I.E CONNÉTABLE
Je vous dis, moi, pour l'avoir éprouvé depuis de très longues années, qu'il n'y a pas de justice! C'est un mot creux, une odieuse tromperie ! Il n'y a que des nécessités sanguinaires dont nous ne concevons pas la raison; la source en restera éternellement cachée Ce que je vois, c'est que le bien et le mal changent désormais de noms, d'habits et de rôles. De nos jours, il n'y a plus de princes, il n'y a plus de gentilshommes, pour tout dire, il n'y a plus d'hommes, car les qualité? de gentilshommes et de prince ne servaient, autrefois, qu'à désigner des hommes plus hommes que les autres. Il y a des maîtres, il y a des laquais, il y a des chiens qu'on fouette, et quand les laquais ne sont pas bien, bien rampants devant les maîtres, on les fouette comme des chiens î Voilà ce qu'il y a et ce qu'il y aura dorénavant dans l'univers ! Le roi Louis XI en a inventé la méthode; elle ira se perfectionnant
LE MARaUIS,
Le pape Clément s'est-il soumis à la volonté de l'Empereur.? Ne voit-il pas son péinl? Rien ne peut le sauver, hormis l'obéissance la plus complète!
LE COKNÉTABLK.
Le Pape ne donne pas signe de vie depuis hief . Il
MîC!îiiL-ANGE 479
doit être tellement frappe d'3 terreur nn'il ne sait plus ni se conseiller, ni agir, ou bien il recourt à la triste malice de ces insectes qui, menacés, se mettent en boule, retirent leurs pattes sous leurs corps et leur tête dans leur cou, et se laissent tomber sans mouvement, s'en remettant du reste à la fortune.
LE MARaUIS.
La fortune lui donnera, sans pitié, le coup de grâce; elle s'appelle Charles-Quint, et ne pardonne pas.
LE CONNÉTABLE
Elle ne pardonne pas, c'est vrai. Elle frappera; mais son couteau, c'est moi; et César ne manquera pas de dire qu'il n'avait jamais eu l'intention de produire tant de mal. Le couteau sera rejeté avec un mépris bien joué. On me désavouera. J'en suis si convaincu que je voulais déposer le commandement On l'a prévu, et vous savez si je suis libra
LE MA! euis.
Sauf nos régiments espagnols, bien peu nombreux, il est certain que vos bandes allemandes ou italiennes se composent des plus déterminés scélérats qui furent jamais.
LE CONNÉTABLE
Vous venez d'arriver au camp, et vous îes jugez sur la première vue. Je ne savais pas moi-m.ême, avant l'expérience, ce que l'Empereur me mettrait dans la main. C'est un fer rouge. Les aventuriers luthériens, dont on a réussi à purger l'Allemagne, voilà le fond de mes troupes. On prétend qu'autrefois le pape Alexandre et Jules II ont enrôlé des Turcs; ce de-
48o LA RENAISSANCE
vaient être des agneaux en comparaison de mes hérétiques; pour eux, insulter ou tuer un prêtre, c'est œuvre pie. Je me promène sur la face de cette malheureuse Italie en répondant des faits et gestes de ces misérables.
LE MARQUIS
César a reçu du ciel un esprit profond; Dieu sait qui pourrait porter le regard jusque dans les dessous ténébreux des raisons qui le font agir.
LB CONNÉTABLE
Je ne le saurais en ce qui ne me concerne pas. Mais, dans ma propre cause, j'y vois clair. Rien n'aiguise les sens de l'intelligence comme l'habitude de l'oppression et du malheur. Je sens, je devine, j'apprécie ce qui se fait contre moi; j'en démêle les motifs. César me traite comme on mésuse du cheval qui ne vous appartient pas. Ses généraux espagnols, allemands, flamands, il ne veut pas leur imposer des charges accablantes qui brisent les reins et souillent les flancs du serviteur; mais il en met une de ce genre sur mon dos, à moi que ma mauvaise étoile lui a livré, et dont la vie et l'honneur lui sont de toute indifférence. Il lui faut une énormité ! Sans me rien confier, il me jette à la tête de son armée, et c'est seulement quand j'ai pris langue, quand j'ai regardé autour de moi, quand j'ai considéré mes lieutenants et mes soldats, c'est seulement alors que je reconnais dans les uns des espions, dans les autres l'écume du genre humain. Oui, marquis, je suis, par la grâce de César, un capitaine de bandits. C'est là le sort et la prof es-
MICHEL-ANGE 481
sron du connétable; trouvez-vous que îa malédiction du seigneur de Bayart ait assez porté son fruit?
LE MARaUIS.
Chacune de vos paroles me serre le cœur. Je reconnais la vérité de ce que vous dites. César, sous la fausse apparence d'une générosité que son rang lui commande, n'a voulu, en votre personne, que le mal de la maison de France; il abaisse, il humilie tant qu'il peut le rang de son rival. Oui, monseigneur, vous avez grandement à vous plaindre du ciel. Le sort n'avait pas droit de vous traiter ainsi. Vous avez fait, en quittant votre terre maternelle et votre naturel seigneur, la chose même que j'eusse faite étant en votre place. Je sais que cette maxime tend, de nos jours, à s'implanter, que l'homme doit tout subir : l'injustice, la cruauté, l'insulte; tout accepter en baissant la tête quand ces indignités sont infligées par des gens en pouvoir de remuer les flls de la creuse et ridicule marionnette que l'on appelle la Patrie. C'est une idole de bois. Elle agite les bras, les jambes, ouvre, ferme la bouche, roule de gros yeux. Les premiers charlatans venus la mettent en branle. Ils parlent pour elle; car, d'elle-même, elle n'existe pas. On a pourtant inventé, au proât de ces drôles-là et au nom de cette machine factice, je ne sais combien de belles sentences; mais ce sont des préceptes d'esclaves, d'ilotes, de misérables qui ont perdu les deux tiers de leur virilité. Un homme a droit de recevoir autant qu'il donne; si la patrie et le souverain prétendent au respect, qu'ils respectent eux-mêmes; sans quoi on ne leur doit plus rien. Votre souverain, votre patrie vous
48a LA RENAISSANCE
ont frappé au visage, et vous, vous leur avez rendu le coup; vous avez bien agi et ne méritiez en rien le châtiment odieux de tomber sous la volonté de César et d'être emporté par ce torrent contre les murs de Rome que vous allez faire écrouler à votre réel malheur.
LE CONNÉTABLE
Il est temps, pour vous, de partir, marquis. L'Empereur vous traite avec les égards qu'il ne croit pas me devoir. Vos ordres sont exprès ; vous devez quitter Tarmée avec vos compagnies et marcher sur Naplea cette nuit même.
LE MARaUIS.
Mon cœur saigne. Je voudrais rester auprès de vous et appuyer vos efforts pour empêcher un peu de mal.
LE CONNÉTABLE
Vous ne le pouvez pas, vous ne le devez pas. L'Empereur est pour vous un maître magnanime. Obéissezlui. Adieu 1
LE MARQUIS
Nous nous reverrons.
LE CONNÉTABLE
Je ne sais... je ne le souhaite pas. Adieu! Quand vous serez auprès de la noble marquise, assurez-la des respects de son serviteur.
LE MARaUIS.
Madame Vittoria connaît bien la grandeur de votre âme, et j'ai vu souvent les larmes monter à ses yeux et les inonder au récit de vos peines.
LK CONNÉTABLE
Adieu ! Jusqu'à la fin de ma vie, je me souviendrai de toi, noble Fernand d'Avalos. Je me rappellerai ton amitié pour l'homme déshérité... ton courage sans pareil dans les combats, la noblesse de ton âme plus grande encore que celle de ton rang... Je mq souviendrai de toi, Fernand!... Embrasse-moi.., Adieu!
LE MARaUIS.
Adieu, monseigneur, et puisse le ciel se fatiguer de vous accabler d'ennuis que vous ne méritez pas !
LE CONNÉTABLE
Peu importe!... Adieu... Pars... Les premières blancheurs de l'aube ne doivent pas t'apercevoir ici. D'ailleurs, j'entends mes geôliers, mes maîtres, mes officiers... Ils viennent m'imposer leur volonté, sous prétexte d'exécuter la mienne. Je ne veux pas que la plus pure loyauté et la plus ignoble bassesse se rencontrent... Pars!
Ils se serrent la main ; le marquis sort.
Entre la capitaine Georges de Frundsberg, commandant les lansquenets luthériens; partisan zélé du Réformateur, vrai soldat, grand pillard; il porte une longue barbe blanche qui pend sur sa cuirasse; le capitaine Alessandro Vitelli et Pierre-Maria de' Rossi, commandant les cbevaulêgers italiens; don Antonio de Leyva, commandant les tercios; Alarcon et Lannoy, généraux espagnols.
FRUNDSBERG
Monseigneur, nous sommes à votre commandement S'il vous plaît, nous allons tenir conseil et convenir des dernières mesures, afin qu'immédiatement, au point du jour, sans plus, l'assaut se donne.
LK CONNÉTABLE
Prenez ces escabeaux, messieurs, et asseyez-vous. J'ai à vous soumettre une idée.