‹ La renaissance; scènes historiquesChapitre 179 sur 210 · FERRARE · texte numérisé non relu

FERRARE

Le cabinet de Mme Lucrèce, dans le palais ducal — Mme Lucrèce est assise près d'une fenêtre ouverte qui donne sur une cour intérieure. Elle est vêtue d'une robe simple de tabis noir, et ses manches et son collet sont en mousseline très peu brodée. Ses cheveux noirs arrangés avec soin sous sa coifFe de velours laissent apercevoir quelques filets gris et blancs. Le caractère de sa physionomie est grave et reposé. Mme Lucrèce lit avec attention un petit volume relié en maroquin fauve et sur le dos duquel est tracé le titre De Imitatione Chrisii. — Après quelques instants, elle pose le livre ouvert sur le bord de la fenêtre, marche vers une grande table, s'assied en attirant à elle une feuille de papier, et, trempant sa plume dans l'encre, écrit la lettre suivante :

A. Son Excellence Révérendissime, Monseigneur le cardinal Bembo, à Rome.

En me servant ici de la langue latine, seigneur très respecté et bien cher, soyez sûr que je ne cède pas à Tin vain désir de faire parade, à vos yeux, de mes humbles connaissances. Encore bien moins devez-vous penser que j'oserais lutter d'éloquer}ce avec le génie supérieur qui a fait revivre parmi nous le beau style et l'honnête langage de celui qui écrivit jadis sur la Vieillesse et sur le Devoir. Autrefois, je fus peut-être esclave de si frivoles pensées; aujourd'hui, j'emploie le latin par cette double raison que c'est une langue grave et convenable à nos âges, ensuite parce qu'elle vous est chère et que j« veux toujours apparaître de-

vant votre esprit d'une façon propre à me faire bien accueillir.

Si je n'ai pas répondu immédiatement à votre lettre des ides de septembre dernier, c'est que j'ai eu des soucis dont je ne voulais pas assombrir votre fidèle attachement. Mgr 'e duc a été souffrant, et de manière à me causer des inquiétudes vives. Il n'est plus jeune, et l'accumulation des fatigues guerrières et des soucis du gouvernement se fait cruellement sentir dans tous ses membres. J'ai passé de tristes jours auprès de sa couche de douleurs; maintenant il est mieux, et je reviens à vous consolée quelque peu, raffermie dans mon courage, mais non pas guérie sans doute. La vie s'est trop prolongée pour moi. Trop de regrets, trop de chag^rins de bien des choses passées s'appesantissent sur mon cœur. L'amour des lettres, si puissant autrefois pour amuser mes loisirs, a perdu de son prestige; la Religion seule me soutient; elle a bien des menaces à côté de ses promesses.

Ce ne sont pas ià des impressions que l'on aime à faire partager à un ami aussi cher que Votre Excellence Révérendissime. Vous avez vos peines, vous avez vos inquiétudes; je voudrais les consoler. Le moyer, en serait-il bien bon que de vous fatiguer de mes en nuis? Je ne le crois pas, et pour cette cause je vous écris peu; mais de même que je suis bien assurée de vivre constamment dans votre mémoire, vous devez penser aussi que votre souvenir erre sans cesse dans les détours de mon cœur. Pensez-y donc, et pensez-y surtout à ces moments où vous pourrez m'associer au service de Dieu. Dieu seul me soutient, j'espère en

Dieu seul, je ne veux plus que Dieu seul, je suis éton-* née d'avoir jamais porté mes regards ailleurs. Je tremble devant ses jugements dont je n'ai, sans doute, que trop mérité la rigueur. Mais vous m'avez appris à espérer aussi dans sa miséricorde, et il me semble par instant que mes fautes, en me rendant plus soumise à l'effet de sa bonté, me servent du moins à redoubler la ferveur de mon amour pour lui

Adieu, mon ami. Ne manquez pas de remercier Sa Sainteté des paroles affectueuses dont il lui a plu récemment d'honorer sa servante, et, encore une fois, priez pour celle qui en a tant besoin.

Donné à Ferrare, le 2 des calendes de janvier.

LCCRETIA BORGIA, Duchcss. FeRRAR.

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