‹ La renaissance; scènes historiquesChapitre 72 sur 210 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

CESENA

L'esplanade devant la citadelle. — Des tentes ; des baraques militaires ; hommes d'armes français et italiens. — Don Michèle, capitaine d'aventuriers et familier de don César Borgia, cause avec Mgr Burchard, maître des cérémonies du Saint-Père. Ils se promènent de long en large, les mains derrière le dos.

DON MICHELE

Tandis que notre maître dicte ses dépêches, tirons à l'écart, et je vous mettrai au fait de ce que Sa Sainteté désire savoir.

U«' BURCHARD

Nous sommes fort bien ici. Ces Français n'entendent pas un mot de ce que nous disons,

DON MICHELE

Vous avez raison. N'ayons pas trop l'air de chercher la solitude et de faire les mystérieua^

M«' BURCHARD

Don César nous semble perdu! perdu sans res-

ïS2 LA RENAISSANCE

sources! Ses condottieri, coalisés contre lui, ont enlevé ses places les unes après les autres ! Le duché d'Urbin s'est révolté; l'ancien prince a été reçu par les peuples avec les acclamations inverses de celles qui l'avaient accompagné à son départ. Bref, le pire vous est arrivé; vous ne sauriez vous tirer de là. Voilà ce que nous pensons à Rome.

DON MICHELE

Vous oubliez un point capital. D'où nous vient notre force?

Mi' BURCHARD.

Ah ! mon Dieu, vous me direz qu'Alexandre VI est derrière vous, et que sa main vous soutient. Mais considérez.,^

DOK MICHELS.

Un mot seulement! Alexandre VI nous avait fait cardinal; qui nous a fait prince?,

M»' BURCHARD

Louis XII, roi de France; mais il vous retire sa protection, il se tourne contre vous, il vous menace même, nous dit-on!

DON MICHELE

Vous n'allez pas au fond des choses. Pourquoi Louis XII nous aimait-il?

M»» BURCHARD

A cause du cardinal d'Amboise,

DON MICHELE

A merveille! Nous avons promis à celui-ci la suc-

cession d'Alexandre; nous continuons à promettre. D'ailleurs, nous sommes gens utiles; nos services ont quelque poids, et, sans aller plus loin, les récentes expéditions du Milanais et de Naples sont notre ouvragé. Dieu merci, nous avons prouvé au sac de Ca fjûue que nous étions gens d'énergie!

M»' BURCHARD

Peste ! vous n'y avez rien ménagé ! Mais votre bonheur s'est fané comme l'herbe des champs; le voilà fauché par la main même de celui qui l'avait semé.

DON MICHELE

Vous vous trompez. Je reviens de Milan avec monseigneur. Nos affaires sont rajustées; nous sommes en plus grande faveur que jamais; monseigneur a si bien parlé et si bien agi, qu'il n'y avait pas moyen de nous tenir rigueur sur nos petits méfaits.

M8' BURCHARD

Le Pape sera charmé de cette nouvelle, mais elle eût dû venir plus tôt. Il ne vous reste rien à sauver. Pendant que vous éteigniez l'incendie à droite, il gagnait à gauche et a tout dévoré !

DON MICHELE

Voyons! voyons! monseigneur Burchard, mon bon ami! ne mettez donc pas ainsi toutes choses dans le noirî

M»* BURCHARD

Vos places fortes enlevées ou révoltées!

DON MICHELE

Eh bien ! nous les reprendrons !

M8' BURCHARD

Avec quoi? Vous n'avez plus de troupes! Les Orsini, le duc de Gravina avec Pagolo, vous louaient leurs bandes; ils ont tourné, et, de ce même coup, vous voilà brouillé avec toute leur maison !

DON MICHELE

C'est fâcheux. Nous aurons du fil à retordre. Je regrette surtout Vitellozzo Vitelli; c'est un grand homme de guerre ! Je ne me console pas non plus aisément de la défection d'Oliverotto da Fermo!... Mais néanmoins, je vous le répète, rien n'est perdu.

M»' BURCHARD

Vous n'ignorez pas que les Vénitiens se sont déclarés contre vous?

DON MICHELE

Hélas ! je le sais.

US' BURCHARD

Les Aragonais vont vous courir suSl

DON MICHELE

Nous devons nous y attendre.

M»' BURCHARD

Il ne vous reste plus un ducat, et le Saint-Père n'est pas en situation de vous rien avancer.

DON MICHELE

Nous pourrons toujours nous arranger avec des promesses.

M3' BURCHARD

Les Florentins ne manqueront pas de s'unir à vos adversaires.

CÊSAK BORGJA ts$

DON MICHELE

Ici VOUS VOUS trompez. Un secrétaire de la Seigneurie arrive à l'instant. Quand on négocia on ne frappe pas.

M»' BURCHARD

Sainte Madone! avez-vous vu ce secrétaire?

DON MICHELE

Je l'ai reçu moi-même et lui ai touché dans la main. Ce n'est pas un fantôme créé par l'espérance, mais bien un de nos amiSj messire Nicolas Machiavel.

Mï' BURCHARD.

Vous me charmez!... Au fond, rien ne peut vous servir, je vous vois trop ruinés!

DON MICHELE

Laissez-moi donc vous montrer les choses sous un aspect moins désolant.

M»' BURCHARD

Décidément vous êtes le sang-froid incarné, mais je doute que le Saint-Père vous tienne pour infaillible.

DON MICHELE

Si, comme vous, je ne m'attachais à considérer que le bon vouloir de Louis XII, les cent lances fourni is de ce brave Mgr de Candaîle que je vois là-bas mangeant sa gousse d'ail en vrai Gascon qu'il est, une poignée de compagnies italiennes qui nous restent, les tergiversations des Florentins et autres broutilles, je tomberais peut-être dans votre souci. Mais vous n'envi-

sagez pas, non, vous ne tenez pas des deux mains, comme moi, notre véritable ancre de salut!

M»' BURCHARD

Et qu'est-ce donc?

DON MICHELE

Ce que c'est?... L'indomptable énergie du Valentinois! Tant que je le vois calme, maître de lui, inflexible, terrible, je ne sauiiis avoir le moindre doute, ni la moindre peur.

M»' BURCHARD

Don César est un grand esprit, je l'avoue ! Il a des ressources ! Il en a certainement de fort étendues dans son astuce...

DON MICHELE

Dites mieux! Dans son intrépidité! Et c'est une vertu contagieuse qu'il sait transmettre à ses amis!

M»' BURCHARD

Pour fin politique, il l'est, et, parmi les plus fins, c'est le plus fin! Je vous concède que vous avez raison. Mais, néanmoins, ses affaires vont si mal, si mal, qu'il ferait peut-être mieux de venir se réfugier à Rome que de prétendre lutter contre le sort. C'est ce que Sa Sainteté me charge de lui proposer.

DON MICHELE

Parlez-lui-en, et vous lirez dans son sourire ce que c'est que le mépris ! Tant qu'il est debout il n'y a pas de naufrage possible. Mais si vous m'en croyez, mettons fin à notre promenade et rentrons. Le duc potir-

rait s'apercevoir de notre absence, et il n'aime pas les apartés.

M»' BURCHARD

Je crois que vous avez raison. Quand il est inquiet, il devient, comme le Saint-Père, soupçonneux et dangereux même pour les siens.

Dans une maison, de la ville. — Une cliambre servant de retrait. — Don César Borgia devant nne table avec des dépêches et des lettres.

LE DUC, à haute voix.

Faites entrer le seigneur Machiavel ! Soyez le bien, venu, me^sire Nicolas! Quelles nouvelles de Florence ?

MACHIAVEL

Rien que de bon, monseigneur.

LE DUC

Je m'en léjouiâ Etes-vous fatigué de votre voyage, ou préférez-vous me dire tout de suite l'objet de votre mission? J'ai quelques affaires pressées qui m'en« gagent à ne pas perdre le temps.

MACHIAVEL

Avec la permission de Votre Altesse, j'exposerai ce dont je suis chargé.

LE DUC

Je vous écoute.

Monseigneur, pendant que vous étiez à Milan auprès du roi Louis...

LE DUC

Je vous dirai, d'abord, que les charités qu'or; m'avait prêtées de ce côté-là ont disparu comme un brouillard devant mes explications.

MACHIAVEL

Cependant, Votre Altesse avait laissé dans ses Etats des troupes d'élite pour y assurer le bon ordre, et ces troupes étaient commandées par des capitaines de grande réputation.

LE DUC

C'est un point important que de confier la puis* sance militaire à de bonnes mains.

MACRÏAV3L.

Malheureusement, celles-ci n'étaient pas aussi fidèles qu'habiles. Poussés de la crainte de vous voir trop grandir et de n'avoir plus qu'à vous craindre, vos chefs de guerre ont fait parvenir à notre Seigneurie la nouvelle qu'alliés à Jean Bentivoglio de Bologne, à Pandolfo de Sienne et à d'autres seigneurs exilés, ils s'étaient résolus à tourner leurs armes contre vous. Ils nous demandent notre alliance, offrant de nous remettre tels territoires et telles villes qu'il nous plairait de désigner.

LE DUC

Votre présence ici, messire Nicolas, m'apprend assez

que la sagesse des Florer.tins ne s'engage pas dans des pièges aussi grossiers. D'ailleurs, la bonne foi des Orsini et de la maison Vitelli vous est assez connue.

MACHIAVEL

Je suis chargé de vous assurer. Altesse, que la République n'a pas coutume de trahir ses alliés; elle est pleine de respect poiu: le Saint-Siège apostolique, et Vous pouvez compter sur elle. D'ailleurs, elle espère que vous ne vous prêterez à aucune proposition venant des Vénitiens.

LE DUC

C'est un point délicat dont nous causerons plus à loisir. Rien ne presse. Mais, entre nous, messire Nicolas, entre nous, peut-on montrer plus d'étourderiê, plus de forfanterie, noyé dans une plus énorme sauce de sottise que mes condottieri ne l'ont fait! M'attaquer! moi!... Et ils n'ont pas même réfléchi que c'était offenser le Pape, insulter Louis, se mettre sur les bras les Allemands, avec qui je suis on ne peut mieux! On répète que les Aragonais me veulent du mal! Je laisse croire, Machiavel, je laisse croire!... Ces pauvres soudards insurgés se sont imaginé, les malheureux enfants, que des politiques consommés comme vous autres iraient s'enfermer avec eux dans la terrible impasse oii ils se sont aventurés, et le tout pour recevoir quelques misérables bourgades impossibles à conserver ! Franchement, ce n'est que ridicule au dernier point, rien davantage! Cette levée de boucliers est si impuissante que, je vous l'avoue, je n'ai jamais cru un instant me trouver dans le moindre péril !

iffo LA RENAISSANCE

MACHIAVEL

La Seigneurie n'a pas tout à fait considéré les choses comme Votre Altesse. Elle a vu que vous étiez désormais sans troupes; que vos capitaines, en se détachant de vous, laissaient un homme désarmé, tout à fait désarmé; que vos peuples, ne vous appartenant que depuis peu de mois, vous quittaient sans aucune peine, et même, en certains lieux, avec une joie affichée. Les Français vous rendent leurs bonnes grâces; vous me le dites, je le crois, et d'autant plus, que j'ai vu autour d'ici des troupes de cette nation marchant avec les vôtres. La Sainteté du Pape ne vous fera pas non plus défaut, c'est assez probable, et cependant elle aura peut-être fort à faire à se défendre ellemême dans Rome contre les remuements des maisons Vitelli et Orsini. Vous croyez être bien avec les Allemands, et même avec les Aragonais; c'est, dans tous les cas, très nouveau, et nous aurions des motifs de ne pas être de votre avis. Et tenez, monseigneur, si, par une supposition, vos capitaines, au lieu de perdre leur temps à parlementer dans le pays de Pérouse, à raisonner, contre-raisonner et déraisonner; si Pagolo, Vitellozzo, Oliverotto, les Gravina, les Petrucchi, les Baglioni et les autres s'étaient simplement emparés de votre personne pendant que vous étiez seul, dénué, surpris à Imola, il n'est pas facile de voir comment vous vous seriez tiré d'intrigue. C'est là ce qu'on a pensé à Florence, et pour quelle raison on a supposé que notre secours ne vous serait pas importun; mais, si l'amitié de mes magnifiques seigneurs a fait ici

CèSAR BORGIA l6i

fàuâëe rotité et s'est inquiétée à tort, voUS VoUdfftÈ bien l'excuser pour l'intention.

LE DUC

, Nous parlerons tout à fait à coeur ouvert ! Rien n« pouvait m'étire plus agréable que votre venue, et vous en remercietez ceux qui vous ont enVoyé. Je ti'étais pas l'autre jour, à Imola, atissi embarrassé que vous paraissez le croire. J'avais, croyez-moi, plus d'une corde à mon arc! Je me connaissais, non pas des moyens de salut, mais des certitudes de triomphe! Pourtant, la situation, je ne le nierai pas, était autre, sur quelques points, que je l'eusse souhaitée. Tout a changé, désormais. L'arbitre, le maître, c'est moi! Voulez-vous, mon cher Machiavel, qu'un projet avorte? Faites-le exécuter par une coalition d'hommes; ce n'est pas trop de toute la concentration de volonté d'un seul pour produire cette chose difticiie, une action. Or, ils se sont mis à plusieurs pour cabaler contre moi; j'ai cet avantage sur eux de n'avoir que moi pour déterminer ma défense. Me voilà à la tête d'une forte cavalerie italienne qu'on m'a laissé le temps de ramasser, de cinq cents lances françaises qu'on m'a laissé le temps d'appeler, et, ce qui est plus précieux de beaucoup, avec l'amitié des Florentins à qui l'on a laissé le temps de mûrir. Vous ne me sauvez pas, sans doute, mais vous me servez fort à propos. Machiavel.

La niaghifique Seigneurie trouvera le châtiment des parjures très mérité, pour sévère qu'il puisse être.

LE DUCii

Il n'est question de rifen de jJatfeil. Dans céftaiiis

l6a LA RENAISSANCE

cas, la douceur est de commande. Non pas qu'il y ait

scrupule à punir des traîtres et des assassins notoires comme Vitellozzo et Oliverotto; l'Italie est tout ensanglantée de leurs crimes. Néanmoins, j'ai les intentions les plus conciliantes... Bautista!... Bien!... Conduis le seigneur secrétaire à mon maître de chambre. Qu'on lui donne bon logis et tout ce qui peut lui plaire. Messire Nicolas est mon ami particuliçr.

Page 1