BEMBO
Ce bon Père écrit d une manière admirable.
J'éprouve le dégoût le plus com.plet pour les susceptibilités de couvent et de sacristie. Le Pape est un grand prince, ne perdez pas de vue cette vérité; dans quelques années, il n'y aura sur la terre, en fait de puissances, que lui, l'Empereur, les rois de France et d'Angleterre, et le Turc. Les autres souverains ne seront que de riches seigneurs sans autorité. Il importe donc que le Pape ne dirige plus sa conduite d'après les avis et les préventions des moines. Dites à M. de Maltitz d'approcher.
SADOLET
Approchez, seigneur de Ivlaltitz. Sa Sainteté vous demande !
LE SEIGNEUR DE MALTÎTZ
Je suis aux ordres de Sa Sainteté, et sollicite la faveur de lui baiser les pieds.
LEON X, faisant sur lui le signe de la croîs»
Seigneur de Maititz, nous sommes d'anciennes connaissances. Vous m'avez bien servi. Les capitaines généraux de l'Eglise m'ont fait de vos exploits, de vos talents et de votre fidélité, des rapports si avantageux que, dans une occasion importante comme celle dont je vais vous entretenir, je n'ai pas jugé convenable d'employer un autre dévouement que le vôtre.
LE SEIGNEUR DS MALTITZ
Très Saint-Père, ce moment me récompense au delà de tous mes mérites.
Pour la commission que je vais vous donner, il me faut un homme de guerre et, en même temps, un courtisan délié et un savant. Je rencontre ces trois personnages en vous^ et j'en bénis m.on heureuse fortune.
LE SEIGNEUR DE MALTITZ
Ce que je puis est assurément au service de Votre Sainteté.
Vous irez trouver de ma part votre naturel seigneur, le duc Frédéric de Saxe. C'est un prince éminent en sagesse, et je me réjouis de le savoir respecté par toutes les couronnes et les politiques réfléchis. Vous lui direz que je le vois avec plaisir accorder sa pro-
feection à notre cher fils en Jésus-Christ, dom Martinus Lutherus. Ce religieux de l'ordre de Saint- Augvstin est tin docteur plein de science; je ne veux pas qu'il soit harcelé par des indiscrets ou des maladroits, tels que paraissent être l'inquisiteur Tetzeî, Eccius, le professeur Hoffmann ou d'autres. Vous prierez Son Altesse Electorale de vous mettre en relation avec dom Martinus, d'intervenir entre nous et le bon Père pour que l'entente se fasse aisément. Il ne faut pas que les malintentionnés continuent à nuire à la réputation d'un si habile homme en répandant le bruit qu'il se soustrait à la sainte obéissance, ce dont je le sais tout à fait incapable; et afi.n de témoigner à l'auguste Electeur, par une preuve irréfragable, toute mon affection paternelle, vous remettrez à Son Altesse la Rose d'or. J'en ai expressément disposé pour elle.
LE SEIGNEUR DE MALTITZ
L'Electeur, mon maître, sera certainement pénétré d'une reconnaissance sans bornes.
Ne manquez pas de le persuader fortement, ainsi que dom Martinus, que je n'entends pas soulever de sottes querelles, ni de controverses malsonnantes. Le Saint-Père est instruit que bien des abus se sont glissés dans les opinions soutenues avec plus ou moins de raison par des docteurs dont l'orthodoxie n'est peutêtre pas à l'abri de tout blâme. Arrangeons nos dissentiments sans bruit et dans un esprit de charité mutt'.e'Jle.
LE SEIGNEUR DE MALTITK
Il est probable qu'en s'y prenant de cette façon, les difficultés vont tomber. Votre Sainteté souffle dessus avec tant de douceur que la moindre irritation ne saurait tenir.
Cardinal Sadolet, donnez-moi les deux lettres qui
sont sur cette table.
SADOLET
Les voici. Très Saint-Père.
Je vous les remets, seigneur de Maltitz. L'une est adressée au seigneur Georges Spalatin, l'autre au respectable maître Degenhard Pfefïinger. Parmi les conseillers de votre souverain, je n'en sache aucun dont il convienne de faire un aussi grand cas.
LE SEIGNEUR DE MALTITZ
Ils méritent peut-être un tel honneur par leur respect envers le Saint-Siège apostolique et leur dévouement à votre personne sacrée.
Je le sais, je le sais, seigneur de Maltitz. Vous les prierez, en mon nom, de bien remontrer à l'Electeur le véritable point de vue de la question. Il est essentiel que ni lui, ni dom l\îartinus ne s'y trompent. Sans doute, on a un peu abusé de la vente des indulgences, et surtout, dans la façon dont on procède, je ne serais pas surpris qu'il se fût glissé des irrégularités Qu'on
me propose les remèdes convenables, et je suis prêt à les appliquer. L'important, c'est que l'argent dont la Chambre apostolique ne saurait et ne voudrait sfe passer nous arrive ici comme d'ordinaire. Les moyens importent peu.
LE SEIGNEUR DE MALTITZ
Je ne suppose pas, dès à présent, qu'il puisse être dans les intentions de l'Electeur d'imposer un préjudice pécuniaire à la Chambre apostolique
Je ne le crois pas non plus, et, dans aucun cas, je ne voudrais l'admettre, car, sur ce point, je vous le déclare avec sincérité, les eml^arras sérieux commenceraient. Autant je suis facile pour les autres questions, autant, pour celle-là, on me trouverait rigoureux. Vous avez assez vécu à Rome et dans mes Etats pour savoir que nos revenus et les prélèvements exercés par l'Eglise dans les pays chrétiens ne sauraient être diminués sans amener des inconvénients dont il est de mon honneur de ne pas grever l'Eglise. Ainsi donc, voilà qui est arrangé. Je suis disposé à rester conciliant en toutes matières, pourvu que les besoins de la Chambre apostolique soient satisfaits. Adieu, seigneur de Maltitz.
LE SEIGNEUR DE MALTITZ
Je sollicite la bénédiction de Votre Sainteté.
II s'agenouille et baise la mule pontificale. LÉON X, élevant la main droite et faisant sur lui le signe de la croix.
Benedico te in nomine ... Je vous enverrai d'excel-
lent vin de Sicile pour aider à vos dîners de voj^age. Adieu, Maltitz. Cardinal Bibbiena, vous viendrez ce sùir à notre petit concert. Et vous, Bembo, ne chasserons-nous pas ensemble aujourd'hui?