TROISIÈME ARCHER
Je n'ai rien contre. Il paraît qu'ils ont eu des maires et des jurats de leur nom au temps des Anglais !
l83 LA RENAISSANCE
l'homme d'armes.
On me l'a assuré aussi ! C'était là un bon temps que celui des Anglais ! La ville ne payait point d'impôts, il n'y avait point de gabelles, et le vin ne coûtait qv.asi rien du tout !
DEUXIÈME ARCHBR.
Est-ce que tu vas tourner Anglais maintenant?-
l'homme d'armes.
Par le cap Saint-Fort ! je tournerais ce qu'on voudrait, pourvu qu'on me laissât rentrer à Milan, où j'ai laissé une petite demoiselle assez contente de ma moustache.
TROISIÈME archer.
Le fait est qu'on ne s'amuse guère ici; on ne se bat presque pas, et c'est à périr d'ennui que de voir du matin à la nuit les figures jaunes de ces bélîtres d'Italiens. Des gens bêtes à faire plaisir ! Ça ne comprend pas un mot de français, ça ne boit pas, ça ne danse pas, ça a juste autant d'esprit que mon cheval !
DEUXIÈME ARCHER
Hohé, Jeannot, amuse-toi, mon garçon! Tiens! voilà pour te remettre en bonne humeur!
1} ira jette son chaperon par terre; les archers et l'hoiume d'armes st poussent et se battent en liaot aux éclata.
CÉSAR rJO^GIA 183
SINIGAGLIA
Le camp des aventuriers. — La tente de Pagolo Orsini.
Pagolo vieat de souper avec don Michèle. Des valeU desservent et se retirent. DON MICHELE.
Vous avez tous la tête montée, et aucun ne voit les choses comme elles sont. Le duc n'est pas l'homme le plus tendre du monde, c'est vrai; mais il n'en est pas non plus le moins sage, et c'est pourquoi il ne se soucie pas, en vous traitant à la rigueur, de perdre ce que vous lui valez.
PAGOLO
Si nous l'écoutons, nous périssons ! Tu ne me prouveras jamais le contraire. Vitellozzo n'a pas tort làdessus.
DON MICHELE
Vitellozzo est un âne qui se croit un lion, parce qu'il joue du couteau comme personne. C'est un joli talent, mais qui ne suffit pas à tout. Revenons à nos affaires. Tu crois donc que le duc te veut beaucoup de mal?
PAGOLO
Oui, je le crois !
En voici la preuve. Il t'envoie cette chaîne.
PAGOLO
Peste! Rubis et saphirs! jolie monture! travail florentin ! Me trompai- je ?
i84 LA RENAISSANCE
DON MICHELB.
Tu as le goût un pour un soudard.
fAGOLO.
Vous voilà bien, vous autres gens de cour! Vous croyez que vous seuls avez le droit d'aimer les muses divines et de comprendre le vrai beau ! Si cette chaîne n'est pas l'œuvre du Robetta, ce qui m'étonnerait bien, je te parie ma Vénus, le tableau le plus parfait de Guido de Bologne, contre ta verrière de Guillaume de Marseille, que c'est de la façon de Giovanni di Goro!
DON MICHELE
La verrière t'appartient, car la chaîne est, en effet, du Robetta. Nous savons choisir à la cour, conviens-en !
PAGOLO
Comment se porte le comte Castiglione?
DOK MICHELE.
Toujours fidèle serviteur de la maison Orsinil
PAGOLO
Nous l'aimons pour de tels sentiments. Mais je n'en puis plus. Toute une journée à cheval, visitant les postes! Quel ennui que ces mésintelligences! Allons nous coucher, veux-tu ?
DON MICHÉLE.
Si je veux ? Je dors debout !
PAGOLO
Si tu écris au duc ce soir, ne manque pas d'assurer
CÉSAR BORGIA l85
Son Altesse qu'on l'a bien trompée sur mon compte... Mais, non, là, ne lui dis rien du toutl... Je ne veux pas qu'il puisse croire...
DON MICHELE
Allons, grand enfant! Je lui dirai que tu es son ami, comme il est le tien. Bonsoir I
i86 LA RENAISSANCE
CESENA
Le cabinet du Valentinois. — Don César Borgia. j Machiavel ; Bautista.
BADTISTA.
Monseigneur, c'est une dépêche.
LE DUC
Eh bien ! donne-la ! Messire Nicolas, je ne veux pas que la Seigneurie de Florence ignore aucun détail de ma contestation avec mes condottieri. Voici ce que don Michèle m'écrit
Il donne la dépêche à Machiavel, qui la Ut.
Vous voyez que Pagolo Orsini est en voie de pacifier et de ramener ses compagnons. Vitellozzo résiste; pourtant, il marchera comme les autres... il viendra comme les autres... je l'aurai, là, à moi, messire Nicolas^ comme les autres !
MACBIAVKL.
Je le vois bien. Altesse ! il y viendra ! ils viendront tous!... A chaque minute leur cœur tombe plus bas, et leur tête... ah! leur tête est déjà partie! Je vois qu'ils vous proposent de vous unir à eux pour nous faire la guerre.
LE DUC
Ils ne savent qu'inventer!... Prévoyant mon refus, ils m'offrent une autre combinaison.
MACHIAVEL
De prendre et de vous donner Sinigaglia?
LE DUC
Je vais leur répondre de sommer la place et que j'arrive à leur aide, et, en effet, j'irai
MACHIAVEL
Avez-vous assez de monde pour être en sûreté entre les mains de ces gens-là?
LE DUC
Assez de monde?... Je leur ai fait dire (car c'étaient eux qui avaient peur!) que j'allais tout renvoyer d'auprès de moi, sauf la compagnie de M. de Candalle et un petit nombre de gendarmes italiens. Je leur ai tenu parole. Il y a une heure, tout est parti,
MACHIAVEL
Vous allez ainsi vous risquer, monseigneur?
LE DUC
Il est des moments où l'endroit le plus sûr de la terre, c'est là, devant le mufle du lion ! Un jour vous le comprendrez. Vous êtes jeune encore
MACHIAVEL
Je suis curieux des sentiments que vous allez montrer à ces traîtres !
LE DUC
Toute douceur^ messire Nicolas, toute mansuétude ! Vous riez !
i68 LA RENAISSANCE
MACaiAVXL.
Je souris. Altesse, du peu d'accord entre le miel de vos paroles et le feu de vos regards.
LE DUC
Les affaires sont de grandes choses, messire Nicolas; il ne faut pas s'y porter mollement Qu'est ceci, Bautista?,