L'ATELIER DE MICHEL-ANGE
Réduit froid et obscur. La nuit est profonde. Une statue à peine dégrossie sur laquelle tombe la lumière d'une petite lampe de cuivre, que tient à la main Antonio Urbino, le serviteur de l'artiste. Ce dernier est occupé à terminer une sorte de casque en carton dont le cimier est ouvert et disposé de façon à servir de récipient.
MICHEL-ANOB.
Vois-tu, Urbino? Tu disais que je ne réussirais pas! J'ai parfaitement réussi. Maintenant, donne-moi ia lampa
URBINO
Elle ne tiendra pas là ,'edans! Elle va tomber et
VOUS incendier les cheveux. Belle invention que vous avez eue!
MICHEL-ANGB.
Je te dis qu'elle tiendra! Pourquoi ne veux-tu pas qu'elle tienne?
URBINO
Ce n'est pas moi qui ne veux pas qu'elle tienne, c'est elle qui ne tiendra pas.
MICHEL-ANGK.
Allons ! obstiné ! donne-moi ta lampe, enroule solidement ce fil de fer autour de la base... tourne encore une fois... Bon! Maintenant, j'introduis la machine là-dedans; j'attache le fil ici... Bon! vois-tu?... ça tient.
URBINO
En remuant de côté et d'autre, quand vous aurez cela sur la tête vous mettrez le feu au carton.
MICHEL-ANGE
Pas du tout! L'ouverture est large, et la flamme a toute la place nécessaire pour vaciller de droite et de gauche. C'est superbe ! Je travaillerai désormais la nuit et avec des effets de clarté sur le marbre qui me donneront les plus beaux résultats.
URBINO
Vous feriez mieux de vous coucher. Vous avez toujours des idées comme personne n'en a.
MICHEL-ANGE
C'est fort commode à porter. Je me sens la tête parfaitement à l'aise. Passe-moi le marteau et le ciseau plat... ici... sur la caisse de bois!
uS LA RENAISSANCE
URBINO
Je vous dis, moi, que vous feriez mieux d'aller vous coucher au lieu de travailler comme un pauvre mercenaire Vous savez bien que Son Excellence madame la marquise n'est pas contente quand vous vous fatiguez trop.
MICHEL-ANGH.
Bon! tu iras demain matin prendre de ses nouvelles, et tu lui diras que c'est ma femme qui ne veut pas que je me couche.
URBINO
Votre femme? votre femme? qu'est-ce que c'est que ça ?
MICHEL-ANGE
Elle est là, à côté de moi, me regardant avec ses beaux grands yeux; elle me pousse le bras et me dit • Michel-Ange, travaille, travaille pour ta gloire ist pour la m.ienne, et elle me montre un bout de fet^Ile verte qu elle a dans la main et qui est du laurier.
URBINO
Ce sont des manières de parler qui ne vous empêchent pas de vous fatiguer à en mourir.
MICHEL-ANGS.
De longtemps, je n'avais été aussi heureux! Il fait nuit profonde, et à la lueur de cette petite lampe, j'aperçois des mondes d'idées., , Quelle heure peut-il bien être?
URBINO
J'imagine qu'il ne doit pas être loin de minuit Vouf feriez bien de vous coucher.
MICHEL-ANGE
Il pleut à verse. On entend l'eau frapper les toits 2t tomber sur les dalles de la cour comme une large rivière. L'orage a été terrible. Des éclairs sillonnent la noirceur miroitante de la vitre. Mais, au fond de ces bruits sévères, quel calme! Les grondements lointains de la tempête et ses mugissements majestueux, mais pas une voix humaine, pas ime voix fausse, mensongère, criarde, prétentieuse ou sottement arrogante ne s'élève pour m'irriter! On peut créer... on a l'esprit libre... on est heureux!... on est tout entier à ce qui vaut la peine de s'en laisser posséder, et le sein compact et serré du marbre s'entr'ouvre; déjà commence à se dégager cette tête vivante... Blanche, blanche, elle palpite sous le ciseau qui délivre chacun de ses traits... Ils sortent de la matière... ils parlent... Urbino ?
URBIMO.
Maître!
Tu t'endors sur cet escabeau. C'est toi qui ferais bien d'aller chercher ton lit !
URBINO
Je ne peux pas. Quand vous dormirez, je dormirai, mais pas avant,
MICHEL-ANGE
Voilà une étrange obstination I
URBINO
Il est vrai que je ne suis plus jeune, et les veilles me I. 99
fatiguent, mais madame la marquise m*a dit : Quand ton maître ne se repose pas, ne te repose pas non plus, et nous verrons s'il veut abuser des forces de son vieux serviteur.
MICHEL- ANGE
Accorde-moi encore quelques instants ; il y a là une chose à terminer,
URBINO
Quelques instants, mais pas davantage. Madame la marquise désire expressément...
MICHEL-ANGE
C'est bon, c'est bon!... Raconte-moi une histoire pour me tenir éveil îé.
URBTNO.
Je suis allé aujourd'hui chez votre notaire.
MICHSL-ANOE.
N'en parlons pas.
URBINO
Il dit que les deux jeunes filles que vous avez dotées sont de bien respectables personnes.
MICHEL-ANGE
J'en suis aise, Urbino. Je voudrais qu'elles fussent heureuses; ce sont d'aimables enfants, bien que fort laides. ^
URBINO
J'ai vu aussi votre neveii. Il est venu pendant que vous étiez sorti.
MICHBL-ANGB,
Très bien... Si, par hasard, il revenait, tu lui dirais de me laisser tranquille et d'aller à ses occupations.
URBINO
Il pense, et il a raison, que son occupation la plus pressante est de vous remercier des trois mille écus que vous lui avez donnés, et vous n'êtes pas riche.
MICHEL-ANGE
Il sait que je l'aime; il n'a que faire de me remercier.
URBINO
Maître, l'heure sonne... une heure après minuit...
J'ai fini... mais je meurs de faim. N'as-tu rien à manger ici? Regarde dans la huche.
URBINO
Je vais voir... Ah! votre maison n'est pas montée sur un grand pied. Sitôt que vous avez de l'argent, c'est pour le donner au premier venu.
MICHEL-ANGE
L'homme n'a pas besoin de beaucoup pour son corps. Mais ses forces ne suffisent pas à élever son âme.
URBINO
Voilà du pain... il est un peu dur... et un morceav de fromage, et même un fond de bouteille...
MICHEL-ANGE
C'est excellent! Apporte-moi tout celai
Il ôte son casque de carton, met la lampe sur une planche et mangue debout, regardant sa statue. On frappe violemment à la porte.
Qui peut venir à cette heure? Regarde par le guichet
URBINO
Qui frappe?