DEVANT ROME Ï
Le camp des troupes impériales. — Trois heures de la Buit. De longues lignes de feux indiquent l'étendue de bivacs; les gi'and'gardes sont sur pied ; les compagnies, les bataillo-is sont étendus sur la terre ; les hommes dorment. Le silènes est interrompu par instants ; une mousquetade éclate ou des cris se font entendre. Une seule tente est dress-ée, celle du général, le connétable de Bourbon. Table de bois grossier portant une chandelle de suif. Le connétable debout, complètement armé, sauf le casque ; il se promène en proie à une extrême agitation. Don Fernand d'Avalos, mai'quii c!e. Pescaire, générai espagnol.
LE CONNÉTABLE
Que suis-je, après tout?... Que suis-je pour un si grand forfait, une monstruosité telle que les siècles futurs ne pourront ni la comprendre, ni moins encore la pardonner ! Prendre Rome d'assaut ! prendre Rome, la déshonorer, la piller, la violer! Rome!... Les plus brutaux des barbares l'on^ osé! A eux seuls, le ciel réserva cette horreur; moi, il me faut la renouveler? Oui, que suis-je pour accoupler mon nom à pareille
infamie? Je suis le rejeton de la souche la plus illustre qui fut jamais! le descendant des rois, des Saints, des conquérants, des victorieux, et je sortirai de cette action dégouttant de sang et de honte?... Mais non, je ne suis nullement ce que je vous raconte, marquis!. ..Ne croyez pas un mot de pareille rêverie. Moi? Je ne suis pas du tout le connétable de Bourbon; je suis un homme de rien, insulté de toutes manières par Madame de Savoie, par M. de Bonnivet, par les favoris, par le plus mince courtisan, par les entremetteurs, les coquines, les pieds plats, honorés des confidences du Roi ! On m'a trahi, trompé, bafoué, dépouillé, chassé; j'ai voulu m'en ressentir, et, la rage dans le sein, la rougeur au front, l'honneur devajit moi, je me suis réveillé un matin, au service de l'Empereur. En ce moment, sous le sobriquet de chef, de général, je suis devenu moins que le valet d'une politique basse, tortueuse, féroce, indigne, indigne, vous dis-je!... Je suis tombé à ce point d'être le jouet d'une soldatesque mourant de faim, qui me pousse devant elle, pour la mener où on veut qu'elle aille, m'imposant la responsabilité de ses déportements, et, derrière cette tourbe César me crie : Marchez!... Mais marchez donc!
LE MARauiS.
C'est vrai, monseigneur. Un homme aussi malheureux que vous, je ne l'ai jamais connu.
LE CONNÉTABLE
Que pouvais-je? Qu'essayer pour sortir de l'étau oiji, depuis des années, je me sens pris? Le plus commode
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eût été de me laisser glisser dans les bras de Madame de Savoie et de vivre de ses bonnes grâces^ On m'eût comblé de faveurs; on eût daigné... daigné!.,, me payer de mes peines en m'accordant pour un si vil métier le patrimoine de mon sang ! Le roi François aurait pardonné mes mérites en considération de ma bassesse... J'aurais, avec ses familiers, trempé dans les dilapidations, et l'on m'eût félicité!.., L'Honneur n'a pas voulu... Concevez- vous, marquis, quelle méchante bête est cet Honneur? contrariante, désordonnée, séditieuse, haineuse à tout homme d'humeur paisible? J'aurais consenti à me retirer, à me mettre à l'écart, à vivre dans mes terres, à faire le hobereau, à éteindre, étouffer ce que je sentais en moi d'activité et de désir du bien... Enfin, je me résignais à ne compter dans la généalogie de ma famille que pour un de ces bons seigneurs fainéants, louables uniquement pour n'avoir pas laissé finir l'espèce. Non ! je faisais tache! Fuir la cour? Ne pas saluer, ne pas encenser, ne pas dire Arnen à la sainte messe perpétuelle chantée en vénération de la très sacro-sainte royauté!,,. J'avais l'air d'un mécontent! Pouvait-on me souffrir dans mon repos? J'étais harcelé, menacé, traqué; je m'enfuis, et, suivant la jurisprudence actuelle, tout de suite je devins un monstre, et ce pauvre honnête homme que nous avons vu mourir sous nos veux, marquis, ce M. de Bayart, assez fortuné pour avoir reçu du ciel le bonheur insigne d'une existence .oute simple et unie, m'a maudit en expirant. Par mon âme! il me prend des tentations de maudire à mon tour et le ciel, et les anges, et Dieu, qui m'ont en-
traîné là où, de mon plein gré, la tentaion d'aller ne me fût jamais venue!