‹ La renaissance; scènes historiquesChapitre 176 sur 210 · UNE VOIX · texte numérisé non relu

UNE VOIX

Raphaël est mort, et Michel-Ange reste seul en Italie !

Le cortège passe. Michel-Ange tombe assis sur un banc de pierre. T^s nuages se sont écartes. La lune brille au milieu d'une atmosphère proioûde.

MICHEL-ANGE

Je reste, c'est vrai... Je reste seul. L'an dernier, c'était Léonard... Maintenant c'est lui, et tous ceux que tous les trois nous avons connus, que nous avons écoutés, ils sont partis depuis longtemps. C'est vrai, je reste seul. Il fut un temps ovi j'aurais aimé être ainsi le seul, l'unique, le plus grand, le confident exclusif des secrets du ciel créateur! Je me figurais que de ressembler au soleil, au milieu du monde, sans égal, sans rival, était ïa plus admirable part de bonheur qu'on pût envier... Comme s'il était quelque chose de pis que d'être seul sur la terre!... Pendant des années, je n'aimais pas Léonard... Je querellais Raphaël dans le fond de mon cœur... Je me répétais, pour m'en convaincre, que je ne les estimais pas... Oui, oui, il y a eu des jours oti toi, Michel-Ange, tu n'as été qu'un pauvre misérable à la vue courte et circonscrite porté,

à blâmer et à méconnaître ce qui n'était pas semblable à toi, et je te le dis, parce que c'est vrai, ce qui valait tout autant que toi et peut-être mieux! J'ai maintenant ce que ma sottise désirait! Les astres se sont éteints dans le ciel, et me voilà seul... bien seul, et j'étouffe dans mon isolement!... Il y a pourtant encore le Titien; c'est un grand génie, c'est un grand esprit... Il y a André del Sarto ...Il y a... Mais non, hélas ! ce ne sont pas, si grands qu'ils soient, les pareils de Léonard et de celui qui se couche là-bas... Ah! celui-là!... la beauté, la finesse, la grâce, la gentillesse, et, dans ses propos comme dans ses regards, le miel divin!... tout ce que je n'ai pas, tout ce que je n'atteins pas... tout ce que je ne suis pas!... celui qu'on a tant aimé et qui l'a tant mérité!... Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! qu'est-ce que je sens donc? Qu'est-ce qui s'agite en moi et me tire les larmes de ces yeux qui ne voulaient jamais pleurer? A quoi vais-je songer? Oui, un fleuve douloureux se fait jour et roule au fond de mon sein; les larmes s'échappent de mes paupières, elles ruissellent sur mes joues, elles tombent sur celui que j'ai toujours grondé, évité, et qui était tellement meilleur et plus aimé du ciel que moi! Elle me l'avait dit, elle... Vittoria... elle me l'a toujours dit, et je n'en voulais pas convenir... Mais, je le sais bien, au fond, je le sentais, et, maintenant que l'éclair de la mort vient de passer entre lui et moi, que je suis resté là, les pieds dans la boue du monde, tandis que sa noble et charmante figure m'apparaît au sein de Dieu, resplendissante des clartés célestes, je vois combien j'étais peu sincère et com-

bien j'étais petit! Non... non, Titien et les autres, pour admirables qu'ils soient, ne sont pas les égaux de ces grands hommes maintenant partis! Autour d'eux, autour de moi qui restons, la lumière se ternit et recule, les ombres s'allongent... Oui, me voilà seul, et l'air glacial du tombeau qui vient de s'ouvrir me frappe à la figure. Que deviendront les arts? Et nous, qui avons tant espéré, tant voulu, tant imaginé, tant travaillé, en définitive, à quoi aurons-nous réussi, et que laisserons-nous à la postérité qui nous suit? Pas même le quart de ce qu'il aurait fallu faire!

Il se couvre la figure de ses mains.

URBINO

Venez, maître, vous allez prendre froid.

ANTONIO MINI

Donnez-moi le bras, et rentrons chez vous.

C'est juste. Il faut garder ses forces et travailler aussi longtemps que la chaîne de la vie vous garrotte.

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