède, c'en est fait du peuple chrétien!»

Les trois moines se mettent à genoux et restent absorbés dans leur prière.

MILAN

Le palais ducal. — Une salle richement ornée de bahuts sculp. tés, de panoplies, de vases d'or et d'argent ; assis à une table somptueuse, soupe gaiement le roi François I", en compagnie de son amie Mme Marie Gandin, de Florimond Robertet, de Clément Marot, avec M. de Piennes, M. de Lautrec et quelques autres courtisans. Des écuyers tranchants, des pages à la livrée royale, circulent de côté et d'autre, présentant les plats aux convives et servant à boire.

Non! le Pape ne s'attendait pas à me voir arrivtf isi tôt ! Je suis tombé sur l'Italie aussi rapidement que mes prédécesseurs; mais eux, ils sont repartis vite, et moi, je ne me laisserai pas mettre dehors.

M. DE LAUTREC

Je bois à l'invincible Mars, au chevalier des chevaliers !

LE ROI

Merci, Lautrec. D'ailleurs, les temps sont autres; je ne veux plus qu'on nous traite, nous autres Français, de barbares et d'ignorants. Pourquoi ne pourrionsnous, tout aussi bien que ces gens de ce côté des monts,, prendre de belles habitudiss, nous interdire les façons vulgaires et nous accoutumer à l'étude des lettres ?

CLÉMENT MAROT

Savoir mener une épée et jouer de la lance n'est pas

une raison pour garder toute sa vie le rôle de brute!

LE ROI

Assurément; mais, foi de gentilhomme! nous aurons du mal à faire pénétrer cette vérité dans les cerveaux épais de nos compagnons. Sauf vous autres, ici réunis ce soir, et quelque peu de gens encore, nos Français sont autant de butors maladroits à rien apprendre ! Ils s'estiment d'autant plus qu'ils sont ignorants. Le comte Castiglione me le disait l'autre soir, et il n'avait pas tort.

FLORIMOKD ROBERTET.

Il n'avait que trop raison. Votre Majesté a-t-elle remarqué le sourire qui a passé sur les lèvres de madame la duchesse de Ferrare quand vous lui avez présenté, l'autre jour, ce seigneur de Picardie, empressé k lui raconter pourquoi le saint Maclou de l'église de son village était bien autrement beau que le chefd'œuvre de Ghiberti, offert à notre admiration? -—• Mort-Dieu I s'écria ce brave soudard en tordant sa moustache, notre monsieur saint Maclou est tout peint 2n couleur de la tête aux pieds, et votre figure n'est rien qu'une pierre blanche!

LE ROI

Je t'avoue, Robertet, qu'en entendant ces paroles et en voyant la mine de madame Lucrèce je me suis senti rougir jusqu'aux yeux. En vérité, nous ne sommes que des ignares! Mais je changerai tout cela! Foi de gentilhomme! j'entends que France devienne aussi belle qu'Italie et non moins bien parée. Ce qui a

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existé jusqu'à cette heure dans notre royaume, nous le détruirons de fond en comble, et Paris et mes bonnes villes, les unes autant que les autres, étaleront, sous les regards du soleil, d'aussi beaux édi&ces, autant de chefs-d'œuvre des arts qu'on en compte de ce jôté-ci des Alpes! Foin de nos vieilles cathédrales, de nos châteaux de l'ancien temps, de toutes les pratiques grossières de nos ancêtres! Si Dieu me prête ^ie, nous ne serons pas, je vous le promets, moins considérables dans le monde par nos mérites envers Apollon et ses neuf belles compagnes que nous avons pu l'être jusqu'à présent envers le dieu de la guerre, et peut-être aussi la déesse de l'amour. Qu'en pensezvous, madame?

M4RIE GAUDIN, à demi-voix.

Mon Dieu ! Sire, comme Votre Majesté sait tourner les mots agréablement, et que ce qu'elle dit tombe dans l'oreille comme une friandise délicieuse pour l'esprit î

LE ROI

Flatteuse!... Quel était donc ce galant si bien atourné qu'on a vu entrer chez vous ce matin ?

MARIE GAUDIN

Tremblez, Sire, c'était un ennemi des infidèles?

LE ROI

Alors, je n'ai rien à en redouter... Mais qui était-ce?

MARIE GAUDIN

Je vous le dis.,. Un chevalier de Saint- Jeaa

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LE ROI

Ce brave champion trouve plus agréable de visiter les belles dames que d'aller chercher les Turcs.

MARIE GAUDIN

Vous prétendez quelquefois que c'est beaucoup plus dangereux... Qui vous dit que la cruauté soit moins grande ?

LE ROI

Foi de gentilhomme! vous me mettez l'esprit à l'envers.

MARIE GAUDIN

Monsieur de Lautrec!... monsieur de Lautrec!... Le Roi est jaloux!.... Savez- vous de qui?

LE ROI

Dieu me damne, si je suis jaloux!

M. DE LAUTREC

On pourrait l'être pour une moins belle causa

MARIE GAUDIK.

Oui, le Roi est jaloux d'un chevalier de Saint- Jean, venu ce matin chez moi, et même le galant m'a laissé deux gages!

LE ROI

Deux gages?... Son cœur et...

MARIE GAUDIN

Le cœur était, je pense, par-dessus le marché; il n'en a pas été question; et comme je suis en humeur

indiscrète, je vous avouerai tout : le beau messager ne me venait pas pour son compte, mais bien de la part d'un autre.

LB ROI

De la part de qui?

MARIE OAt7DIN, riant.

De la part d'un autre, vous dis-je, curieux indiscret que vous êtesl Pensez- vous que je veuille tout raq^nter ?

M. DE PIENNBS.

Voilà notre maître sur un brasier d'inquiétude.

LE ROI

Du diable si tu dis vrai! Je me soucie autant d? l'envoyeur que de l'envoyé... du maître que du valet.. Oui a jamais eu l'idée de faire porter des billets doux par un chevalier de Saint- Jean ?

MARIE GAUDIN

Je ne vous ai pas dit que j'eusse reçu un billet doux... Vous devinez juste, pourtant, ce qui prouve la subtilité de votre esprit... Mais je n'ai pas encore tout avoué!... Tenez! ne languissez pas!... Regardez!

Elle met sur la trù.lo an écrin et retient dans sa main un papier qu'ella agita eu l'air.

TOUS LES CONVIVES, i la fois.

Voyons ! voyons !

LE ROI, prenant la botte.

Vous permettez bien, messieurs, que je regarde le premier? J'y suis un peu intéressé, ce me semble, et: ï. «7

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me montre débonnaire. Pour commencer, î'écrin est charmant... ivoire sculpté et niellé en argent et en or... Ces turquoises et ces rubis font très bien... Une clef fort gentiment ciselée... Il faut ouvrir?

MARIE GAUDIN

Que vous êtes timide !... Ouvrez, on vous le permet !

LE ROI

J'obéis... Ah! Ventre-Mahom ! C'est très galant!... Non! non! non!... C'est très galant, il faut l'avouer! Il n'y a que les Italiens pour faire les choses de cette façon et offrir les présents aux dames d'une manière si fine! Considérez, messieurs! c'est le portrait du Saint-Père entouré de gros diamants.

MARIE GAUDIN

Je suis sensible au portrait; mais je ne suis pas de bronze non plus pour la monture.

CLÉMENT MAROT

Soyez certaine, madame, que M. le Pape l'avait prévu !

FLORIMOND ROBKRTET.

A quoi servent, mon Dieu, les lumières du Saint- Esprit?,

LE ROI

C'était là ce qu'apportait le chevalier de Saint- Jean?

MARIE GAUDIN

Avec le billet que voici... Vous mériteriez qu'on ne vous le docme pas... Vous n'avez pas même daigné être inquiet une. minute!

LE ROI

Est-ce mal de croire aveuglément à la loyauté de ce qu'on aime?

MARIE GAUDIN

Je ferais un beau métier de dupe si je m'affubîaiâ de cette vertu-là... Tenez!... lisez!

LK ROI, ouvrant le billet.

«A noble et illustre dame, madame Marie Gaudin... notre chère fille en Jésus- Christ...» Ah! attendez que je lise d'abord!... Le Saint-Père loue votre beauté... puis votre prudence...

MARIE GAUDIN

Il aurait pu se dispenser de ce dernier point

LE ROI

Puis il vous fait part de son désir de recouvrer Parme et Plaisance, et vous prie de me demander de les lui rendre... Ne vous déplaise, l'entremise ne lui servira pas à grand'chose.

MARIE GAUDIN

Je l'espère ainsi; mais les diamants sont beaux, n'est-ce pas, maître Clément?

CLÉMENT MAROT

Hélas? madame, moins que vos yeux!

LE ROI

Veux-tu bien te taire, serpent ? Enfin, notre pauvre Pape cherche à raccommoder, au moyen des plus ravissantes mains qui soient au monde, les mailles rom-

pues de son iîld:... Il sait que ces petits doigts-là tiennent mes bras captifs.

MARIE GACDIN.

Vrai? les bras qui ont ta.nt battu de l'épée, l'autre jomr, à Marignan?

LE ROI

Oui, ce seul petit doigt que je baise avec votre permission pourrait me mettre plus vite à bas et mieux que la hallebarde des cantons suisses, et pourtant...

MARIE GAUDIN

Et pourtant j'attends de la courtoisie de mon paladin qu'il ne voudra pas désavouer ce que j'ai déclaré ce matin à l'envoyé du Saint-Père.

LE ROI

Qu'avez-vous donc déclaré? Vous me faites peur.

MARIE GAUDIK.

J'ai dit au chevalier de Saint- Jean : Monsieur, si le Roi, dans son respect filial pour l'Eglise, se sentait disposé à condescendre au vœu du Pape et à lui rendre Parme et Plaisance, ce à quoi son prédécesseur, le roi Louis, n'a jamais voulu entendre, et que, par accident, le Roi m'accordât cet honneur de m'en demander avis, je me jetterais aux pieds de mon maître et le supplierais de ne jamais rien céder des droits de sa couronne... — El comme il était an peu étonné de la vivacité de mon propos, je lui ai tendu l'écrin et la lettre, mais il n'a pas voulu les reprendre, et û est part! après force salutations

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