BERNARDINO LUINI
Alors, c'est de l'anatomie. Au moins y a-t-il en œcî quelque butin pour la peinture.
LÉONARD
L'anatomie est une science entraînante. Mais je suis surtout peiné qu'on n'ait pas voulu, à Florence, adopter mon projet relatif au canal de Pise; il en fût résulté les plus grands avantages, et si je suis venu ici, c'est qu'à défaut de ce dessein rejeté vons me laisserez peut-être vous persuader de mettre fin aux inondations
dont les paysans ont tant à souffrir à travers les vallées de Chiavenneet de laValteline. J'ai apporté mes plans.
LUDOVIC
. Maître Léonard, à un homme comme vous, il faut laisser toute liberté de créer à sa guise; il ne saurait produire que des effets admirables. Mais, je le sais d'avance : une lubie vous prendra, et vous me quitterez encore. Vous êtes admiré et appelé par tous les princes. Le magnifique Laurent ne cherchait qu'à vous retenir ai.^ milieu de ces hommes illustres dont il s'entourait; il est mort, et c'est un concurrent de moins; mais le gonfalonier Soderini ne vous a laissé partir qu'à grand'peine; Galéas Bentivoglio vous fait les offres les plus larges pour vous attirer à Bologne, et je n'ignore pas que M. de Valentinois vous a nommé son ingénieur général et son archiecte. Vous finirez par vous laisser séduire.
- LÉONARD
Je ne le crois pas, monseigneur, aussi longtemps que je jouirai de vos bontés, car vous êtes le prince le plus sensible aux choses de l'art que possède l'Italie. Poète admirable vous-même, vous comprenez le génie des poètes; on est bien auprès de vous, on peut parler avec vous, on est compris par vous, et les largesses de votre riche intelligence me sont plus précieuses cent fois que les faveurs dorées des bourses les plus opulentes. Je resterai tant que vous me voudrez.
LUDOVIC
O mes amis, que la vie serait douce et belle, si Ton pouvait la voir s'écouler tout entière comme un fleuve
du paradis entre les rives rerdoyantes et fécondes de la science et de l'art ! Mais vous savez tous combien les réalités sont différentes d'une si noble fiction, et ce qu'ont à subir ces infortunés chargés par le ciel de gouverner les peuples. Je n'éprouve de joie vraiment pure que dans les instants trop courts où je me vois seul avec vous!
LÉONARD
Cest un grand malheur qu'au lieu d'être notre doc régnant, vous ne soyez que le régent temporaire de l'Etat. Nous vivons à une époque où il faut des hommes pour mener les peuples, et le seigneur Galéas n'est, par sa faiblesse de santé et sa courte étendue d'esprit, qu'un enfant véritable. Je vous demande pardon si je parle avec tant de sincérité, mais je ne fais ici que répéter devant vous ce que chacun dit très haut, hors de votre présence, et dans tout le Milanais, et dans toute l'Italie.
GASPARDO VISCONTI
C'est l'exacte vérité. Quel malheur d'être gouverné en ce moment par un si grand prince, condamné à nous abandonner avant peu à tous les hasards de l'inexpérience et de la faiblesse!
Vos propos m'affligent, mes amis. J'aime mon neveu Galéas; j'aime sa femme, la duchesse Isabelle, et je ne cherche que les moyens de les servir; pourtant, je ne puis me le dissimuler, mon pupille n'a pas été créé d'une étoffe bien précieuse. Dieu nous garde des mal-
l6 LA RENAISSANCE
fceurs que le peu de capacité du pauvre jeune bomme prépare à notre maison!
ANTOINE CORNAZANO.
Monseigneur, j'ai servi longtemps sous le noble et valeureux seigneur Barthélémy Coleone, et j'ai vu se faire et se défaire bien des ménages politiques. Si je ne me trompe pas aux signes du temps, le duché a plus besoin que jamais d'être protégé par ua cœur viril et tenu par une main ferme.
LUDOVIC
Vous voyez juste, seigneur Antoine; je reconnais à votre langage le guerrier éprouvé, le négociateur habile, non moins que le lettré et l'érudit. Mes amis, avec vous je veux parler librement des grands intérêts qui nous occupent; d'ailleurs, il n'y a plus ici de secrets.
LÉONARD
Vous allez nous en dévoiler un très grand, monseigneur, et qui, à lui seul, m'intéresse plus que tous les autres : c'est de nous manifester la façon dont les âmes généreuses et hardies aperçoivent, représentent, jugent et comptent diriger les destinées des empires.
LUDOVIC
Ecoute-moi donc, philosophe, puisque les mouvements de l'âme humaine sont pour toi de telle importance, et regarde-moi, peintre, si tu veux contempler un homme résolu. Vous savez qu'il y à moins de deux ans le pape Alexandre VI a pris la tiare pontificale. Celui qu'on nommait le cardinal Roderic Bor-
gia est devenu le chef de l'Eglise. Vous baissez tous la tète d'un air soucieux? Je le conçois; mais je connais le Pape, je le connais à fond, et je vous dirai ceci : c'est un homme doué de sagesse, de prudence, d'une raison majestueuse. Son éloquence est, à l'occasion, aussi invincible que son art de s'emparer des esprits et de les assouplir. Quant à sa persévérance imperturbable, c'est celle d'un dieu, et par cette vertu, la plus dangereuse chez un adversaire, il est, en presque toutes rencontres, assuré du succès. Voilà l'homme avec qui l'univers doit compter, et nous savons tous que, armé pour la domination, il n'a ni foi, ni loi, ni religion, ni scrupule, ni merci, et ne connaît au monde qu'un seul intérêt, celui de sa maison de Borgia représentée par ses enfants. C'est un homme merveilleux. Jusqu'ici il a réussi partout, malgré qu'on le connaisse. Aussi tous les vrais politiques du sacré Collège, se sentant en grand danger, ont-ils eu recours à l'unique moyen de salut qui leur restât : ils ont pris la fuite. Julien de la Rovère se tient dans sa ville épiscopale d'Ostie, entouré de fortifications et de soldats; Jean Colonna ne se croit en sûreté qu'en Sicile; Jean de Médicis est à Florence. Pour moi, je l'avoue franchement, j'ai aussi peur devant cet homme que les cardinaux eux-mêmes. Je sais que son fils, M. de Valentinois, voudrait nous perdre et nous enlever le Milanais; je sais que ces gens-là se sont alliés aux Aragonais, mes ennemis; je sais que Pierre de Médicis dispose ses Florentins contre moi; je sais que de Venise je ne dois rien attendre, sinon d'être dévoré au cas où je deviendrais faible. Dans cette situation, il m'a paru
i8 LA RENAISSANCE
utile de démêler d'abord où je devais chercher mes plus redoutables antagonistes. Il n'y a pas à s'y méprendre : ceux-là, ce sont les Aragonais et les Florentins; ils m'attaqueront à force ouverte dès le premier jour; c'est donc sur eux que je devais d'abord diriger et attacher mes regards; le faisant, je me suis aperçu, une fois de plus dans ma vie, que toute situation qui semble extrême ne l'est pas, et qu'en l'analysant avec soin, du pire poison on peut tirer une substance salutaire. J'ai donc trouvé qu'Alexandre VI était, à l'égard de Ferdinand de Naples et des Médicis, précisément dans la même position que moi. J'ai donc envoyé Ife cardinal Ascanio Sforza, mon frère, au Souverain Pontife, et nous avons conclu une alliance. En même cemps, je me suis rapproché des Vénitiens, qui ne sont pas non plus favorables à la maison d'Aragon; et, de la sorte, j'ai eu moyen de neutraliser les Florentins par Venise, les Aragonais par le Papp. Ce n'est au fond qu'un échafaudage temporaire et fragile, une construction d'allumettes qui casseront ou prendront feu, et devant cette évidence et l'obligation étroite de me garder avec soin contre mes alliés, je me suis adressé au roi de France. Je lui ai persuadé de réclamer Naples, comme héritier de la maison d'Anjou. Il y a ajouté le plan de détrôner Alexandre et de le déclarer indigne de la tiare, ce qui me porte à espérer que, pour le moment du moins, il ne s'entendra pas avec lui. Charles VIII a franchi les monts, il marche sur Florence; il s'agira de songer plus tard aux moyens de le renvoyer; mais, pour cette heure, jugez et dites-moi si mon neveu, le pauvre Galéas, est
SAVONAROLE iQ
homme à comprendre et à mener à bien des combinaisons si délicates et pourtant si nécessaires.
LÉONARD
Assurément, non ! Mais que l'esprit d'un homme tel que vous, monseigneur, est une puissante création de la très sainte profondeur de l'esprit de Dieu !
GASPARDO VISCONTI
Le seigneur Ludovic est tellement fait pour la couronne que la couronne viendra certainement d'eKemême se poser sur sa tête.
Un g«Dti(boinm« servant.